Un petit sujet consacré à l'un de mes poètes préférés, mais qu'on ne connaît pas assez malheureusement...
Pour moi, c'est une envolée mystérieuse à chaque vers, un mouvement perpétuel et parfois un souffle épique qui vous fait chavirer et vous donne envie de partir au loin... Saint-John Perse a un style unique, et une fois lu, il est reconnaissable entre mille, par son style déclamatoire justement, par son lexique très spécialisé (trop pour certain mais je trouve que cela fait en partie le charme de sa poésie).
Il ne peut être classé dans aucun courant littéraire de son époque, et c'est sans doute aussi ce que j'aime chez lui !
En 1960, on lui décerne le Prix Nobel de Littérature pour l'ensemble de son oeuvre, « pour l'envolée altière et la richesse imaginative de sa création poétique qui donne un reflet visionnaire de l'heure présente », selon les termes de l'Académie.
Maintenant, fidèle à mon idée que rien ne vaut mieux qu'un extrait, voici un poème du recueil
Amers (j'en mettrai peut-être d'autres, parce que ce n'est pas mon préféré, mais le moins long !) :
VIII - Etranger, dont la voile...
Etranger dont la voile a si longtemps longé nos côtes (et l'on entend parfois de nuit le cri de tes poulies),
Nous diras-tu quel est ton mal, et qui te porte, un soir de plus grande tiédeur, à prendre pied parmi nous sur la terre coutumière ?
*
« Aux baies de marbre noir striées de blanches couvaisons
« La voile fut de sel, et la griffe légère. Et tant de ciel nous fut-il un songe ?
« Ecaille, douce écaille prise au masque divin,
« Et le sourire au loin sur l'eau des grandes lèpres interdites...
« Plus libre que la plume à l'éviction de l'aile,
« Plus libre que l'amour à l'évasion du soir,
« Tu vois ton ombre, sur l'eau mûre, quitte enfin de son âge,
« Et laisses l'ancre dire le droit parmi l'églogue sous-marine.
« Une plume blanche sur l'eau noire, une plume blanche vers la gloire
« Nous fit soudain ce très grand mal, d'être si blanche et telle, avant le soir...
« Plumes errantes sur l'eau noire, dépouilles du plus fort,
« Vous diront-elles, ô Soir, qui s'est accompli là ?
« Le vent portait des hautes terres, avec ce goût d'arec et d'âtres morts qui très longtemps voyage,
« Les Dames illustres, sur les caps, ouvraient aux feux du soir une narine percée d'or,
« Et douce encore se fit la mer au pas de la grandeur.
« La main de pierre du destin nous sera-t-elle encore offerte ?...
« C'est la christe-marine qui sur vos grèves mûrissait
« Ce goût de chair encore entre toutes les chairs heureuses,
« Et la terre écriée sur ses rives poreuses, parmi la ronce avide et les roses vives
« De l'écume, nous fut chose légère et chose plus dispendieuse
« Que lingerie de femme dans les songes, que lingerie de l'âme dans les songes. »