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26 avril 2019 à 10:18:25

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Auteur Sujet: Cette émotion appelée poésie (Pierre Reverdy)  (Lu 2370 fois)

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Cette émotion appelée poésie (Pierre Reverdy)
« le: 10 juillet 2013 à 21:39:14 »
       
      Je ne me rappelle plus, assez sûrement pour pouvoir le citer, le nom de ce célèbre chirurgien ou médecin qui disait n'avoir jamais pu rencontrer une âme à la pointe de son scalpel.
       Est-ce le même qui prétendait que le cerveau sécrète la pensée comme le foie la bile ? Quoi qu'il en soit, la première de ces deux propositions énonce une vérité irréfutable d'où découle toutefois cette autre, qui ne l'est pas moins, à savoir que l'âme serait justement une de ces choses qui ont pour propre de ne se jamais laisser surprendre à la pointe du scalpel. C'est tout. Il en est bien d'autres, que l'on a si longtemps considérées comme les attributs ou manifestations de l'âme, et dont aucun chirurgien ne s'est avisé de nier l'existence : la pensée, par exemple, l'intelligence, la mémoire. Et, encore, la personnalité dont, que je sache, l'on est pas si facilement parvenu à bien définir en quoi elle consiste vraiment. Pourtant à moins d'accident grave, d'affaiblissement morbide ou d'aliénation mentale, chaque homme a de sa personnalité un sens tellement irrépressible qu'il est tenu à un constant effort sur lui-même pour concéder une place à peu près raisonnable à celle des autres. Tout le monde sait que chaque homme, et dès l'enfance, a plutôt tendance à se considérer comme le centre du monde — à ne voir autour de lui que de vagues épiphénomènes surtout gênants et dont il essaiera toute sa vie de tirer tout ce qu'il pourra au profit de sa propre subsistance. Et malheur à celui à qui survient la fâcheuse aventure de perdre ce sens-là. En réalité, l'homme est obligé, tout au long de sa vie, d'être alternativement fauve et proie, n'étant que l'un ou l'autre exclusivement il ne tarde pas à être éliminé du concert. Mais si le goût le prend de rechercher un jour avec scrupule en quoi consiste cette personnalité dont il sent si fortement en lui à la foi l'exigence et le soutien, il s'apercevra vite en fin de compte qu'il ne lui reste proprement rien de bien substantiel dans l'esprit ni au bout des doigts, voire à la pointe du scalpel. Bien sûr, chacun de vous a pu se rendre compte qu'il ne reconnaît rien ni personne aussi facilement que son propre visage dans la glace ou son corps qui, si lentement, se dégradent. Pourtant une maladie grave, un accident suffisent pour les rendre brusquement méconnaissables. De plus, dans cette apparence si bien connue et reconnue qui contribue tellement au sens profond que nous avons de notre personnalité, quel est le trait, la marque incomparable qui nous distinguerait de façon irréfutable de ceux que nous appelons, bon gré mal gré d'ailleurs, nos semblables ? Nous n'avons pas trois yeux ou deux bouches, ni deux nez. Il y a cependant des monstres, il est vrai. Mais, en général, ceux-là ne se félicitent pas tellement de cette particularité malheureuse, et l'anomalie physique qui les distingue, loin de soutenir en eux un sens plus aigu qu'ils pourraient avoir de leur individualité, les pousse, au contraire, à vouloir être, en tout le reste, considérés encore plus comme semblables aux autres. Mais au moral, c'est bien autre chose. Chacun, et le plus banal même, a plutôt tendance à se voir singulier ou à s'y efforcer, à s'en enorgueillir quand ce n'est pas à en souffrir au point de se sentir absolument isolé et perdu dans la foule, diverse il est vrai autant qu'uniforme des hommes. Sans parler de ces esprits rusés, à la fois timides et faux, qui parviennent cependant à s'épanouir miraculeusement en fin de course, grâce à la culture, intensive et à responsabilité limitée, du paradoxe. Mais, supposons quelqu'un qui se prenne à la recherche, de bonne foi, et qui pousse assez loin cette recherche sur son propre moi. Il se connait un peu. Du moins il le croit. Et le voilà en train d'écarter un à un les traits de son caractère qu'il avait toujours, jusque-là, considérés comme bien à lui, seulement à lui et qu'il est obligé de rejeter un à un parce qu'étant aussi des traits de caractère de tant d'autres. La poursuite est sans fin. Peu importe le nombre de sujets qu'il faudra pour prélever sur chacun d'eux ne serait-ce qu'un infime détail, une indéfinissable nuance. Il retrouvera toujours en partie dans autrui ce fameux trait qu'il avait tenu, ne fût-ce qu'un moment, pour une caractéristique absolument propre à son être — que ce soit dans le domaine de l'esprit ou des sentiments, de l'intelligence, du caractère, de la mémoire ; à plus forte raison dans celui de l'instinct et toujours d'avantage en ce qui l'apparente le plus à l'animal qu'à l'homme. Il est un homme parmi les hommes — terriblement semblable et dissemblable à la fois, commun et singulier, unique et non identique — encore que depuis fort longtemps l'homme, ce bourreau de lui-même, ait tendu, par le sortilège diabolique et honteux du matricule, à se rendre indifféremment interchangeable comme deux billets de mille sur la table. Voilà pour l'homme. Prenons maintenant, entre les hommes, et qui représentera sa catégorie, le poète.

                                                                                                                 *

       Je préviens que j’emploierai ce mot au sens large des anciens ; non pas du faiseur de vers – qui n’en a plus aucun pour nous – mais désignant tout artiste dont l’ambition et le but sont de créer, par une œuvre esthétique faite de ses propres moyens, une émotion particulière que les choses de la nature, à leur place, ne sont pas en mesure de provoquer en l’homme. En effet, si les spectacles de la nature étaient capables de vous procurer cette émotion-là, vous n’iriez pas dans les musées, ni au concert, ni au théâtre, et vous ne liriez pas de livres. Vous resteriez où et comme vous êtes, dans la vie, dans la nature. Ce que vous allez chercher au théâtre, au musée, au concert et dans les livres, c’est une émotion que vous ne pouvez trouver que là – non pas une de ces émotions sans nombre, agréables ou pénibles, que vous dispense la vie, mais une émotion que l’art seul peut vous donner.
       A ce propos, je ferai remarquer que la beauté naturelle, c’est-à-dire celle que nous admirons dans certains spectacles de la nature, est une création de l’homme. La nature n’est ni belle ni laide, ni triste ni gaie – mais ce que nous y mettons par ricochet. C’est nous qui sommes gais ou tristes à la vue de tel ou tel spectacle ; tout au plus pourrait-on dire qu’un paysage est ou n’est pas attristant – et c’est le sens du Beau cultivé en nous qui s’accorde ou ne s’accorde pas à tel spectacle naturel que nous avons sous les yeux. Quand on a dit, dans un brillant paradoxe, que la nature imite l’art, ce que de fort bons esprits ont accepté sans examen, il fallait redresser le faux pour rejoindre le vrai. Le vrai, c’est que, si nous admirons tant la nature, c’est parce que nous y retrouvons ce que l’art, depuis qu’il a été apporté au monde par l’homme, nous a appris à admirer. Il y a au monde – on l’oublie trop – des millions d’hommes qui ne sont nullement sensibles aux beautés de la nature, et particulièrement ceux qui vivent le plus près d’elle et la connaissent le mieux dans la réalité – parce qu’ils sont aux prises avec elle et n’ont pas reçu de l’art les leçons qui auraient pu éveiller le sens qui leur permettrait de discerner ou de reconnaître ces beautés. Pour eux la beauté naturelle n’est pas encore née, ne naîtra sans doute jamais. Passons donc au poète qui est précisément celui chez qui la beauté est née et existe au point de devenir son unique souci.

                                                                                                                 *

       Il n’y a plus personne aujourd’hui pour croire que les artistes apprennent leur art et leur métier dans la nature. En admettant qu’elle soit, comme on l’a dit, un dictionnaire, ce n’est pas dans un dictionnaire que l’on apprend à s’exprimer. L’affrontement de l’artiste et de la nature ne vient que bien plus tard, dans sa maturité d’homme, quand la maîtrise de son art lui en laisse le répit. Au début, il s’agit d’aller au plus pressé, de commencer par le bon bout – et ce sont les diverses écoles, le contacte avide et exclusif avec les œuvres du passé ancien ou récent. C’est par les toiles des maîtres que sont d’abord émus les jeunes peintres, par les poèmes des aînés que sont remués, blessés à vie, les futurs grands poètes. Enfin, puisque nous les tenons ceux-là, nous allons essayer de ne plus les lâcher.
       C’est ce garçon entre quinze et vingt ans qui rencontre des amis et des livres. Par les uns il commencera son apprentissage de l’homme – par les autres il apprend l’existence au monde d’un mystère. Cet étrange pouvoir des mots qui lui disent des choses dont il serait tellement attristé si elles lui advenaient dans la vie, ou à ceux qu’il aime, et qui, lus dans ces livres, lui procurent une si inexprimable jouissance. Des mots qui lui disent des choses invraisemblables, improbables, qu’on ne rencontre jamais dans la vie et qui frappent dans son être intérieur avec une force plus grande, plus efficace que rien de ce que l’on expérimente vraiment dans la vie – des mots qui lui révèlent qu’il y a en lui un lieu sans lien apparent avec la commune mesure des évènements de la vie et que ce lieu secret doit être celui où il se ressemble le plus à lui-même.
       Mais il est poète, donc créateur. Il ne peut se contenter de lire ; il faut qu’il écrive. En somme, il ne peut se contenter, il ne peut lui suffire de jouir de l’art. Il faut qu’il peine pour l’art, qu’il en souffre pour bien le connaître à fond comme l’exige, pour être bien connue, toute autre chose dans la vie. Il faut, enfin, que cette émotion, qu’il ressent, qu’il a surtout ressentie, au contact des premiers poèmes qu’il a lus lui-même, il la fasse ressentir à d’autres à son tour. C’est son rôle, c’est sa mission, désormais sa plus claire raison de vivre. Et, bien sûr, sans tarder les difficultés s’accumulent. Cette magie qui l’a envoûté à la lecture, ce ravissement, ce trouble qui lui ont fait perdre pied, ils sont bien loin d’entrer en ligne de compte de l’écriture… Il peut désespérer, se demander pourquoi et faire le bilan. C’est qu’à présent il n’est plus sous l’emprise magique des mots – ils sont à sa merci, il en use. Ils sont là comme un tas de pierres – et c’est avec eux qu’il est aux prises. Et ces mots sont à tout le monde. D’où vient donc qu’il ne pensait pas aux mots quand il lisait ? Eh bien, parce que les mots, après tout, ne sont là que pour exprimer des idées et des sentiments et que, somme toute, ils ne comptent pas par eux-mêmes.
       Alors, voyons plutôt ces idées, ces sentiments. – C’est bien pis. Ces idées, ces sentiments, il s’aperçoit tout de suite qu’ils sont encore plus communs à tout le monde. Et c’est pourtant par ces mots et par ces sentiments qui sont à tout le monde qu’il a été un jour, lui, ému comme par la plus grande nouveauté du monde. C’est que, voyez-vous, le fameux : Tout est dit et l’on vient trop tard de La Bruyère a été proféré pour la première fois, avec tant de modestie et de simplicité, il n’y a que deux cent cinquante ans. Parce que rien ne sera jamais définitivement dit tant que l’homme aura besoin de s’exprimer pour vivre.

                                                                                                                 *

       Et le poète écrit. Il écrit d’abord pour se révéler à lui-même, savoir de quoi il est capable, pour tenter l’ambitieuse aventure d’accéder peut-être un jour au domaine féérique, dont les œuvres qu’il aime lui ont donné l’insurmontable nostalgie. S’il est réellement marqué, il ne lui faut pas bien longtemps pour sentir et comprendre que ce qui importe c’est d’arriver à mettre au clair ce qu’il a de plus inconnu en lui, de plus secret, de plus caché, de plus difficile à déceler, d’unique. Et, s’il ne se trompe pas de voie, il aboutira bientôt au plus simple.  Car, si ce qui importe surtout c’est ce qu’il peut avoir à dire pour exprimer sa personnalité la plus intime, ce qui importe autant, au moins autant, ce sera la façon de le dire. En effet, pour si étrange que cela puisse paraître, ce sera la façon particulière de dire une chose très simple et très commune qui ira la porter au plus secret, au plus caché, au plus intime d’un autre et produira le choc. Car le choc poétique n’est pas de même nature que celui des idées qui nous apprennent et nous apportent du dehors quelque chose que nous ignorions ; il est une révélation d’une chose que nous portions obscurément en nous et pour laquelle il ne nous manquait que la meilleure expression pour nous la dire à nous-même. Cette expression parfaite donnée par le poète nous l’adoptons, nous nous l’approprions, elle sera désormais l’expression de notre propre sentiment qui l’épouse.

                                                                                                                 *

       Je vais prendre un exemple et je le choisirai exprès en dehors de tout sublime, dans la banalité la plus grande et même dans la vulgarité la plus scabreuse. Quand Rimbaud commence son poème Le cœur volé par ces deux vers, qui n’ont rien de ce que l’on a coutume d’appeler un sentiment ou un sujet poétique :

                              Mon triste cœur bave à la poupe
                              Mon cœur est plein de caporal

peut-être aurait-il été lui-même surpris qu’ils puissent être choisis en exemple, cependant je prétends y trouver l’appui de ce que j’avance. – Il n’y a là rien d’extraordinaire, rien d’exquis, de précieux, simplement l’expression d’un malaise que quiconque peut s’être mis dans le cas d’éprouver pour avoir trop fumé étant jeune – ou pour avoir pris le bateau par gros temps – et difficile à dire honnêtement. Il n’en reste pas moins que, depuis que le monde est monde, et il y a longtemps – bien plus que ne pensait La Bruyère – et parmi les milliards d’hommes qui se sont succédé sur cette terre – et ça fait beaucoup, il n’y en a qu’un qui ait exprimé une chose aussi vulgaire avec autant de simplicité, de force et de bonheur, et c’est Rimbaud. Notre cœur, qu’avons-nous de plus précieux en nous que cet organe. Imaginez à présent que plusieurs hommes réunis autour d’un même baquet y aient laissé tomber, par mégarde, leur précieux cœur et que, restés vivants par un coup de magie, ils essaient vite de retrouver chacun le sien pour pouvoir s’en aller. Impossible, même poids, même forme, même aspect – des cœurs de chair, des cœurs d’hommes enfin – absolument interchangeables comme les deux billets de mille de tout à l’heure sur la table. Mais alors, parmi ces cœurs communs, il en est un qui se met à parler et qui dit : Mon triste cœur bave à la poupe…
       Pardon, dirait Rimbaud, celui-ci est le mien. Car tout ce qui reste du cœur d’un poète, c’est ce que lui-même en a dit.

                                                                                                                 *

       Voilà pour ce qui est de la forme et du fond. Le fond, c’est-à-dire la substance dont un auteur se sert pour soutenir la forme en laquelle il éprouve le besoin de communiquer le plus singulier de sa propre personnalité à autrui. Et c’est cette personnalité ainsi exprimée qui touche si profondément l’autre dans le choc le plus émouvant. C’est par là que s’opère la communion la plus hautement et la plus spécifiquement humaine. Ce qui est proprement humain, ce ne sont pas les choses extérieures, c’est l’homme ; et pour que la communion ait lieu sans équivoque il ne s’agit pas de s’entendre plus ou moins approximativement sur les choses, il faut pénétrer dans l’homme, et pour y pénétrer sans équivoque, quitte à ce que ce soit rarement, il faut y pénétrer avec sa forme de penser, de sentir et y apporter la chose modelée à cette forme-là. Si elle y entre, elle y sera alors pour toujours. Pour toujours parce qu’elle aura trouvé dans l’autre la place exacte qu’il lui fallait pour se loger.
       D’ailleurs, ce qui prouve bien que ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui comptent en art, mais la façon dont elles sont modelées, c’est que les choses telles qu’elles sont, il n’y a qu’à les prendre dans la nature – sans façons. C’est ce que font, sans plus, tous ceux, tellement plus nombreux qu’on ne semble le croire, qui n’ont pas du tout besoin de l’art pour exister.

                                                                                                                 *

       Autre chose ; Baudelaire a dit, à peu près, en de meilleurs termes que je n’ai pas sous les yeux, qu’il ne concevait pas la Beauté en Art, sans l’idée de malheur, de morbidité, de souffrance. Ce n’est pas du tout ce que je pense moi-même. Bien au contraire, je crois que le but de l’art, le rôle de l’art n’est pas d’enfoncer encore davantage l’homme dans sa misère, dans sa souffrance ou sa tristesse – mais de l’en délivrer, de lui donner une clef de sortie en le soulevant du plan réel, lourdement quotidien, jusqu’au libre plan esthétique où l’artiste se hisse lui-même pour vivre et respirer.
       Il est vrai, cependant, que l’œuvre d’art en son principe ne suppose pas toujours l’idée du bonheur. Elle est une sorte de rébellion contre l’œuvre de la nature. Elle est la preuve que l’artiste ne se contente pas de la nature. S’il l’acceptait, ne suffirait-elle pas à combler son besoin de contemplation ? Mais, dès lors qu’il prétend même l’imiter, il la nie, il la critique et la corrige. S’il prétend dans son œuvre atteindre la Beauté, c’est donc que la Beauté naturelle ne le satisfait pas pleinement. Pour tout dire, il la trouve imparfaite, et le souci de l’homme a toujours été, quoi qu’il y paraisse, d’atteindre à la perfection – une perfection qui, de plus en plus, se détachait de celle que l’esprit se désole de ne pas toujours rencontrer dans les choses de la nature, à la création desquelles il n’as pas eu à intervenir, mais s’appliquant toujours davantage aux œuvres les plus librement conçues par lui. En somme, l’art tendait de plus en plus à devenir une activité exclusivement humaine – c’est-à-dire libérée autant que possible du fatal ou divin. Or, le poète est bien, par excellence, celui que la nature ne saurait parvenir à combler. C’est un monstre – l’oiseau des grands voyages que l’ampleur de ses ailes empêche de marcher.
       Et comment voudriez-vous qu’avec ce constant désir de records d’altitudes et de distances dans l’espace, avec cette sensation d’infini dans le cœur et dans l’âme, il s’accommode avec joie d’être si souvent obligé de ramper. Car le drame constant du poète c’est qu’aspirant plus que tout autre à adhérer au réel – comme dans l’absolu – l’excès de sa sensibilité même lui interdit de s’y adapter, de s’en accommoder, – dans le relatif – comme tout le monde – et d’y puiser, pour en jouir, le moindre des quelques avantages qu’il peut offrir. Certes, ce n’est pas le goût de vivre qui lui manque. Mai au contraire, ce qui le bride, c’est d’avoir ce goût à l’excès. De sorte que, quelles que soient, d’ailleurs, les circonstances sociales de sa vie, il ne peut éviter de se heurter et de se blesser toujours à des limites. Et ces limites, qui lui rendent le monde le plus vaste étouffant, il les retrouve encore dans son œuvre dont l’exigence de sa nature et de son caractère lui interdit de se trouver jamais satisfait.
       C’est que, comme je le disais tout à l’heure, il s’agit de ce que le poète doit mettre au jour pour s’exprimer, se dévoiler à lui-même et aux autres – enfin atteindre ces autres sans la présence desquels il n’aurait qu’à se taire. On n’écrit pas pour soi. Si écrire est un moyen de révélation au premier chef, c’est aussi un moyen de communication. Mais, pour le poète, il est nécessaire de préciser le genre de communication – ce qu’il entend livrer de lui-même et ce qu’il ambitionne d’atteindre dans l’autre. S’agit-il de distraire ? Point du tout. Il s’agit d’émouvoir. Ce qui n’est rien de moins que faire jaillir la source du rocher.

                                                                                                                 *

       Cet amour insensé, excessif, dont le poète est altéré, du réel qui toujours se dérobe à sa quête et l’épuise, il veut le retrouver dans les êtres humains à travers l’œuvre qu’il leur donne en pâture. C’est dire de quel fil cette œuvre devra être tissée. Or, avez-vous jamais entendu dire que l’on recherche les êtres que l’on aime vraiment pour en être distrait ? Est-ce que l’amour est une distraction ou un moyen d’être encore davantage soi-même dans l’autre qui, à son tour, se retrouvera davantage lui-même en vous ? Dès lors, ce qu’ambitionne de donner le poète, c’est, bien entendu, ce qu’il peut juger le plus digne en lui d’être aimé. Et, bien sûr, non pas sa personne brute et commune pour laquelle il peut n’avoir que fort peu d’estime, mais ce qu’il pressent de plus rare, de plus extraordinaire dans ses facultés, ce secret, cet intime, ce singulier dont je parlais plus haut et, mieux encore, cet inconnu. Ce qu’il ne sait pas lui-même avec certitude qu’il a – dont il sent cependant obscurément qu’il est fait et dont il ne peut se prouver à lui-même qu’il l’a qu’en écrivant. Or, je l’ai dit, ses sentiments sont à peu près ceux de tout le monde – et il voudrait tant donner de lui quelque chose qu’il sent ne pas être de tout le monde ! C’est ce que j’entends par l’indicible et qui pourtant doit être dit. Eh bien, rien de ce qui est finalement dit n’était réellement indicible. Cet indicible c’est donc la façon dont les choses seront dites qui en tiendra lieu. C’est la façon de dire ces choses qui les rendra justement inédites. Inédites et simples, inouïes et si peu étrangères – tout de suite intimes et inséparables – et qui permettra la soudure d’âme à âme dans le choc-poésie. Alors, le poète donnant ce qu’il a de plus précieux en lui-même, le lecteur le recevra, à son tour, dans ce qu’il a de plus particulier, de plus intime et de plus élevé. Ainsi l’unique et l’unique se joignent dans l’essence de leurs différences, si vous me permettez cette torsion du poignet.

                                                                                                                 *

       Enfin le poète a amené cet inconnu, qu’il recherchait en lui dans le tourment, au connaissable, qui peut être jugé, critiqué par autrui. Mais ce connaissable ne perd pas pour autant sa vertu qui lui vient de son origine – l’inconnu – et atteignant un jour le lieu où se trouve l’inconnu de l’autre, – car chacun a le sien – et y trouvant son pôle opposé, le choc a lieu, l’étincelle jaillit. Or, ce choc, cette étincelle quand il s’agit des hommes s’appellent émotion. Non pas cette émotion, comme nous l’avons dit, plus ou moins profonde ou à fleur de peau que nous procure un évènement plus ou moins dramatique de la réalité vécue, mais une émotion d’un autre ordre – gratuite en apparence, mais qui ne doit pas l’être autant qu’il semble puisqu’elle dure souvent beaucoup plus longtemps que celles qui se résolvent dans le seul circuit de la sensibilité et parfois aussi longtemps que celui qui l’a une fois ressentie. Emotion d’ordre esthétique indéfiniment renouvelable parce qu’elle s’insère dans l’être même de celui qui la reçoit et lui apporte une augmentation de lui-même. Emotion provoquée par ce qui et dit, certes, mais surtout par la façon dont c’est dit, le timbre sur lequel c’est dit.
       Parce que cette façon, ce timbre sont ce qu’il y a de plus révélateur de la qualité, de la vertu, de la profondeur de la source d’où jaillit ce qui est dit. Ainsi, le lecteur possède, grâce à eux, ce que l’auteur a de plus authentiquement personnel, qu’il ne saurait donner autrement que par ce qu’il écrit – et l’auteur se connaît lui-même par là dans sa propre nature, comme il n’aurait jamais pu se connaître s’il n’avait pas écrit. Son œuvre faite est finalement à côté de lui comme son double, tout au moins comme une partie, la plus importante, la plus révélatrice de lui-même et par laquelle, en effet, quand les choses méritaient de bien tourner, il persiste encore dans le monde, alors que ce qu’on se plaisait à croire de lui plus réel s’en est depuis très longtemps effacé.

                                                                                                                 *

       Mais le miracle c’est qu’en vous parlant de sa propre misère, le poète vous libère de la vôtre par la seule vertu de l’expression qu’il vous en donne et que, sans lui, vous n’auriez pas trouvée. Quand le même Rimbaud dit par exemple : « Par délicatesse, j’ai perdu ma vie », c’est une de ces clefs de libération dont je viens de parler qu’il vous donne. Mon Dieu, combien n’y a-t-il pas parmi nous de gens qui considèrent qu’en effet par délicatesse – n’est-ce pas au milieu de tant de brutes égoïstes – ils ont perdu ce que d’ailleurs personne d’autre n’a jamais retrouvé… Mais en extrayant de ce léger poème ces deux brèves lignes, ces quelques mots, voilà que se dissipe leur amertume, que s’allège ce poids. Cette amertume n’est plus seulement la leur. Ils la partagent. Ils la partagent avec un de ces élus qui savent dire – qui semblent avoir été particulièrement désignés par le destin pour changer le poids détestable du plomb en celui tellement sympathique de l’or. Grâce à lui, ce poids terrible qui vous écrasait cède la place à la grisante légèreté d’un vol.

                                                                                                                 *

       Et c’est ici, enfin, que ce qu’il m’importait le plus de vous dire commence à se durcir en un nœud plus serré. Cette poésie, pour le moins aussi rebelle à la définition que l’âme à se laisser entamer par la pointe du bistouri, qu’est-ce que c’est ? Oh ! ce n’est pas que les plus grands poètes de ces derniers temps soient restés courts devant cette question. Mais l’abondance même des brillantes réponses qu’ils lui ont données les rend précisément embarrassantes. Elles fourniraient toutefois l’opulente matière d’une merveilleuse anthologie.
       Voyez-vous, les vrais poètes ne peuvent prouver la poésie qu’en poétisant, si je puis dire. Pour moi, à qui certains prestigieux moyens n’ont pas été très libéralement départis, je suis bien obligé de m’y prendre autrement. On a souvent dit et répété que la poésie, comme la beauté, était en tout et qu’il suffisait de savoir l’y trouver. Eh bien non, ce n’est pas du tout mon avis. Tout au plus accorderai-je que la poésie n’étant au contraire nulle part, il s’agit précisément de la mettre là où elle aura le plus de chances de pouvoir subsister – Mais aussi, qu’un fois admise la nécessité où l’homme s’est trouvé de la mettre au monde afin de pouvoir mieux supporter la réalité qui, telle qu’elle est, ne se met pas toujours très complaisamment à notre portée, la poésie n’a pas besoin pour aller à son but de tel ou tel véhicule particulier. Il n’y a pas de mots plus poétiques que d’autres. Car la poésie n’est pas plus dans les mots que dans le coucher du soleil ou l’épanouissement splendide de l’aurore – pas plus dans la tristesse que dans la joie. Elle est dans ce que deviennent les mots atteignant l’âme humaine, quand ils ont transformé le coucher du soleil ou l’aurore, la tristesse ou la joie. Elle est dans cette transmutation opérée sur les choses par la vertu des mots et les réactions qu’ils ont les uns sur les autres dans leurs arrangements – se répercutant dans l’esprit et sur la sensibilité. Ce n’est pas la matière dont la flèche est faite qui la fait voler – qu’importe le bois ou l’acier – mais sa forme, la façon dont elle est taillée et équilibrée qui font qu’elle va au but et pénètre et, bien entendu aussi, la force et l’adresse de l’archer. De même, ce n’est pas dans le fluide électrique qu’est la lumière, mais dans l’étincelle jaillissant au choc du courant des deux pôles, maîtrisé par la lampe. Sans doute le fluide poétique était depuis toujours dans la nature, à l’état brut, depuis l’apparition de l’homme. Mais la lampe n’y était pas. Ce sont les poètes, ces téméraires accumulateurs d’émotions violentes, qui l’y ont mise – pour vivre, pour se débarrasser des intolérables surcharges.
       Et ce passage de l’émotion brute, confusément sensible ou morale, au plan esthétique où, sans rien perdre de sa valeur humaine, s’élevant à l’échelle, elle s’allège de son poids de terre et de chair, s’épure et se libère de telle sorte qu’elle devient, de souffrance pesante du cœur, jouissance ineffable d’esprit, c’est ça la poésie.


Pierre Reverdy, Sable mouvant, Au soleil du plafond, La Liberté des mers, suivi de Cette émotion appelée poésie
Édition d’Étienne-Alain Hubert, Poésie / Gallimard, 2003
« Modifié: 18 octobre 2015 à 19:47:00 par Zacharielle »

 


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