Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

14 décembre 2019 à 02:59:21

Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateurs: Aube, Miromensil, Chapart, Claudius) » Une salle

Auteur Sujet: Une salle  (Lu 416 fois)

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Une salle
« le: 01 avril 2013 à 18:32:28 »
A l'autre bout de la salle, tu dis :
« Des fois, je regarde quelqu'un si longtemps, que je suis étonné qu'il parle. »
Un demi-cercle te fait face.
Et moi, assis, je pense (mais je n'en suis pas tout à fait sûr).

« Ah, ce bon vieux Igor ! »
Je me lève pour l'accueillir.
Comme j'ai parlé un peu fort, peut-être, tu me regardes, étonné (je te regarde tout en ouvrant mes bras à Igor).
Or voilà qu'entre Igor et moi s'engage un dialogue !
Inattendu, ne me diras-tu pas ? Tu restes bien au fond de la salle, barricadé derrière ton groupe d'hommes sans parole, sans visage, par jalousie autant que par flemme de me les décrire à moi-même ou, après tout, parce que je n'y peux rien : parce qu'ils sont de dos. On dirait des sabliers.

Igor me dit :
« On est dehors, ou quoi ? »
Je lui réponds que non, à tout hasard. Non, non.
Alors, Igor : « T'as vu la gueule du gars, là-bas ? »
(Igor est fait pour poser des questions. Des questions avec une virgule, deux syllabes avant la fin — pour la sonorité.)
Là, le choix entre le oui et le non prend pour moi toute son importance, même que j'ai presque peur, à en regretter d'avoir appelé Igor, plus tôt.
Raa, suis-je con ? j'espérais qu'il me réconforterait avec des questions qui seraient les miennes. Que je passerais à travers lui. Des questions que je poserais à travers lui et auxquelles lui, mon pauvre ami, répondrait à travers moi !

Je sursaute en bafouillant ; mes yeux passent de toi qui quittais un instant ton demi-groupe en te dirigeant vers le juke-box aux fesses de la serveuse, puisqu'on est dans un bar, pas dans un vaisseau spatial.
Est-ce par savoir-vivre ?
Ô monde m'ondes !

« Igooor !
Ouf, tu es encore là...
Pose-moi des questions. Pour que j'ai le plaisir, la prétention, le réconfort de n'y pas répondre. »
(Je viens d'avoir le courage viril de regarder le cul de la serveuse, Igor, dont tu es au moins la fesse gauche, ou droite, enfin, l'une des deux.)

Et voilà que je te tutoie. Comme tu n'as rien, comme tu n'as plus rien à me dire, je te parle.
« Va-t-en, Igor, que je n'aie pas à sortir de moi-même, à marcher toute une partie de la nuit dans les rues.  »

Il sort. Il part. Devant. Il dehors un instant là en surimpression de moi toi le demi-cercle les fesses de la serveuse le reste de la salle. Il irrationnelle (dernière oreille du mur, réconfortant miroir), sa main comme une virgule sur le front : un salut militaire.

Adieu, Igor !
Ah... monsieur Messieurs en demi-cercle.
Monsieur du nom de famille Messieurs.
John Messieurs. Sir John Messieurs.
M. ou Mr Messieurs. Six ou sept dos dont on ne compte plus les têtes : des branches qui ploient vers toi cependant que tu reviens du juke-box comme de la mort.
Deux coeurs battent. Dans cette salle.
Trois, si l'on prend en compte les fesses de la serveuse.
Au plus je te tutoie, au plus j'ai peur de toi.
Ces serpents ont des crocs et des langues.
Sortons de là. Il n'y a qu'un pas de cette salle à un autre monde.

Je ne veux pas que le demi-cercle se retourne, avec sa face unique.
 







 


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