Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

18 juillet 2019 à 11:21:17

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En ligne Champdefaye

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La Petite Madeleine
« Réponse #180 le: 29 mars 2019 à 08:56:06 »
C’est très curieux la madeleine de Proust : tout le monde en a entendu parler, presque tout le monde a une idée de ce qu’elle représente, mais bien peu de monde a véritablement lu ce passage emblématique de la Recherche du temps perdu.
Vous me direz que c’est pareil pour le reste du roman : monumental chef d’œuvre reconnu dans le monde entier, respecté, vénéré, cité, étudié, analysé, interprété, disséqué... mais aussi chef d’œuvre craint, tenu à distance, entamé, rarement achevé, oublié...
Quand vous leur posez la question, comme pour la plupart des classiques, la plupart des gens ne lisent pas la Recherche, ils la relisent. Ne vous y trompez pas : c’est souvent un mensonge. Au mieux, c’est un projet, une vague intention, pour l’été prochain. Certains, plus honnêtes et plus rares, avouent qu’ils ont tenté le coup, il y a longtemps, mais que vraiment, ces phrases interminables...

Mais revenons à la madeleine. Voici le morceau : mille cinq cents mots à savourer lentement, tout en appréciant la précision de la description et la finesse de l’analyse des sentiments que fait naitre chez le narrateur cette « gorgée mêlées des miettes du gâteau ». Vous avez tout le temps : on n'est qu'en 2019. Et puis, souvenez-vous, vous aussi : vous aviez toujours voulu le lire, cet extrait ! Grâce à moi, vous n’aurez même pas à le chercher.

Extrait
(... Notre passé) est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.
Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ?  Que signifiait-elle ?  Où l’appréhender ?   Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité.  Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ?  Pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.
Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées.
Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit.
Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre important, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.
Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé; les formes,—et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot—s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.
Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque-là); et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela que prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.


Marcel Proust - Du côté de chez Swann

« Modifié: 31 mars 2019 à 14:24:05 par Champdefaye »

Hors ligne Amor Fati

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Re : Citations
« Réponse #181 le: 07 avril 2019 à 14:53:43 »
Tout le monde en a entendu parler... en effet ! merci pour cette lecture !!!


Valéry Larbaud, "L'innommable",

Quand je serai mort, quand je serai de nos chère morts (Au moins, me donnerez-vous votre souvenir, passants
Qui m'avez coudoyé si souvent dans vos rues?)
Restera-t-il dans ces poèmes quelques images
De tant de pays, de tant de regards, et de tous ces visages
Entrevus brusquement dans la foule mouvante?
J'ai marché parmi vous, me garant des voitures
Comme vous, et m'arrêtant comme vous aux devantures.
J'ai fait avec mes yeux des compliments aux
Dames;
J'ai marché, joyeux, vers les plaisirs et vers la gloire,
Croyant dans mon cher cœur que c'était arrivé;
J'ai marché dans le troupeau avec délices,
Car nous sommes du troupeau, moi et mes aspirations.
Et si je suis un peu différent, hélas, de vous tous,
C'est parce que je vois,

Ici, au milieu de vous, comme une apparition divine,
Au-devant de laquelle je m'élance pour en être frôlé,
Honnie, méconnue, exilée,
Dix fois mystérieuse,
La
Beauté
Invisible.
« Écrire, ce n'est pas vivre. C'est peut-être survivre. » Blaise Cendrars

Hors ligne Alan Tréard

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Re : Citations
« Réponse #182 le: 16 avril 2019 à 01:27:09 »
Je vous propose aujourd'hui un passage très intéressant de la vie de Camille racontée par Plutarque. Camille fut un général romain confronté au pillage de Rome par les Gaulois. Il y a certaines imprécisions au cours du récit, or Plutarque ne manque de nous alerter sur les dangers de la guerre et d'évoquer l'influence des croyances sur la perception des événements, de parler de la volonté de reconstruire une ville en ruine, ce qui mérite une attention particulière.

La force de Plutarque serait plutôt celle de la narration, il a une capacité à diriger l'attention sur des thèmes d'histoire ; la vie de Camille est une lecture que je vous conseille si vous souhaitez vous questionner sur des sujets d'histoire, mais aussi sur la mémoire antique (à prendre avec une certaine distance ou une lecture mesurée, il s'agit aussi de la pensée d'une époque lointaine).

Et voici pour une présentation de ce long passage en citation :


« [30] C'est ainsi que Rome, après avoir été prise d'une manière si surprenante, fut sauvée d'une manière plus surprenante encore. Elle était restée sept mois entiers au pouvoir des Barbares; ils y étaient entrés peu de jours après les ides de juillet, et ils en furent chassés vers les ides de février. XXXIX. Camille rentra triomphant dans Rome; triomphe bien dû à un général qui avait arraché sa patrie des mains des ennemis, et qui ramenait Rome dans Rome même. En effet, les citoyens qui en étaient sortis avec leurs femmes et leurs enfants y rentraient à la suite du triomphateur; et ceux qui, assiégés dans le Capitole, s'étaient vus sur le point de mourir de faim, allaient au-devant d'eux. Ils s'embrassaient les uns les autres; ils versaient des larmes de joie, et osaient à peine croire à un bonheur si inespéré. Les prêtres des dieux et les ministres des temples, portant les choses sacrées qu'ils avaient ou enterrées avant de prendre la fuite, ou emportées avec eux, offraient aux Romains le spectacle le plus touchant, et qu'ils avaient le plus désiré; ils éprouvaient autant de plaisir que si les dieux eux-mêmes fussent rentrés dans Rome pour la seconde fois. Camille, après avoir offert des sacrifices et purifié la ville, avec les cérémonies dont des hommes versés dans la connaissance des rites religieux lui dictaient les formules, rétablit les anciens temples, et en bâtit un nouveau au dieu Aiüs Locutius, au lieu même où Marcus Céditius avait entendu la nuit cette voix divine qui lui annonçait l'arrivée des Barbares.

[31] Ce ne fut pas sans peine et sans fatigue que l'on retrouva les emplacements des anciens temples; il ne fallut pas moins, pour y parvenir, que la constance de Camille et les recherches laborieuses des prêtres. XL. Mais quand il fut question de rebâtir la ville, qui était entièrement détruite, le découragement s'empara de tous les esprits. Comme les citoyens manquaient de toutes les choses nécessaires pour cette entreprise, ils différaient de jour en jour à commencer l'ouvrage. Après tous les maux qu'ils venaient d'éprouver, sans force et sans moyens, ils avaient bien plus besoin de prendre du repos que de se fatiguer et s'épuiser encore par ce nouveau travail. Ils recommencèrent donc à tourner insensiblement leurs pensées vers la ville de Véies, qui subsistait tout entière et était pourvue de tout en abondance; par là ils fournirent à leurs démagogues, accoutumés à les flatter, une nouvelle occasion de les haranguer, et de tenir contre Camille les propos les plus séditieux. C'était, à les entendre, pour son ambition et pour sa gloire personnelle qu'il leur enviait le séjour d'une ville toute prête à les recevoir, et qu'il les forçait d'habiter les ruines, de relever de vastes monceaux de cendres, afin d'être appelé, non seulement le chef et le général des Romains, mais encore le fondateur de Rome, et d'enlever ce titre à Romulus. Le sénat, qui craignait une sédition, dérogeant à l'usage où avaient été jusqu'alors tous les dictateurs de ne pas rester en charge plus de six mois, s'opposa au désir qu'avait Camille de se démettre de la dictature, et ne voulut pas qu'il la quittât avant la fin de l'année. Cependant les sénateurs travaillaient à adoucir et à consoler les citoyens, à les ramener par la persuasion et par les caresses. Ils leur montraient les monuments et les tombeaux de leurs ancêtres ; ils leur rappelaient ces temples et ces lieux saints que Romulus, que Numa, que tous les autres rois avaient consacrés, et dont ils leur avaient transmis le dépôt. Mais, entre les divers objets de leur culte religieux, ils leur représentaient surtout cette tête humaine qu'on avait trouvée encore toute fraîche en creusant les fondements du Capitole, et qui promettait de la part des destins, à la ville qui serait bâtie dans ce lieu-là, d'être un jour la capitale de toute l'Italie. Ils leur parlaient aussi de ce feu sacré qui, après la guerre, avait été rallumé par les vestales, et qu'ils allaient laisser éteindre une seconde fois, s'ils abandonnaient une ville qu'ils auraient la honte ou de voir habitée par un peuple étranger, ou demeurer déserte et servir de pâturage aux troupeaux. Telles étaient les représentations touchantes qu'ils adressaient au peuple en public et en particulier; mais, de leur côté, ils étaient vivement émus par les gémissements de ce peuple, qui déplorait son indigence, qui les conjurait de ne pas exiger que, dans l'état de dénuement et de pauvreté où l'avait réduit le naufrage dont il venait d'échapper, il relevât les ruines d'une ville détruite, tandis qu'il en avait une autre toute prête à habiter.

[32] XLI. Camille fut d'avis d'assembler de nouveau le sénat : il y parla lui-même longtemps pour l'intérêt de la patrie; et tous les sénateurs qui voulurent parler furent aussi écoutés. Enfin, quand il fallut prendre les avis, il commença par Lucius Lucrétius, qui, en qualité de prince du sénat, le donnait toujours le premier, et il dit aux autres d'opiner après lui chacun à son rang. Il se fit un grand silence; et Lucrétius prenait la parole, lorsque le centurion qui relevait la garde du jour, passant par hasard avec sa troupe devant le lieu du conseil, cria d'une voix forte à son premier enseigne de s'arrêter et de planter là son étendard; que c'était la meilleure place qu'ils pussent choisir. Cette parole, si analogue à la circonstance, à la matière qui était en délibération, et à l'incertitude où étaient tous les esprits, n'eut pas été plutôt prononcée, que Lucrétius, après avoir adoré les dieux, dit qu'il conformait son opinion à l'oracle qu'il venait d'entendre. Tous les autres sénateurs suivirent son avis; et aussitôt il se fit dans le peuple un changement si merveilleux, que, s'exhortant et s'animant les uns les autres à commencer l'ouvrage, sans attendre qu'on marquât les divisions des rues, ni qu'on donnât un ordre d'alignements, chacun se mit à bâtir dans l'endroit qu'il trouva le plus tôt prêt, ou qui lui parut le plus agréable. XLII. On y mit tant d'ardeur et de précipitation, qu'il ne fut gardé aucun ordre dans la distribution des rues et l'assiette des édifices. Aussi dit-on que la ville fut reconstruite dans l'espace d'un an, depuis les murailles jusqu'aux dernières maisons des particuliers. Ceux que Camille avait chargés de chercher, au milieu de ce chaos, les emplacements qu'occupaient les lieux sacrés, et d'en déterminer les bornes, après avoir fait le tour du Palatium et être arrivés à la chapelle de Mars, la trouvèrent, comme toutes les autres, brûlée et détruite par les Barbares. En fouillant et nettoyant la place, ils découvrirent, sous un monceau de cendres, le bâton augural de Romulus. Ce bâton est recourbé par un des bouts, et s'appelle « lituus ». Quand les augures se sont assis pour observer le vol des oiseaux, il leur sert à marquer les régions du ciel. Romulus, fort instruit dans la divination, l'employait à cet usage. Lorsque ce prince eut disparu, les prêtres prirent le « lituus », et le gardèrent religieusement, comme une des choses sacrées qu'il n'était pas permis de toucher. L'ayant retrouvé alors sans qu'il eût été endommagé par le feu qui avait consumé tout le reste, ils en eurent une grande joie, et en conçurent d'heureuses espérances : ils le regardèrent comme un signe qui présageait à Rome une durée éternelle. »

Plutarque, Vie des Hommes illustres, traduction Dominique Ricard (1802)

Hors ligne Amor Fati

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Re : Citations
« Réponse #183 le: 02 juin 2019 à 17:28:18 »
Ce poème est si bon à lire, et si beau.

« Que la vie en vaut la peine », Louis Aragon

C’est une chose étrange à la fin que le monde
Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit
Ces moments de bonheur ces midi d’incendie
La nuit immense et noire aux déchirures blondes

Rien n’est si précieux peut-être qu’on le croit
D’autres viennent
Ils ont le cœur que j’ai moi-même
Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime
Et rêver dans le soir où s’éteignent des voix

D’autres qui referont comme moi le voyage
D’autres qui souriront d’un enfant rencontré
Qui se retourneront pour leur nom murmuré
D’autres qui lèveront les yeux vers les nuages

Il y aura toujours un couple frémissant
Pour qui ce matin-là sera l’aube première
Il y aura toujours l’eau le vent la lumière
Rien ne passe après tout si ce n’est le passant

C’est une chose au fond que je ne puis comprendre
Cette peur de mourir que les gens ont en eux
Comme si ce n’était pas assez merveilleux
Que le ciel un moment nous ait paru si tendre

Oui je sais cela peut sembler court un moment
Nous sommes ainsi faits que la joie et la peine
Fuient comme un vin menteur de la coupe trop pleine
Et la mer à nos soifs n’est qu’un commencement

Mais pourtant malgré tout malgré les temps farouches
Le sac lourd à l’échiné et le cœur dévasté
Cet impossible choix d’être et d’avoir été
Et la douleur qui laisse une ride à la bouche

Malgré la guerre et l’injustice et l’insomnie
Où l’on porte rongeant votre cœur ce renard
L’amertume et
Dieu sait si je l’ai pour ma part
Porté comme un enfant volé toute ma vie

Malgré la méchanceté des gens et les rires
Quand on trébuche et les monstrueuses raisons
Qu’on vous oppose pour vous faire une prison
De ce qu’on aime et de ce qu’on croit un martyre

Malgré les jours maudits qui sont des puits sans fond
Malgré ces nuits sans fin à regarder la haine
Malgré les ennemis les compagnons de chaînes
Mon Dieu mon
Dieu qui ne savent pas ce qu’ils font

Malgré l’âge et lorsque soudain le cœur vous flanche
L’entourage prêt à tout croire à donner tort
Indifférent à cette chose qui vous mord
Simple histoire de prendre sur vous sa revanche

La cruauté générale et les saloperies
Qu’on vous jette on ne sait trop qui faisant école
Malgré ce qu’on a pensé souffert les idées folles
Sans pouvoir soulager d’une injure ou d’un cri

Cet enfer
Malgré tout cauchemars et blessures
Les séparations les deuils les camouflets
Et tout ce qu’on voulait pourtant ce qu’on voulait
De toute sa croyance imbécile à l’azur

Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle
Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici
N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci
Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

« Écrire, ce n'est pas vivre. C'est peut-être survivre. » Blaise Cendrars

Hors ligne Marcel Dorcel

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Re : Citations
« Réponse #184 le: 12 juin 2019 à 22:01:02 »
DYLAN THOMAS, 1951


N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit
 

N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit,

La vieillesse devrait s’embraser, se déchaîner face au jour qui s’achève ;

Rage, enrage contre la lumière qui se meurt.
 

Même si sur sa fin l’homme sage sait que l’obscurité est méritée,

Parce que ses mots n’ont fendu nul éclair il

N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit.
 

L’homme bon, près de la vague ultime, pleurant

Sur ses frêles exploits dont l’éclat aurait dansé sur une verte baie,

Rage, enrage contre la lumière qui se meurt.
 

L’homme insoumis qui s’empare du soleil en plein vol et le chante,

Apprenant, trop tard, qu’il l’a peiné dans sa course,

N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit.
 

L’homme grave, qui, agonisant, voit, vision aveuglante

Que l’œil aveugle pourrait flamboyer tel un météore et se réjouir,

Rage, enrage contre la lumière qui se meurt.
 

Et toi, mon père, là-bas sur ce triste promontoire,

Maudis-moi, bénis-moi maintenant de tes larmes de colère, je t’en supplie.

N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit.

Rage, enrage contre la lumière qui se meurt.

 

Ou, une bien meilleure traduction, d’Alain Suied Dylan Thomas Vision et prière Gallimard COLL. POÉSIE


N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit,

Le vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour ;

Rager, s’enrager contre la mort de la lumière.

Bien que les hommes sages à leur fin sachent que l’obscur est mérité,

Parce que leurs paroles n’ont fourché nul éclair ils

N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.

Les hommes bons, passée la dernière vague, criant combien clairs

Leurs actes frêles auraient pu danser en un verre baie

Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.

Les hommes violents qui prient et chantèrent le soleil en plein vol,

Et apprenant, trop tard, qu’ils l’ont affligé dans sa course,

N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.

Les hommes graves, près de mourir, qui voient de vue aveuglante

Que leurs yeux aveugles pourraient briller comme météores et s’égayer,

Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.

Et toi, mon père, ici sur la triste élévation

Maudis, bénis-moi à présent avec tes larmes violentes, je t’en prie.

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit.

Rage, enrage contre la mort de la lumière.


Do not go gentle into that good night


Do not go gentle into that good night,

Old age should burn and rave at close of day ;

Rage, rage against the dying of the light.
 

Though wise men at their end know dark is right,

Because their words had forked no lightning they

Do not go gentle into that good night.
 

Good men, the last wave by, crying how bright

Their frail deeds might have danced in a green bay,

Rage, rage against the dying of the light.

Wild men who caught and sang the sun in flight,

And learn, too late, they grieve it on its way,

Do not go gentle into that good night.
 

Grave men, near death, who see with blinding sight

Blind eyes could blaze like meteors and be gay

Rage, rage against the dying of the light.


And you, my father, there on the sad height,

Curse, bless, me now with your fierce tears, I pray.

Do not go gentle into that good night.

Rage, rage against the dying of the light.

 


https://www.youtube.com/watch?v=maISWZ8Tpsc par John Cale

https://www.youtube.com/watch?v=4eRTkP7LQKc, INTERSTELLAR

« Modifié: 12 juin 2019 à 22:13:20 par Marcel Dorcel »
“Un imbécile ne s'ennuie jamais ; il se contemple.”
Rémy de Gourmont

Hors ligne Eveil

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Re : Citations
« Réponse #185 le: 14 juin 2019 à 00:15:27 »
"On prétend qu'on est moins malheureux quand on ne l'est pas seul ; mais, selon Zoroastre, ce n'est pas par malignité, c'est par besoin. On se sent alors entraîné vers un infortuné comme vers son semblable. La joie d'un homme heureux serait une insulte ; mais deux malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles qui, s'appuyant l'un sur l'autre, se fortifient contre l'orage."
Zadig, Voltaire

"mais il n'y a point de hasard : tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou prévoyance."
« Modifié: 16 juin 2019 à 19:53:42 par Eveil »
"Ne m'attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche"

En ligne Champdefaye

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Le beau nom grave de tristesse
« Réponse #186 le: 06 juillet 2019 à 08:13:15 »
« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres.

Cet été-là j’avais dix-sept ans et j’étais parfaitement heureuse. Les « autres » étaient mon père et Elsa, sa maîtresse. Il me faut tout de suite expliquer cette situation qui peut paraître fausse. Mon père avait quarante ans (…) »

En ce début d’été, replongez-vous de toute urgence dans ce roman écrit par une jeune fille de dix-sept ans, dans cette tragédie douce et sophistiquée, cette comédie grave et amère, ce style pur et clair, replongez-vous dans « Bonjour tristesse » dont vous venez de relire l’incipit.

En ligne Champdefaye

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Re : Le style
« Réponse #187 le: 12 juillet 2019 à 07:31:46 »
La première qualité du style, c’est la clarté. (...)
Alcimadas a ce défaut. (...) Il ne se contente pas de dire la “sueur”, il ajoute : l’humide sueur. Il ne dit pas “les jeux de l'Isthme”, mais “la solennité des jeux de l'Isthme”. Dire “les lois” serait trop peu pour lui ; il ajoute : les lois, reines de états. (...) Jamais il ne dira “le chagrin”, mais : le triste chagrin de l'esprit. (...) S’il faut dire : il cacha telle chose sous des branches d’arbres ; il ajoute : sous des branches d’arbres de la forêt.
Aristote

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Re : Citations
« Réponse #188 le: 12 juillet 2019 à 11:00:43 »
Je pensais presque à un contemporain et je vois Aristote !

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Re : Citations
« Réponse #189 le: 13 juillet 2019 à 08:40:20 »
En voici deux autres, du même genre. A apprendre par coeur :

L’art n’est pas d’aligner des mots, mais d’en enlever. 

Paul Morand


La règle, c’est qu’il faut laisser refroidir son premier jet, jusqu’à ce que le texte vous en redevienne étranger. On reprend ensuite ses phrases ; on rature, on biffe, on allège, on résume, on essaye de concentrer sa pensée dans le moins de mots possibles. La page est-elle noire, recopiez-là, c’est l’essentiel. Une fois recopiée, elle vous paraîtra tout autre. [...]   Recommencez le même travail.
Antoine Albalat


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Re : Re : Citations
« Réponse #190 le: 13 juillet 2019 à 16:29:52 »
En voici deux autres, du même genre. A apprendre par coeur :

L’art n’est pas d’aligner des mots, mais d’en enlever. 

Paul Morand


La règle, c’est qu’il faut laisser refroidir son premier jet, jusqu’à ce que le texte vous en redevienne étranger. On reprend ensuite ses phrases ; on rature, on biffe, on allège, on résume, on essaye de concentrer sa pensée dans le moins de mots possibles. La page est-elle noire, recopiez-là, c’est l’essentiel. Une fois recopiée, elle vous paraîtra tout autre. [...]   Recommencez le même travail.
Antoine Albalat

Le propos de Morand est tout à fait pertinent, et malgré Hécate,ce sublime chef-d'oeuvre, l'homme m'est insupportable.
“Un imbécile ne s'ennuie jamais ; il se contemple.”
Rémy de Gourmont

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Re : Citations
« Réponse #191 le: 13 juillet 2019 à 16:36:27 »
« Et écrire, ce désir à chaque fois de réparer l’imperceptible accroc ? De recueillir dans un léger tissage des paroles ces figures éparses du devenir et les rendre un instant solidaires. De telle sorte que recouvert, effacé par l’afflux de mots, le monde finirait par venir y renaître, surgissant de ce mouvement même qui d’abord l’a annulé et qui, maintenant, lui offre cette vivacité dont jusque-là il paraissait privé. Oui, écrire ce serait d’abord cela : s’asseoir pour voir se lever le monde dans le jour du langage. Et, d’une voix presque muette — d’un souffle engendré par les mots et qui les porte —, ne cesser de célébrer cette beauté, répétant comme une prière muette cette phrase si simple de Beckett : « Je regarde passer le temps et c’est si beau » ( Un homme assis et qui regarde).

Jacques Ancet, l'un de nos derniers grands poètes français,traducteur de poésie espagnole, notamment de celle de Luis Cernuda.
“Un imbécile ne s'ennuie jamais ; il se contemple.”
Rémy de Gourmont

 


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