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Le Monde de L'Écriture » Salon littéraire » Salle de lecture » Romans, nouvelles » [Auteur] Alice Ferney

Auteur Sujet: [Auteur] Alice Ferney  (Lu 1773 fois)

Hors ligne Meilhac

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[Auteur] Alice Ferney
« le: 20 Janvier 2013 à 21:39:34 »
"Faire de la politique, c'est continuer la guerre par d'autres moyens", disait Clausewitz. En lisant La conversation amoureuse, d'Alice Ferney, on se dit "parler, c'est continuer de penser par d'autres moyens", ou l'inverse. enfin en tout cas l'idée de ce livre est de pousser plus loin que d'habitude l'entremêlement entre ce que les personnages pensent. ce qu'ils disent, et ce qu'on peut dire sur eux. Enormément de dialogues dans ce livre, mais pas un seul tiret, pas un seul guillemet. C'est exprès, c'est l'idée, et ça fonctionne très très bien. On n'a pas trop d'éléments, avant de commencer une phrase, pour savoir si elle est prononcée par un personnage, pensée par un personnage, ou écrite par le narrateur.
il faut se laisser bercer, tranquille, par ces phrases délicates, légères, et même pétillantes.
c'est léger, délicat. c'est pas forcément hyper bouleversant ou hyper sublime, c'est pas le livre du siècle, mais y a de l'émotion, c'est assez riche, sur les sentiments, les relations entre les gens (et notamment entre amoureux/amants/etc.).
un livre de plus à la fin duquel on se dit qu'il faut pas hésiter, si on le sent, à entrer dans le détail des sentiments des gens et à creuser, un livre à la fin duquel on se dit que s'agissant de l'amour quand y en a plus y en a encore, ça vaut le coup de creuser si on le sent.

la manière dont elle finit son bouquin est un peu maladroite, un peu lourde, c'est pas dramatique même si un peu dommage. enfin faut voir, ça se discute.

l'ambiance crée par cet entremêlement de ruminations, de phrases narratives normales ("il fait ceci" "il fait celà"), de style indirect libre, est assez agréable.

si j'étais prof de français je filerais ça à mes élèves pour les faire bosser sur style direct, indirect, dialogues, etc.

pour ce qui est du cadre social, historique, etc : c'est des petit-bourgeois en france à la fin du XXe siècle, des couples qui vont bien, des couples qui vont mal, et un marivaudage principal entre deux personnes.

pas de quoi à hurler au génie, mais pas mal du tout.
léger et pétillant.
ça donne envie, à l'occasion, de relire du ferney.
(je crois qu'elle est morte très récemment ; elle était prof d'éco je crois).

trucs un peu agaçant : y a beaucoup de considérations a-critiques sur les rapports sociaux de sexe,  du genre "comme toutes les femmes elle était ceci", "comme tous les hommes il aimait celà", en gros, qui ne donnent pas franchement l'impression qu'elle ait beaucoup de recul sur certaines normes sociales concernant les identités sexuées.

elle fait parfois des trucs du genre "il était non pas fâché, content", bref elle escamote le "mais".

extrait : "Elle soupira et s’adossa à sa chaise. Vous êtes fatiguée ? demanda-t-il avec une sollicitude qui la troubla. Elle ressentait comme impudique le fait qu’il se souciât de son état. Non, dit-elle, je suis très bien. Elle avait par éclairs, lorsqu’elle n’essayait pas de se tenir, l’impétuosité de sa jeunesse, et, sous les bouffées de timidité, une brusquerie. Je suis contente d’être avec vous, dit-elle avec cette brusquerie. C’était pure vérité : elle jouissait de la vanité de se croire l’univers pour un homme. Elle était étonnée de pouvoir le lui dire. A ce moment elle était heureuse d’elle-même, comme elle l’était d’avoir parlé de l’enfant et que cela n’eût pas fait d’ombre sur leur rencontre. Elle baissait les yeux et les relevaient alternativement. Il tâchait à chaque fois d’attraper ce regard : elle se sentait hameçonnée. Moi aussi, dit-il, je suis très heureux de ce dîner. C’est un conte de fées, dit-il. Il le pensait. Je ne peux pas le croire, dit-elle (et c’était exact). Croyez-moi, dit-il, en soufflant de sa voix comme une supplique. Et à cet instant d’exagération du ton, elle se demanda s’il le faisait exprès, si c’était calculé, prête à lui demander de cesser ce cinéma. Car ces simagrées accroissaient son trouble. Elle voulait trop y croire. Cette apparente dévotion lui paraissait réelle. Elle était subjuguée d’être si précieuse. En elle la voix du dedans avait entrepris de gémir : ils pouvaient tout se dire, elle était pleine de désir, la voix d’alcôve lui remuait les sangs, et qu’est-ce que c’était que cette magie sinon un désastre, des secrets, des mensonges, des remords, des souvenirs, des brûlures, ils ne voudraient rien laisser perdre et elle serait malheureuse. Elle l’était déjà : torturée, coupée en deux. Elle ne voulait que se coucher contre lui, et elle en était incapable. Qui pouvait comprendre cela, ce mélange féminin de désir et d’extrême pudeur ? Elle-même en était piteuse et interloquée. Elle pouvait tout lui dire, et cependant pas encore la vérité de ce moment. Vérité sexuelle : J’ai envie de coucher avec vous mais je crois que je n’oserais pas pour l’instant. A quel point voyait-il clair en elle ? Elle se le demanda lorsqu’il murmura : Vous et moi, je ne sais pas ce que c’est. Avait-il réellement prononcé cette phrase ? Elle osait à peine y croire et fit mine de n’avoir pas entendu. C’était toujours ce doute : Mentait-il pour la séduire ? Comment faisaient les hommes avec toutes les femmes qu’ils désiraient souvent et qu’ils aimaient rarement. C’était ce qu’elle pensait. A combien de femmes avait-il fait ce cinéma ?… Elle s’était tue. Il pouvait voir la rêverie sur son visage. Mais il choisit d’enfoncer le clou. Qu’est-ce que c’est entre nous ? dit-il. Je ne sais pas ce que c’est ! Ce n’est pas sexuel, dit-il, donnant à son intonation de quoi y faire entendre une question. Elle se garda bien de répondre. Il acheva tout seul. Non, dit-il, ça ne l’est pas. Elle ne pouvait pas s’empêcher de sourire. Comme tout ce moment était bon ! Elle était sûre que cette rencontre était d’abord sexuelle, à cause du pincement aigu qui avait réveillé son corps. Jamais elle n’avait songé qu’elle dormait à ce point. Qu’avait-il fait à part la regarder ? C’était un mystère, mais elle se sentait là maintenant ardente et enamourée. Elle pensa qu’il savait forcément cela et qu’il jouait en le niant. Mais non, elle faisait erreur, il était sincère. Elle se trompait parce qu'elle était plus jeune que lui. Il la désirait, et cependant il y avait un au-delà de ce désir : une affinité qui lui était plus chère que l’attirance parce qu’elle était beaucoup plus rare. Et c’était dans ce sentiment de proximité, dans cette sensualité assouvie déjà par la parole, le sourire et l’attente, qu’il la contemplait. Alors, comme ils n’avaient soudain plus de sujet de conversation, ils se regardèrent en silence. Depuis l’instant où elle avait décidé de se laisser tomber dans l’amour, il sentait en elle une force qui la propulsait vers lui : elle était attiré par lui, elle s’offrait, elle voulait le connaître, elle était vorace et puissante. Il sourit à ce spectacle. Ce que vous avez de mieux, dit-il, ce n’est pas votre beauté, c’est votre tempérament. Et puisqu’elle était une vraie nature féminine, elle ne sut pas se réjouir de ce compliment."
« Modifié: 08 Septembre 2015 à 19:43:16 par Zacharielle »

 


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