Jonathan Coe
Ecrivain britannique (1961-) qui a publié une dizaine de romans, un recueil de nouvelles et quelques biographies. Probablement un de mes romanciers favoris, il est devenu célèbre avec son troisième roman
What a carve up (en vf
Testament à l’anglaise), prix Femina étranger en 1995, et c’est aussi avec celui-ci que je l’ai découvert (en anglais, autant dire que c'était assez mal parti vu l'étrangeté du roman...).
What a carve up, en gros, c’est l’histoire de la famille Winshaw, une de ces grandes familles anglaises sur le devant de la scène, dont les membres sont tous importants dans leur domaine : Hilary, journaliste, gagne des millions pour pratiquer la désinformation et la démagogie ; Henry remplace des hôpitaux par des parkings et démantèle le système de santé anglais ; Roddy profite outrageusement de sa position de vendeur d’art auprès de jeunes artistes peintres ; Dorothy, dans sa ferme, construit un empire agroalimentaire symbole de la mal bouffe ; Thomas profite de sa place de banquier pour magouiller et jouer à l’occasion les voyeurs lors des films qu’il finance ; Mark vend des armes à Saddam Hussein et copine avec des nazis notoires pour servir ses intérêts.
Ce sont 500 pages d’informations diverses sur les différents membres de la famille, où l’auteur utilise tous les moyens littéraires à sa portée (articles de journaux, dialogues, journaux intimes, notes personnelles, …), entrecoupées par l’histoire de son excentrique narrateur, Michael Owen, et de ses déboires familiaux, sentimentaux, et professionnels. C’est un roman fabuleux, autant dans sa forme que dans son fond, qui surprend à vous en faire froncer les sourcils (mais où veut-il en venir ?) mais qui émerveille tout autant. Avec cette satire sociale de l’ère thatcherienne par le biais de l’histoire de cette famille, personnification de tous les maux de la société anglaise, J. Coe ne tombe pas dans l’écriture critique et moralisante : il joue la carte de la finesse, de l’humour, et parie sur l’intelligence de ses lecteurs pour trouver le sens du livre.
Ce roman décrit « la vie de quelques personnes et la manière dont leur existence est affectée par les décisions de gens bien au-dessus d'eux, les gens au pouvoir » (citation de J. Coe). C’est donc sans surprise que le narrateur s’aperçoit que les évènements de sa vie (la mort de son père, la maladie de Fiona…) sont inextricablement liés aux agissements de cette famille de profiteurs rapaces dont il est supposé écrire la biographie. Et nous, lecteurs, découvrons cette triste réalité en même temps que lui. Le roman est en effet construit comme un puzzle : on obtient les pièces les unes après les autres, et ce n’est que dans la très courte 2e partie, véritable feu d’artifice de comique, de pastiche, de surprises , qu’on parvient à les rassembler complètement. Cette fin est magnifique : on a l’impression, après avoir passé 400 pages à se demander le pourquoi du comment de toutes ces informations, de tout comprendre. Tout se remet en place, toutes les liaisons se font – mêmes les plus inattendues (notamment un événement qui nous paraît secondaire au début du roman mais qui est la clef du livre à la toute fin).
Dans un autre registre mais se passant à la même époque, il y a le diptyque
Bienvenue au Club (en vo
The Rotters' Club) et
Le Cercle fermé (en vo
The Closed Circle) qui raconte la vie d'un même groupe de personnes pendant leur dernière année de lycée (dans le premier roman) puis vingt ans plus tard (dans le second). On y observe, à travers les aventures des personnages, les mutations de la société anglaise entre les deux époques, et notamment du thatchérisme. Je n’ai pas encore lu le deuxième volet mais le premier est superbe, assez drôle, et impressionnant au niveau de l'acuité avec laquelle Coe parvient à décrire cette époque des années 70.
Complètement différent,
La pluie avant qu’elle tombe (en vo
The rain before it falls) paru en 2009 commence avec le décès d’une vieille dame qui laisse derrière elle des cassettes enregistrées le soir de son suicide. Elle y raconte toute sa vie en s’appuyant sur des photos qu’elle décrit et commente, car elle laisse ce témoignage à une mystérieuse personne aveugle. Un roman très émouvant basé sur des secrets de famille. Il m'a complètement séduite, d'une part à cause de cette manière si originale de développer un roman à partir de commentaires de photographies, et d'autre part parce qu'il est toujours aussi bien écrit

Et enfin, le dernier que j’ai découvert, mais le deuxième roman de Coe (paru en 1989) :
Une touche d’amour (en vo
A Touch Of Love) qui suit le personnage d’un étudiant à Coventry, Robin Grant, qui traîne sa thèse en littérature depuis quatre ans (c’est pour ça que je l’ai pris à la bibli

). Il mène une existence assez solitaire et dépressive, exprimant sa vision de la vie et des relations humaines dans des romans à l’humour moyen, jusqu’au moment où son monde bascule lorsqu’il est accusé d’outrage à la pudeur (en fait, il est soupçonné de s’être exhibé devant un petit garçon). Le roman est développé par plusieurs narrateurs différents qui gravitent autour de Robin Grant, et ponctué par les différentes nouvelles écrites par ce dernier, ce qui permet au lecteur de comprendre à la fois le monde qui entoure Grant et la vision qu’il en a lui-même. En arrière-plan, il y a évidemment la vision très cynique du thésard à prétention littéraire qui m’a beaucoup plu. Et coup de cœur pour un passage extraordinaire où il commence une interview imaginaire de lui-même à 46 ans lorsqu'il serait un écrivain renommé, et qui peu à peu se transforme en introspection délirante, le personnage se parlant à lui-même !
Voilà, à part Milora qui a étudié un bout du
Cercle fermé et qui n'a pas aimé

, est-ce que d'autres membres l'ont lu ?