Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

14 décembre 2019 à 02:45:09

Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateurs: Aube, Miromensil, Chapart, Claudius) » Amaya

Auteur Sujet: Amaya  (Lu 1195 fois)

PascalDufrénoy

  • Invité
Amaya
« le: 08 juin 2007 à 17:36:12 »
Je suis la piste des cigognes
Et déteste les courants d’air
Quand je pars pour un périple
Je prends le moins d’affaires possible.

Fred Joisel- Les B.L.E.R.O.T.S. de
Ravel


AMAYA




Crépuscule de juin. Dans les cieux embrasés, les couleurs somptueuses d’une journée qui n’en finit pas de mourir. Un vent parfumé embaume la route.
« Nous y sommes », songe Délia, en triturant la croix d’or que sa grand-mère a offert.
Les premières maisons apparaissent. Enfin, ce que l’on en devine : des toits aux pentes douces parsemant le soir doré ; de petites ruelles jalonnées de fleurs et de fontaines, paisible contrée dans la vallée tiède.
CHALIGNY. La camionnette parcourt la place d’un bourg de campagne et stoppe dans un nuage de poussière. Délia ouvre la portière, s’empare délicatement du modeste bouquet de fleurs des champs trônant sur le tableau de bord, saisit son châle. Le silence la surprend sur le moment ; elle observe, resserre les pans de son vêtement. Une petite brise lui souffle l’odeur chaude des platanes en été.
« Rien n’a changé ! » pense-t-elle en passant aux pieds des grands arbres.
Elle regarde les façades de pierre blanche, les fenêtres entrouvertes dont les volets clos ont masqué les regards inquiets, le kiosque à musique rendu au silence vespéral. Son toit d’ardoises luit par endroits ; au 14 juillet prochain, on le pavoisera, comme à chaque saison. Dans le fond de la place, une église romane, silencieuse depuis toujours, se devine, modeste et coquette, à côté de la mairie dont le fronton se tâche d’ombres de nuit. Une senteur de jasmin doux embaume les frondaisons du village, peuplé d’appréhension, de culpabilité, de honte…
Délia traverse la place lentement, et s’éloigne.
Qu’il est beau, ce bouquet ! Frais, sauvage, les fleurs du voyage incontestablement...
Sans tergiverser, elle se dirige vers la rue principale.
Trois cent mètres, avec cette brise du soir dans les cheveux, lui remettent en mémoire ces étés de jadis. Femme farouche, en actes comme en paroles, elle n’a jamais reculé devant les injures et doit à sa détermination le respect de ses pairs. Pour quelle raison, alors, cette émotion qui la submerge ? Pour quelle raison, ce cœur qui tambourine, ces mains moites ?
Des deux côtés de la rue, patios et terrasses se suivent. Les habitants ne sont pas encore couchés pour la nuit et guettent, le regard brillant de lueurs mauvaises, dans l’ombre des balcons chargés de bacs fleuris. Aux rares lanternes municipales sont déjà accumulées des nuées de moustiques. La fraîcheur de la nuit se chargera de disperser la myriade d’importuns.
Délia serre son bouquet, redresse la tête, cambre la taille. La maison n’est plus très éloignée.
Elle ralentit le pas. A présent, elle aimerait s’arrêter, repartir d’où elle vient, dans le douillet cocon de sa caravane où l’attendent ses frères, son compagnon, sa tribu. Ce matin, quand ils sont partis, les premiers estivants venaient d’arriver, d’une pâleur fade de légumes trop cuits, survoltés par les premières chaleurs et si désespérément grégaires. Ils seront plus nombreux, quand elle reviendra.
Un volet claque. Délia s’arrête, détaille lentement les alentours. De faibles murmures, planant dans les étages, annoncent l’objectif prochain.
Les premières fenêtres de la rue Jean Jaurès apparaissent, éteintes, menaçantes. C’est mardi, toute la population se terre. D’ailleurs, il a fait très chaud toute la journée.
Le petit square est toujours là, avec ses parterres et ses balançoires – sauf le théâtre de marionnettes, mais les souvenirs attendront. Délia traverse la rue, sans un regard vers la gendarmerie qui trône sur la gauche. Elle dépasse la poste, la boulangerie de Mme Lavigne, le café Massin et ses couleurs criardes, ses sapins rachitiques dans des tonneaux de bois peints. Voleurs de Romanos ! Fichez le camp ! Éructaient les clients de ce bistrot-là. Délia presse le pas pour oublier les cris et les injures qui depuis son enfance hantent son quotidien.
Voleurs de Romanos ! Fichez le camp ! Cri de ralliement de la populace bien née.
L’impasse à droite donne sur les vignes. Un petit chemin y serpente entre des murs chaulés que la nuit habille de gris et qui, chauffés par le soleil du midi, exhalent des odeurs de moisi et de salpêtre.
C’est au bord de cette impasse que se dresse la petite maison. Jadis objet de soins et coquette habitation, maintenant ruine poussiéreuse.
Délia se retourne, mesure la route accomplie. Un bref moment, lui prend l’envie furtive de rebrousser chemin, de retourner vers la caravane, de reprendre la route vers les Saintes Maries, vers l’horizon ensoleillé, loin des jours de son enfance. Elle regarde la porte qui l’attend, la voûte sombre des cieux, le visage rond de la lune d’où émane une lueur pâle, les vignes alentours.
« J’y vais », se dit-elle, en détachant sa petite croix en or.
C’est étrange, douloureux, pas après pas, elle avance cependant, pour stopper à mi-chemin, suffoquée par l’émotion.
Devant elle, sur des gonds rouillés, se dresse une porte en piteux état, flanquée d’un banc taillé dans un vieil acacia. Ce banc naturel, douloureusement raviné par les intempéries, cette tonnelle démantelée, ce rosier grimpant retourné à la sauvagerie, elle ne connaît qu’eux. C’est le décor de son enfance. Un lieu surnommé par les gens d’ici « la maison du pressoir ».
Hier et aujourd’hui se sont enfin retrouvés, dans cette impasse endormie. Pour Délia, c’est le terme de la quête.
Elle s’assied, recompose, au chaud de ses souvenirs, les images fugaces qui, depuis ses quatre ans, bercent ses nuits. La joie et la douleur se confondent intimement. La maison a rapetissé, ses murs, penchés vers le sol, sont plus clairs encore que jadis, plus délavés. Le rosier, en revanche, semble avoir explosé. Le banc auquel il s’appuie est plus courbé. Des roses ont envahies la gouttière effondrée. Mais la douceur de l’endroit, elle, est demeurée la même.
Délia dépose son bouquet, doucement, comme on donne un baiser. Elle saisit sa petite croix d’or pendue à une chaîne ouvragée.
Une petite croix de Tolède.
Le souvenir du bonheur.
Elle tend la chaînette vers la branche du rosier la plus proche, l’accroche à une fleur en bouton couleur de sanguine. Puis elle se lève. Se retourne encore vers les terrasses sombres et muettes. Reviens, touche du plat de la main le bois tiède du banc, une dernière fois.
Enfin, son voyage terminé, elle tourne les talons, presse le pas, et retourne, vers la place aux platanes où l’attend la camionnette qui tourne au ralenti.
Sous le kiosque, assis sur les marches, un vieil homme attend…Délia se presse, peu désireuse de recevoir injures et quolibets. - « Petite… Attends… »
Délia s’approche du vieillard réfugié dans l’ombre des platanes. - « Tu viens des Saintes Maries ? Tu es une Molinazzé, non ? » La fille, farouche sur ses gardes, fronce les sourcils…
- «Comment sais-tu mon nom, vieil homme ? Tu as, toi aussi, jadis… exercé tes mauvais penchants sur les voyageurs, les voleurs de poules ? C’est votre jugement, non ? »
Le vieillard tire sur la cigarette qu’il vient d’allumer, lumignon fugace dans le velours de la nuit.
- « Ne te méprends pas, petite… Je suis parti très longtemps de ce village. Il y a de nombreuses années que les gens du voyage n’ont pas fait halte sur cette place… »
- « Oui, bien longtemps, depuis le 12 juin 1944…
A l’évocation de cette date, le regard de l’homme s’est figé sur le kiosque… Un soupir fuse et ses épaules s’affaissent davantage…
- « Ce jour-là il faisait beau, les gens du voyage se terraient depuis quelques temps, rapport aux événements… Mais l’annonce du débarquement était arrivée on ne sait trop comment… Des roulottes sont descendues des collines, Oh ! Les gens connaissaient la tribu depuis très longtemps, depuis toujours, en fait… Bien entendu, il y avait toujours de l’animosité de la part de certains, mais dans l’ensemble, cela se passait relativement bien… Et puis, c’est arrivé… »
Délia n’ose plus bouger, suspendue aux lèvres de l’ancien…
- « Continuez, s’il vous plait… »
- « Et bien, il y avait toute une bande qui était descendu du chef -lieu d’à côté, des bons à riens, faux miliciens… vrais collabos… des minables… Ils étaient enragés, rendu comme fous par les nouvelles de l’avancée des troupes alliées. Ils s’en sont pris aux roulottes, abattant les chevaux, brûlant tout… Une horreur, certains ont réussi à fuir, d’autres… Une femme était affolée, terrifiée… Elle s’est enfuie vers une maison, cette maison d’où tu viens… La maison du pressoir était une espèce de dispensaire, un brave prêtre y aidait tes semblables… Malheureusement, quelques jours avant, les troupes allemandes l’avait emmené vers… Enfin, tu sais ce qui arrivait à l’époque… »
Le regard au loin, l’homme semblait rêveur, perdu dans ses pensées.
- « Vous connaissiez cette femme ? »
- « A l’époque, j’étais minot… Je donnais volontiers la main au dispensaire, et puis, j’avais peu d’amis, on me reprochait d’aider les…, enfin les gitans…. Il y avait cette femme très belle qui dansait autour du feu, sur la place. Elle avait une jeune enfant, dix-sept ans peut-être… Qui élevait déjà une petite, toute noiraude et vive…J’étais ami avec la fille, mais la plus âgée me fascinait, elle me faisait penser à une princesse orientale, une reine de légende, je m’en souviens comme si c’était hier… »
Le vent se levait, doucement, accordant un souffle léger à la nuit.
-« La femme qui courait vers la maison, c’était la danseuse… J’ai ouvert la porte très vite, elle s’est réfugiée dans la salle commune, en criant, ma fille…, ma fille…, au bout de la rue, j’ai vu arriver la gamine portant son enfant dans les bras, elle courait à perdre haleine… La meute la pourchassait, la bave aux lèvres… Un moment j’ai cru, que la petite n’y arriverait pas, mais elle a réussi à franchir la grille du jardin… et à se cacher dans la remise, les poursuivants voyant leurs proies leur échapper redoublèrent de rage… Un moment, la remise fut entourée par cette troupe déchaînée… Des cris, des coups de feu tirés en l’air… »
-« C’est à ce moment que la femme m’a bousculé et a surgi dans la cour… Elle marchait fière et droite, elle toisait, royale, les tortionnaires rugissant des injures… Le chef n’avait pas plus de dix huit ans… Un tout jeune gars qui travaillait au chemin de fer avant la guerre, je n’ai jamais compris comment il s’était pris dans cette toile… Elle s’est campée devant la porte de la remise, regardant chacun de ces idiots dans les yeux, il y avait comme une gêne mêlée d’une tension énorme.
Elle allait ouvrir la bouche quand le coup de feu claqua, un seul… Elle a eu un air tout étonnée, sa main est resté posée sur la porte, elle a glissé lentement au sol… Les pseudo miliciens se sont figés, interdits… »
-« Je n’ai jamais compris pourquoi, ils se sont arrêtés à ce moment précis, la haine retomba comme elle était venue… » Deux minutes plus tard, la cour était vide… J’ai appris plus tard, qu’ils étaient tombé sur le maquis plus loin, ils étaient saouls, ce fut un massacre… Un de plus, comme si la violence était la réponse à la violence en une chaîne sans fin… - L’adolescente est sortie, mes parents l’ont recueillie avec l’enfant, une quinzaine de jours plus tard, le reste de sa tribu est passée, elles sont reparties… », « La belle danseuse est enterrée dans le cimetière du chef-lieu… Toutes les tribus qui passent fleurissent sa tombe, ses frères ne l’ont jamais oubliées… »
L’ancien écrasa son mégot sous son talon.
-« Voilà toute l’histoire ma belle… Elle n’est pas glorieuse, ce n’est qu’une histoire terrible de plus dans l’histoire des hommes…, mais je te retarde, tes compagnons t’attendent ? Il y a même une petite fille là bas qui te fait signe de la main, comment s’appelle-t-elle ? »
-« C’est ma fille, Amaya, fille de la Lune et des étoiles du matin… »
Le vieillard pensif, considéra Délia longuement.
- « Amaya, comme la danseuse de la place… »
- « Oui, comme la danseuse de votre jeunesse… Au revoir, Monsieur, et merci… »
- « Merci de quoi, petite ? »
- « D’avoir un jour, ouvert une porte que d’autres auraient laissé fermée… »
Le vent montait encore et fraîchissait les rues du petit bourg, la camionnette s’éloignait. Dans le pinceau des phares, la silhouette d’un vieil homme se découpait. En passant près du véhicule, il eut un vague salut de la main…
Délia a prit Amaya sur ses genoux, Les Saintes Maries sont éloignées, la nuit d’été serait longue.
Dans le vent des collines, près d’une vieille maison en ruine, une croix d’or se balance doucement, rythmant les souvenirs d’antan, sur la place endormie, une danseuse tournoie à la lueur d’un feu… La lune monte, les étoiles brillent, elles pâlissent toujours avec le matin…

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Re : Amaya
« Réponse #1 le: 14 juin 2007 à 14:39:20 »
J'ai beaucoup aimé. Ton style est fluide, léger, facile à lire, adorable. J'aime bien les descriptions.

Elysta

  • Invité
Re : Amaya
« Réponse #2 le: 20 juin 2007 à 18:53:18 »
J'ai envie de dire que ce texte est une merveille...
Style impeccable, fluide, élégant sans trop en faire... immersion progressive dans l'émotion, on s'attache facilement aux pas du personnages, et les dialogues sont criants de vérité. Un ton juste, qui fait mouche. Et une belle histoire. Je m'incline bien bas !

 


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