Je m'essaie à un nouveau genre, j'aime bien ce que ça rend, mais je suis peut-être le seul.

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Parler de soi, j'ai toujours trouvé ça à la fois inutile, et en même temps complètement naturel. Par contre, se sentir à ce point unique que l'on mérite que des gens meurent à
petit feu sur le récit intégral de sa vie, au fond, c'est presque un crime. Chercher à se reconnaître ailleurs, c'est un peu comme s'auto-congratuler (c'est bien mon gars !),
et se dire que l'important dans la vie c'est d'être comme ses pairs (t'as vu !). Et c'est là que l'ironie frappe : l'auteur veut être reconnu parce qu'il est différent ; par un
mec qui veut se reconnaître dans quelqu'un de spécial. C'est un sacré paradoxe quand même cette prétention à la reconnaissance, parce qu'on s'engage dans un
processus de différenciation.
Bref, je me demande si avant de vous faire marrer en parlant de moi, je dois me poser deux trois questions, par respect envers moi-même déjà (Faut pas que je
raconte ça !), mais surtout pour que ce soit intéressant pour tout le monde. Et plus j'y réfléchis et plus je me demande pourquoi l'originalité visée devrait se passer
de la norme. Je dois vraiment choisir entre les deux ? Entre nous, je trouve ça étrange l'idée d'une différence sans compromis, elle devrait sortir de nulle part pour
exister ?! Non, non, doit y avoir un truc, quelque chose qui m'invite, qui me pousse à croire qu'un tel type de différence existe, malgré son absurdité évidente (On est
d'accord). Ce quelque chose, je l'observe et le débats quand je m'en aperçois, mais il surgit quand même à sa guise.
Autrement dit, je pars à la pêche à la pulsion, et j'essaie, pour commencer, de lever celle qui se cache derrière le besoin de différence absolue. D'abord, en cherchant
bien, je vois des faveurs pour la nouveauté, comme si la chaîne causale était sans cesse brisée à chacun de ses maillons par le surgissement d'un pur présent, comme si
chaque instant du monde était une table-rase (On reprend son souffle). Jusque-là, je n'ai rien à redire, et on se rappelle aisément l'histoire de la célèbre madeleine. Non,
ce qui me gêne, c'est qu'accepter cette vision seulement, c'est tuer la possibilité du lien dans le temps. Prendre cette idée au pied de sa radicalité, c'est, dans le détail,
refuser toute continuité intime entre les hommes par une reconnaissance perpétuellement chamboulée. Un individu égal à lui-même serait l'instant d'après un tout autre
homme, s'il n'était pas déjà mort. Des adultes naîtraient déjà adultes, tout surgirait par à-coups sans aucune continuité possible. Une différence éternelle dans la
temporalité et une identification parfaite dans l'instant, ce sont les modalités d'un monde sans passé. Le flux du temps se transformerait en une infinité de fractures à leurs
tours fracturées infiniment. Autant dire, qu'en étant relativement triste, ce monde (impossible ?) ne ressemble pas au nôtre.
Alors pourquoi, malgré toutes ces absurdités, mon être me demande cette différence quand il cherche à s'exhiber ? Je me trouve différent, soit, mais de là à
promouvoir cette interprétation bizarre... que mon corps soutient secrètement pour couronner le tout ! A suivre cette logique, je dois surprendre mon être dans ses
métamorphoses constantes, et je dois le faire partager alors qu'il est indicible. Autant pisser dans un violon. Et si je prends son jumeau maléfique, la ressemblance
(l'identité) à tout prix, c'est sensiblement la même histoire. Je me retrouve à la botte de la norme, et toute prétention biographique se lisse dans la chaleur du
groupe et devient inutile. Un tel monde ne fait pas la joie des écrivains, les liens ne seraient jamais rompus, il n'y aurait jamais de drames !, par contre, c'est un monde
qui pourrait plaire aux incestueux. Malheureusement pour eux (et donc aussi pour l'idée radicale d'amour éternel : et ouais bizarre hein ?), un tel monde est
immobile, et les braguettes restent muettes. Un simple, long, éternel même, état de faits ; c'est triste aussi comme vision, un monde sans futur.
Bref, je commence à me douter que je cherche à faire de la photographie avec ma conscience, à retenir mon être et à le figer comme une impression lumineuse sur
un négatif. C'est tout beau, dit comme ça, mais j'ai choisi le mauvais outil. Forcer des attributs spatiaux sur des émotions, c'est bon pour faire de la science,
pas pour parler de soi. Parce qu'effectivement, radicaliser une idée, c'est la séparer soigneusement de ses concurrentes pour s'assurer qu'elle occupe bien sa place : dans
l'espace, deux objets ne peuvent occuper un même volume. Mais dans le temps ? Et là, j'ai les boules : 2500 ans de pensées pour en revenir à la mesure grecque !