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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Zoudj

Auteur Sujet: Zoudj  (Lu 1798 fois)

Hors ligne Trente Mai

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Zoudj
« le: 22 Février 2012 à 19:58:10 »
Bonsoir

Un premier petit texte, à vos bons (ou mauvais) commentaires, M'sieurs Dames !

Ce n'est pas de la fiction, ou pas tout à fait car ce que j'aime écrire, c'est des petites chroniques des événements de tous les jours. Les anecdotes, les situations loufoques, les petits malheurs ou bonheurs autour de moi. Pour ce texte-ci, c'est un jour déjà ancien : novembre 1940, l'Algérie française...

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Les pluies méditerranéennes de la semaine précédente avaient été diluviennes. L’Harrach avait une fois de plus charrié des quantités d’eau tout bonnement incroyables, comme à chaque automne. L’oued s’était transformé, en quelques heures à peine, en un furieux torrent qui avait manqué submerger le pont. Ce dernier aurait été emporté, et par les temps qui courraient, il n’aurait pas fallu compter qu’il soit réparé avant longtemps. De toute manière, les habitants de Maison-Carrée avaient depuis longtemps appris à vivre avec la menace régulière d’inondations. On avait cependant craint que les orages ne reprennent de plus belle, mais en cette fin de soirée de novembre, la pluie avait finalement cessé.

La route était heureusement praticable et la Juvaquatre roulait aussi vite que possible. Les bombonnes de méthane attachées sur le toit de la voiture la faisaient pencher dans les virages et Gilbert devait freiner fréquemment pour éviter de déraper sur la chaussée mouillée.

− « Désolé Lulu, mais autant arriver entiers ! » lançait-il à chaque fois qu’il enfonçait la pédale, ce qui déclenchait chez la jeune femme un râle de fureur mêlé de douleur. Même si le temps pressait, la prudence s’imposait.

Il fallait déjà se satisfaire d’avoir à disposition un véhicule en état de fonctionner. Grâce à l’École d’agriculture et à ses cuves expérimentales sur lesquelles il travaillait, Gilbert prenait soin, chaque soir depuis plusieurs semaines, de faire le plein de méthane. « Au cas où », expliquait-il à la maison pour justifier ses retards ; et se rassurer intérieurement. La promenade quotidienne dans les jardins, au moment de boucler le labo, avait pris un sens très fonctionnel !

− « Plus vite », hurla Lucienne qui venait d’avoir une nouvelle contraction.

La route était droite désormais. Alors qu’ils passaient devant l’hippodrome du Caroubier, Lucienne eut davantage en tête l’image d’un fougueux outsider franchissant la ligne d’arrivée, plutôt que celle du lent cahotement des tombereaux de fumier tirés par les deux bestiaux les plus flegmatiques de l’École, lors du remplissage des cuves.

− « Plus vite ! N’oublie pas comment ça s’était passé pour Alain ! »

La voiture accéléra. Avec leur fils aîné, ils avaient à peine eu le temps d’arriver à la clinique. D’autant que cette fois-ci, certains signes n’incitaient pas à la tranquillité d’esprit. Maria était arrivée l’avant-veille à la Villa Puccilini avec deux semaines d’avance sur la date prévue, disant qu’ « elle prévoyait large ».

− « Tu parles, cette fois on est carrément en avance, avait gémi Gilbert lorsqu’il avait découvert, en rentrant, une petite flaque aux pieds d’une Lucienne muette de stupéfaction ». Ça venait tout juste de se produire.

Et puis Lucienne avait un ventre énorme. S’était-on trompé dans la date ?

Tout en roulant, Gilbert essayait de distraire Lucienne de ses contractions.

− « Tu crois que ce sera un second garçon, qui m’a l’air bien pressé d’arriver ? C’est du moins ce que ta mère t’a prédit. Je l’entends encore, Maria : « depuis le temps que je mesure des tours de taille dans ma maison de couture, y compris pour des futures mamans, je peux te garantir un petit gaillard bien vigoureux ! ».

Et Gilbert et Lucienne, citant encore Maria à l’unisson tout en riant : « Et toutes mes couturières te diraient la même chose ! »

− « Arrête, Gilbert, j’ai mal quand je ris ! »

En entrant dans Alger, Gilbert se voulut rassurant.

− « A cette heure, au moins, il n’y a pas de circulation. On sera vite arrivés, maintenant ».

− « J’espère, gronda Lucienne. Mes contractions s’accélèrent, elles ! Et puis, éteins cette cigarette, c’est déjà la quatrième depuis qu’on est partis. J’étouffe et il fait trop froid pour ouvrir la vitre.»

Les quais étaient déserts, en ce mardi soir. Mais à vrai dire, c’était ainsi depuis la défaite de la bataille de France et la signature de l’armistice par le gouvernement Pétain, quelques mois plus tôt. Il régnait ainsi une étrange atmosphère, comme si tout le monde se retenait de vivre pleinement. C’est pourtant bien de cela qu’il était question aujourd’hui !

Gilbert avait été affecté à la défense passive, et son remplacement ce soir, à la dernière minute, n’avait pas posé de problème, solidarité entre voisins oblige. Ils avaient la nuit devant eux. En arrivant dans l’Agha, ils n’eurent plus qu’à emprunter les rampes. Il accédaient enfin à l’avenue Pasteur, terme de leur périple de tous les dangers qui avait duré presque une heure.

Nâhid était sage-femme depuis plus de trente ans. A la clinique Lavernhe, elle était réputéepour sa patience et son sang froid en toutes circonstances. Jamais un mot plus haut que l’autre, une rapidité dans la décision, des gestes réconfortants : c’était la femme de la situation, et même les médecins avaient compris que quand elle arrêtait ses perpétuels et incompréhensibles marmonnements en kabyle, pour passer au patois algérois voire au français, il était plus que temps de se concentrer sur la parturiente. Ces fois-là, elle se départait également du demi-sourire qu’elle arborait le reste du temps.

De garde pour la nuit du 19 au 20, elle se sentait cependant un peu dépassée par les événements, tant il était vrai que depuis le début de la soirée on assistait à un véritable défilé. Toutes les salles d’accouchement étaient occupées et le personnel, mobilisé sans relâche, ne savait plus où donner de la tête. Même le médecin de garde avait dû être réveillé et mis à contribution.

La fraicheur de la nuit s’était renforcée avec l’humidité ambiante. Nâhid, en compagnie de ses deux infirmières, tentait de s’accorder une courte pause en prenant l’air dans la cour d’entrée de la clinique, sous les palmiers. Elle entrevoyait une accalmie. C’est pourquoi, lorsqu’une voiture à gaz arriva en trombe et s’arrêta pratiquement sur ses sabots, elle ne put s’empêcher de pousser un profond soupir.

− « Allez les filles, on s’y remet… Je sais pas pourquoi, mais je sens que la nuit n’est pas terminée ». Elle veilla cette fois à ce qu’on la comprît bien. Déjà, les infirmières soutenaient Lucienne par les épaules, suivies par un Gilbert totalement inutile. La sage-femme fermait la marche, maussade. La petite troupe entra rapidement dans le bâtiment.

Le travail s’était poursuivi sans encombre, mais on restait impressionné par le ventre de Lucienne.

− « Je vais avoir un second garçon, lançait elle dans un semi-délire, car les contractions étaient maintenant entrées dans leur dernière phase et se reproduisaient à un rythme soutenu. C’est maman qui me l’a dit. »

Gilbert avait insisté jusqu’à ce que la sage-femme accepte de passer de temps en temps la tête par la porte de la salle d’accouchement, pour donner des nouvelles.

− « Non, ce n’est pas dans mes principes. Que les hommes aillent au diable ! » avait-elle répondu, d’un air mi-figue, mi-raisin. Elle avait maugréé quelques mots de kabyle, mais s’était laissée fléchir par cet homme à la mine soucieuse. Elle avait finalement formulé un « bon, d’accord » attendri.

− « Pour qu’elle accepte, c’est que je dois vraiment avoir l’air pitoyable » s’était dit Gilbert en remerciant. Il avait alors pris position devant la porte (oh il n’était pas seul dans le couloir), et entrepris de consumer une à une les cigarettes de son paquet de Gauloises (il n’était pas seul non plus). D’autant plus que l’on entendait tout derrière la porte ; par exemple que Lucienne faisait preuve de beaucoup de courage.

Il était maintenant quatre heures du matin. Tout à coup, on entendit des sons de voix plus forts, qui furent interrompus par des cris. La sage-femme entrebâilla la porte.

− « Alors, comment va-t-il ? » s’enquit Gilbert.

− « Pouquoi « il » ? C’est une fille !» rétorqua Nâhid, surprise qu’on pût croire à des racontars de bonne femme et leurs stupides prédictions.

Une voix stridente se fit soudain entendre depuis la salle d’accouchement : « Nâhid, Nâhid, viens vite ! »

Celle-ci referma brutalement la porte au nez de Gilbert, interloqué. Un quart d’heure et d’autres cris plus tard, Nâhid, ne sachant plus dans quelle langue s’exprimer, sortit en courant comme possédée, et posant alternativement ses mains sur la tête et lançant les bras au ciel, se mit à crier « Y’en a zoudj, y’en a zoudj ! ».

C’était également une fille.

Le médecin expliqua plus tard aux heureux parents des petites jumelles Michèle et Monique, que la soirée avait été un véritable feu d’artifice et que le bouquet final (eux) avait été une telle explosion qu’il en avait brouillé l’esprit de certaines.



adrien709

  • Invité
Re : Zoudj
« Réponse #1 le: 22 Février 2012 à 22:17:17 »
Bonsoir,

J'ai passé un excellent moment à lire ton texte. Déjà car il est bien segmenté e paragraphe. De plus l'histoire est d'un réalité impressionnante. Tes dialogues sont plaisants mais je trouve que la salle où attends le mari n'est pas assez décrite ainsi que son attitude.

Ton texte a réellement existé ?



Hors ligne Trente Mai

  • Tabellion
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Re : Zoudj
« Réponse #2 le: 22 Février 2012 à 23:31:57 »
Merci pour ce commentaire encourageant !
OK pour décrire la salle d'attente, en effet ça peut ajouter du réalisme et "faire durer le plaisir" avant le dénouement.
En fait j'ai essayé de raconter la naissance de ma mère. La réaction de la sage femme est connue dans la famille, le reste il a fallu l'imaginer, après pas mal de temps à me documenter sur Internet.
« Modifié: 22 Février 2012 à 23:33:50 par Trente Mai »

Hors ligne Tomoyo

  • Calliopéen
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Re : Zoudj
« Réponse #3 le: 23 Février 2012 à 12:02:33 »
Salut,

Voici d'abord mon chipotage  ::)

Citer
Grâce à l’École d’agriculture et à ses cuves expérimentales sur lesquelles il travaillait,
J’aurais dit « aux cuves »

Citer
La promenade quotidienne dans les jardins, au moment de boucler le labo
Je n’aurais pas mis la virgule

Citer
depuis qu’on est partis
ah beh, ouvrons le débat tiens… « on » est normalement singulier donc je n’aurais pas mis de « s »…


Citer
Gilbert avait été affecté à la défense passive,
C’est surement quelque chose de connu historiquement, mais je ne sais pas ce que c’est ???

Citer
En arrivant dans l’Agha, ils n’eurent plus qu’à emprunter les rampes
Quelles rampes ?  ???

Citer
elle était réputéepour
manque un espace

Citer
Que les hommes aillent au diable ! » avait-elle répondu, d’un air mi-figue, mi-raisin.
Je la vois plus s’emporter que rester mi-figue mi-raisin  ::)

Alors, je n’ai pas tout compris du travail du père avec ses cuves et l’école d’agronomie. Peut être faut-il plus développer les personnages ? C'est-à-dire qu’on commence un peu sur le père et son travail mais en fait on survole. Et je ne sais rien de la mère. Ça m’a manqué je pense pour mieux rentrer dedans. :-\
Sinon le texte est bien écrit, je n’ai pas senti de lourdeur et rien ne m’a titillé, j’ai lu d’un bout à l’autre. Mon ressenti est assez neutre en fait, je n’ai pas subi le récit mais je ne me suis pas plongée dedans non plus. L’embêtant c’est que je ne suis pas capable de vraiment dire pourquoi… peut être comme je disais le fait que je ne me sois pas sentie imprégnée des personnages, je les ai juste regardés vivre un bout de vie. :)
Mais attention hein, c’était agréable à lire, et puis ça raconte une joie ^^

Merci pour ton texte en tout cas !

Mes goûts sont simples : je me contente de ce qu'il y a de meilleur [Oscar Wilde]

Hors ligne Loïc

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Re : Zoudj
« Réponse #4 le: 23 Février 2012 à 12:26:56 »
Citer
Les pluies méditerranéennes de la semaine précédente avaient été diluviennes.

Mouais, c'est un peu too much je trouve.

Citer
L’Harrach avait une fois de plus charrié des quantités d’eau tout bonnement incroyables, comme à chaque automne.

J'aime pas trop la phrase après la virgule. Tu pourrais peut-être enlever le "une fois de plus" et le remplacer par "comme à chaque automne" (ou le mettre en début de phrase?). Là ça fait encore une fois pléonasme.

Citer
qui avait manqué submerger le pont

Manqué de?

Citer
− « J’espère, gronda Lucienne. Mes contractions s’accélèrent, elles ! Et puis, éteins cette cigarette, c’est déjà la quatrième depuis qu’on est partis. J’étouffe et il fait trop froid pour ouvrir la vitre.»
Cette phrase ne fait pas naturelle dans le feu de l'action.

Citer
Il régnait ainsi une étrange atmosphère

Je ne trouve pas le ainsi particulièrement utile

Citer
  Je sais pas pourquoi, mais je sens que la nuit n’est pas terminée

Si justement, elle sait pourquoi.

Citer
s’était laissée fléchir

Je suis pas sûr que la formulation soit la bonne.

Comme dit par les deux plus haut, ça se lit bien, c'était sympa comme texte; une fois dans le feu de l'action, j'y suis resté Juste le début qui est peut-être un peu plus laborieux.
"We think you're dumb and we hate you too"
Alestorm

"Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre.
Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise."
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Hors ligne Trente Mai

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Re : Zoudj
« Réponse #5 le: 23 Février 2012 à 12:40:12 »

Merci pour cette lecture attentive !

Je crois avoir un bout de réponse sur ton ressenti, avec un défaut de fond du texte qui m'apparait maintenant, à la lecture de ton commentaire : j'ai écrit cette anecdote à partir d'un événement familial (la naissance des jumelles), en ne prenant pas le recul nécessaire pour permettre aux lecteurs qui ne connaissent pas les personnages de mieux s'en imprégner. Si le texte était susceptible d'avoir un impact émotionnel sur les gens de ma famille, je comprends donc très bien qu'un lecteur extérieur le voie de manière neutre, voire indifférente. Voilà donc une remarque très enrichissante de ta part : à moi d'intégrer cette dimension dans une éventuelle ré-écriture.
Merci aussi pour ton appréciation sur le style, c'est important d'avoir des retours pour l'enrichir.


Réponse à Loïc

Un grand merci pour ces commentaires sur le style, en particulier le début laborieux du texte (cependant j'ai décrit la réalité climatique du lieu, même si ça paraît exagéré !) que je perçois en effet : je suppose que c'est pas si facile de planter un décor, la preuve. 


edit ernya : j'ai fusionnée tes deux messages ! Fais "modifier" si tu veux ajouter quelque chose la prochaine fois ;)
« Modifié: 23 Février 2012 à 13:31:55 par ernya »

 


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