Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Titre trop long pour cet emplacement.

Auteur Sujet: Titre trop long pour cet emplacement.  (Lu 4661 fois)

Hors ligne E112 / Trompette sournoise

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Titre trop long pour cet emplacement.
« le: 22 Février 2012 à 00:40:18 »
Malgré une focalisation intense sur un couple moteur bon pour la casse, je mouille mon slip.

1ere partie.

La communauté urbaine met à disposition de ses usagers une navette gratuite reliant le centre-ville au complexe hospitalier Saint Joseph, relégué à la lointaine périphérie. En contrepartie de cette grâce municipale, les sièges de l’autocar ont été retirés et un conducteur daltonien narcoleptique officie en contrat de réinsertion. Ce dernier hésite longtemps devant les feux tricolores, puis finit généralement par trouver le sommeil. Les horaires en prennent un sacré coup.

-   Quelle couleur ?
-   Toujours rouge, Ayrton. Toujours rouge…

Le temps est lui-aussi incertain. Le ciel tente une averse de neige mais ses plans sont contrecarrés par une infime variation de température, bousillant le projet initial. Une précipitation foireuse - sorte de mélasse à la texture déprimante – s’abat sur des piétons furieux, victimes de glissades. De nombreuses permanentes sont anéanties. La ville est quasiment à feu et à sang. L’alerte orange- grand-froid-gastroentérite-pellicules a été déclenchée en début de matinée. L’association Les Cirés du Cœur  alerte depuis des jours les autorités compétentes. Tassés à l’intérieur du bus, nous sommes une bonne trentaine, valides ou abimés, jouant des coudes et du bagage afin de faire valoir notre mètre carré d’espace privatif. Il y a davantage de passagers que de poignées disponibles. A l’occasion d’une chicane, nous tombons les uns sur les autres avec un sourire poli, et le désir muet de tuer notre prochain. J’essaye de me concentrer sur une goutte qui glisse le long de la vitre. Avec mon index, je tente de suivre la trajectoire insignifiante de  cette particule de mélasse foireuse. Je dois avoir l’air idiot.

A côté de moi, une épaisse malgache est assise sur son mari. Le pauvre type halète, à quatre pates, genoux et mains appuyés sur une couverture censée l’isoler du plancher trempé. Il  ne se plaint pas. Une valise aux motifs écossais est posée sur les genoux de la femme. Comme elle s’aperçoit que je compatis au destin tragique de l’homme-objet, ma voisine de navette se fait un devoir de justifier sa position :

-   Je ne tiens plus debout. Un problème de hanche. Nous allons justement nous faire opérer.

Visiblement soulagé, le fauteuil m’adresse un sourire.

-   Nous avons souscris un prêt à la consommation et si Dieu le veut, on va me mettre une prothèse en fibre de verre, encore sous garantie. Aussitôt rétablie, je pourrai reprendre mon poste de femme de chambre à l’hôtel Ibis, dont l’ascenseur est en projet depuis trop longtemps, ce qui explique cela, mais vous connaissez la situation économique de notre pays. On ne peut pas jouer les fines bouches tant qu’on a un emploi.

Comme je n’en ai rien à foutre, je réponds que c’est formidable. L’autocar est toujours immobile.

-   Quelle couleur ?
-    Rouge.
-   J’ai dormi longtemps ?
-   Fais ton boulot, Ayrton. J’aimerais bien finir mon chapitre.

Une femme enceinte jusqu’aux ongles monte à l’arrêt Grand Rue. La malgache lui offre son siège, qui pousse un cri d’épouvante. La passagère en cloque refuse cette courtoisie facile. 

-   Dernièrement, poursuivit ma nouvelle amie, je souffrais le martyre. Ca me lançait, vous pouvez pas savoir…
-   Même couchée au lit, ça lui lançait, confirme la banquette.
-   La ferme, Raymond. Ferme ta grande gueule. Excusez-le. Il n’a aucune pudeur. C’est un animal. Bref, ça lançait terriblement, j’ai cru mourir. L’autre jour, je tombe sur un site discompte. C’est des sites où ils discomptent. Les prix sont très intéressants et ils vendent de tout. Je trouve donc ce produit tchécoslovaque, comme de l’aspirine, mais qu’on a pas chez nous. Je clique un coup pour voir. A la base c’est pour les dauphins, alors bon, je commande parce que ça doit être costaud. Monsieur, je vous jure : plus aucune douleur. Je ne dors pas depuis deux semaines mais je ne sens plus rien.
-   Et elle tient deux minutes sous l’eau !
-   Ferme ta sale gueule de con, Raymond. Excusez-le.
-   Non, non. C’est formidable.
A l’avant du véhicule, la situation se décante doucement.
-   Ayrton, c’est vert ! On se bouge, oui ou merde ?
-   Hein quoi qu’est-ce ? OUI ! C’est parti. Je reposais juste les yeux. Allez, let’s go !

Le bus bondit brusquement et percute quelque chose, rien de bien méchant, un cycliste, puis Ayrton poursuit sa route jusqu’à l’hôpital. Comme un certain nombre de feux tricolores sont disposés le long de notre itinéraire, la pluie a cessé  quand nous arrivons à destination. La saison a d’ailleurs probablement changé. Notre femme enceinte a donné naissance à  un sympathique mouflet baptisé Fangio. Avant de descendre, je souhaite bon courage à  la malgache pour son opération. Le cadavre de son mari sera glissé sous la porte du service traumatologie, pour expertise.

Hors ligne Tomoyo

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Re : Titre trop long pour cet emplacement.
« Réponse #1 le: 22 Février 2012 à 16:17:29 »
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Comme je n’en ai rien à foutre, je réponds que c’est formidable.
:D (j'aurais dit "faire" ceci dit)

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je tombe sur un site discompte
bah je ne savais pas que le mot se disait en français maintenant ???

Citer
-   Et elle tient deux minutes sous l’eau !
Mdr

Citer
Comme un certain nombre de feux tricolores sont disposés le long de notre itinéraire, la pluie a cessé  quand nous arrivons à destination.
:D

J’ai adoré ton texte !
J’ai pas mal souri, j’ai adoré les enchainements, c’était drôle et absurde, j’y suis très sensible, donc voilà. Rien de constructif pour toi désolée, juste que j’ai passé un bon moment, et ça ne m’aurait pas du tout dérangé d’en lire plein de pages !

Merci pour ce moment !
Mes goûts sont simples : je me contente de ce qu'il y a de meilleur [Oscar Wilde]

Hors ligne cyamme

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Re : Titre trop long pour cet emplacement.
« Réponse #2 le: 23 Février 2012 à 02:41:39 »
à quatre pates
pattes
Bref, ça lançait terriblement
La disparition du "me" est volontaire?
 
  Moi aussi, j'ai vraiment aimé ton texte, il me fait toujours autant sourire après plusieurs relectures. Je n'ai rien de constructif à ajouter car je pense exactement comme Tomoyo.  En tout cas, ton histoire  m'a  fait passer un très  bon moment.

Hors ligne Meilhac

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Re : Titre trop long pour cet emplacement.
« Réponse #3 le: 23 Février 2012 à 09:02:47 »
pas mal du tout ce texte !

C'est "sensé", et pas "censé", peu après le mec à quatre pat(t)es.

J'aime bien le gars qui s'endort au feu rouge-Ayrton :-). (ça arrive de temps en temps à Gaston :-)).

Hors ligne Trente Mai

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Re : Titre trop long pour cet emplacement.
« Réponse #4 le: 23 Février 2012 à 11:31:43 »
N'importe quoi ! J'adore ! Je suis assez sensible au style absurde et on compatit pour la "banquette" et la prothèse tchèque pour dauphin est une trouvaille !
Pour être critique sur le texte, voici quelques remarques :
- abimés --> abîmés
- une épaisse malgache --> une épaisse Malgache
- censée --> sensée
- Nous avons souscris --> Nous avons souscrit
- Comme je n’en ai rien à foutre --> mois je mettrais plutôt un "Comme j'en ai rien à foutre" plus percutant
- Dernièrement, poursuivit ma nouvelle amie --> à mettre plutôt au présent
- tchécoslovaque --> la Tchécoslovaquie n'existe plus, il faut choisir entre tchèque ou slovaque, mais c'est égal : les deux pays sont bien connus pour leur accès à la mer !...
- let’s go --> let’s go
Bon, mais c'est pour pinailler. J'ai beaucoup aimé.




Hors ligne Menthe

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Re : Titre trop long pour cet emplacement.
« Réponse #5 le: 25 Février 2012 à 00:58:56 »
Moi mon préféré c'est la banquette. Tellement viril, ce Raymond  :coeur:
C'est pas que je suis loin du but, c'est que je suis à côté de la plaque !

adrien709

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Re : Titre trop long pour cet emplacement.
« Réponse #6 le: 25 Février 2012 à 07:58:27 »
Bonjour,

J'ai bien aimé le style de ton texte. Ce style du " grand n'importe quoi " me plait bien. Tout s'enchaîne, cela va vite. Ton style d'écriture ( sans les fautes ) me plait aussi.
Ha oui ! Pour tes fautes d'orthographes qui embêtent à la lecture, j'ai un correcteur d'orthographe. C'est Reverso :)

Hors ligne E112 / Trompette sournoise

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Re : Titre trop long pour cet emplacement.
« Réponse #7 le: 25 Février 2012 à 11:31:56 »
Merci d'avoir fait le détour.
Et pour ceux qui en voudraient davantage, voici une suite à peine croyable. Il se pourrait même qu'il y ait une scène de sexe débridé (cette dernière phrase a été élaborée par le service marketing. peut éventuellement se révéler faussement aguicheuse. Suggestion de présentation. mangez, bougez, , faites de la bicyclette)

Partie 2.

Le centre hospitalier Saint Joseph est un bâtiment de dix étages, couvrant une superficie de six hectares. On peut l’apercevoir depuis l’espace, en se penchant un peu. Il y règne une ambiance conviviale et débonnaire. L’architecture de l’édifice rappelle les grandes réalisations de l’huèressesse. Sept mille malheureux y trouvent la mort chaque année, parmi lesquels un grand nombre de victimes du rhume des foins. Un kiosque à fleur est placé devant l’entrée principale, comme c’est la coutume. Je m’y arrête un moment, frappé par les appellations saugrenues sous lesquelles les spécimens botaniques sont proposés, à un prix défiant toute logique. Bouquet de scléroses : huit euros. Gerbe d’angine de poitrine, quinze euros. Assortiment d’hépatites (fraiches), cinq euros. Les fleurs sentent bons, la question n’est pas là. Seulement,  les lys ont été rebaptisés lymphomes, et les coquelicots  fibromyalgies. Je confie mon étonnement au vendeur, un grand type en blouse blanche qui  m’explique qu’on l’a foutu dehors à quelques mois de la retraite, sous prétexte qu’il opérait sous l’emprise du pastis. Cet ancien chirurgien militaire a donc repris la gérance du kiosque à fleur, mais ne se sent plus capable d’apprendre la nomenclature spécifique. Le praticien déchu m’explique qu’il a fini par se convaincre de l’existence d’une sorte de caractériologie florale. Selon lui, chaque espèce correspond à une maladie précise. Il cite des cas de cancéreux qui ne supportent pas la proximité des gardénias, mais sont immédiatement réconfortés par la compagnie de quelques tulipes. Puisqu’il parle d’expérience,  je lui demande conseil :

-   Je viens rendre visite à un ami dans le coma. Auriez-vous une recommandation ?
-   Les lilas en plastique. Et toute la gamme des cactus.

La « gamme » des cactus se résume à deux exemplaires disponibles : spécimens informes, de la taille d’un poing de nourrisson,  sur lesquels une fleur minuscule est parvenue à pousser au milieu des piquants. Je choisis celui qui ressemble le moins à un testicule.

-   Surtout, vous ne l’arrosez pas. Jamais. Ou alors vraiment une giclée tous les trois mois. C’est tout ce qu’il lui faut.
-   Très bien, fis-je.
-   Exactement comme avec les femmes, pas vrai ?
-   D’accord.
-   Et à peu près aussi chaleureux ces saloperies là, croyez-moi. Ce sera cinq euros, je vous prie.
-   …
-   Avec ça, votre copain, il est tranquille pour son coma. C’est une plante pour la vie.
-   Formidable.
-   Et s’il se réveille, on sait jamais, elle aura pas bougé. Y’a rien de pire que de se réveiller à côté d’un bouquet de fleurs sèches et fanées.
-   Oui.
-   Je suis marié depuis vingt-sept ans, je sais de quoi je parle. Bonne journée jeune homme.

L’hôpital est planté dans un écrin de verdure, c'est-à-dire au milieu de quelques arbres malades, pour ne pas trahir le thème. Je traine les pieds dans les feuilles mortes pendant un certain temps. La plupart sont humides, ne produisant pas le son caractéristique des feuilles mortes dans lesquelles on aime à trainer les pieds habituellement. A force de détermination, je parviens malgré tout à trouver un coin sec. Je me baisse et fourre quelques feuilles dans la poche de ma veste. C’est une des choses que je fais. Comme suivre la trajectoire des gouttes d’eau sur les vitres d’autocar et tant d’autres activités qui me passionnent. En vérité, j’hésite à entrer. Les hôpitaux me débectent.

Le hall d’accueil est accessible par une porte-tambour assez immense, dont la rotation s’effectue  à l’inverse du sens des aiguilles d’une montre, sans doute pour rappeler aux visiteurs, avec une certaine ironie, que leurs jours sont comptés. Je m’y engouffre avec appréhension, portant toujours mon cactus à la main. A l’intérieur du tambour, je croise un homme à la barbe broussailleuse et aux pieds nus, mais me voici déjà passé de l’autre coté, tandis que lui, continue à tourner. Je ne suis pas d’un naturel très liant mais ce personnage parait si atypique que je décide de faire un bout de chemin en sa compagnie. Je reprends donc la porte, bien décidé à ne pas en sortir sans une explication. L’homme et moi marchons côte à côte. Il ne prête aucune attention à ma présence avant que je ne me décide, au bout d’une dizaine de tours, à l’interroger :

-   Est-ce que je peux vous aider ?
Il porte un gilet en laine, semblable à celui que Kurt Cobain arborait pendant le concert Unplugged in New-York. La porte tourne lentement, si bien que sa démarche est à la fois souple et ralentie. Quant à moi, je ne trouve pas le rythme, je ressemble à une jeune recrue qui apprend à marcher au pas.
-   Monsieur, est-ce que je peux vous aider ?
-   Non, car je suis un pèlerin.
-   Vous allez où comme ça ?
-   La destination importe peu à celui qui aime avancer.
-   Formidable.
-   Pour tout vous dire, je me demande s’il est préférable d’être enfermé dedans ou dehors. Car je suis convaincu que nos vies se résument à cette équation tragique. L’invention de la porte a été une catastrophe, d’un point de vue philosophique.

Je ne peux m’empêcher de penser à un gamin perché sur un gigantesque cheval de bois, au milieu d’un carrousel, chialant tout ce qu’il a, n’apercevant plus ses parents au pied du manège, trop effrayé pour descendre seul. C’est encore une de ces choses qui me sont arrivées. Comme avaler un pince-oreille par inadvertance ou se planter un javelot dans les parties. Je comprends cet homme, autant qu’il est possible. Je me souviens également de cet accélérateur de particules, construit à la frontière  Suisse, sous la forme d’un tunnel circulaire de vingt-sept mètres de long. L’objectif est de faire entrer en collision des protons, à une vitesse approchant celle de la lumière, afin - pourquoi pas - de recréer les conditions du big bang.

-   Est-ce que votre démarche pourrait être comprise comme un acte symbolique visant à souligner le chaos ?
-   …
-   En milieu hospitalier ?
-   …
Dix tours plus tard, je n’obtiens toujours pas de réponse. En revanche, je suis sur le point de vomir, si bien que je laisse cet allumé dans sa porte-tambour et abandonne tout espoir métaphysique pour le moment.

Les dimensions du hall d’entrée sont impressionnantes. La plupart des visiteurs plissent des yeux devant les plans d’évacuation, tentant vainement de se repérer, avant que la nuit ne tombe ou qu’ils ne viennent à manquer d’eau. Quelques patients promènent des perfusions, trainant leurs pantoufles du distributeur de sodas à la papeterie, dans un sens, puis dans l’autre. La réception est installée au milieu du hall, sorte d’ilot sur lequel survivent précairement quelques standardistes aux yeux rougis et, pour certaines, à la barbe naissante. Je décline mon identité et le motif de ma visite. On me communique un numéro de chambre et un itinéraire compliqué vers le service des réanimations. La fille en question est agréable à regarder. Je pourrais éventuellement ressortir lui acheter un bouquet de phlébites, si je n’étais pas aussi faible de nature.

Les couloirs du service où je dois retrouver mon ami Georges sont peints en saumon, tandis que les plinthes et l’encadrement des portes ont été vaguement coloriés en vert. Cette association chromatique a de quoi rendre n’importe qui malade, probablement une stratégie marketing. Tous les dix mètres, un extincteur vide (je les vérifie tous : une autre de mes manies détestables) est accroché à hauteur règlementaire. Deux ou trois charriots à linge ont été abandonnés en diagonale dans les circulations. L’endroit parait désert ; comme évacué six mois plus tôt. Je ne serais pas surpris de voir rouler une touffe d’amarante, ou de me faire détrousser par une bande de mexicains basanés. La peinture s’écaille partout avec une telle vigueur que cela deviendrait presque artistique. On ne peut pas en dire autant des tableaux accrochés ici ou là : des œuvres probablement peintes avec les pieds, par des patients atteints de dysenterie ; sinon, c’est impardonnable.

La chambre 365 est située aux tréfonds du service, au bout du couloir, près d’une sortie de secours équipée de portes coupe-feux (deux heures), ce qui en dit long sur les chances de rétablissement de Georges. Je rentre malgré tout dans la chambre, sans frapper, par acquis de conscience.

Hors ligne Meilhac

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Re : Titre trop long pour cet emplacement.
« Réponse #8 le: 25 Février 2012 à 12:43:09 »
Pas mal du tout encore, très chouette texte.
Kiosque à fleurs, je pense que tu as oublié un "s" (au début je me suis dit "c'est peut-être un kiosque où il n'y a qu'une seule fleur en vente, ce serait presque logique vu le ton un peu onirique et fantastique du texte" :-)).

"assez immense", à mon avis enlève le "assez" (si la porte est immense) ; et si elle est pas immense, trouve un autre mot   ;).

la formule "on ne peut pas en dire autant des tableaux" n'est pas parfaite. ça irait si tu voulais dire "les tableaux, eux, ne s'écaillent pas avec vigueur". Là, contente-toi peut-être de dire "inversement, les tableaux..." ou "par contre, les tableaux...", quelque chose  comme ça :-).

très chouette texte, y a plein de passages qui m'ont bien plu.

le passage sur les fleurs au début pourrait à mon avis être un poil + incisif encore (y a une ou deux phrases en trop je trouve, y a un moment où on trouve ça un poil trop "théorique", où on a envie de dire "c'est bon on a compris l'idée").

Quelques passages un tout petit peu maladroits (par exemple au lieu de dire "gilet de laine qui ressemble à celui que kurt cobain arborait etc etc", tu peux dire "gilet de laine façon cobain au carnegie hall", ou "gilet de laine comme le cobain d'unplugged"), mais surtout beaucoup de passages très très adroits je trouve ("sans doute une stratégie marketing", excellent :-)).

je remplacerais les deux points par une virgule avant encore une de mes manies détestables.

Les Mexicains, manque une majuscule.

'fin bref, merci  :)
« Modifié: 25 Février 2012 à 14:46:48 par Meilhac »

Hors ligne Tomoyo

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Re : Titre trop long pour cet emplacement.
« Réponse #9 le: 25 Février 2012 à 13:50:27 »
je me régale  :)
Les paragraphes sont délectables, sans que l'action principale y soit rattachée : le gars va voir son copain dans le coma mais entre temps, il met des feuilles dans ses poches, il parle à un original dans une porte tambour, il regarde les extincteurs. C'est génial  :D. Je ne trouve rien de superflu, chaque pensée est drôle ou pertinente.
(mdr pour la porte coupe feu deux heures)
Mes goûts sont simples : je me contente de ce qu'il y a de meilleur [Oscar Wilde]

Hors ligne Menthe

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Re : Titre trop long pour cet emplacement.
« Réponse #10 le: 25 Février 2012 à 21:18:36 »
J'ai bien ricané, c'était trop cool.

Y a un troisième tour j'espère !
C'est pas que je suis loin du but, c'est que je suis à côté de la plaque !

Hors ligne Kasprzak

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    • Mike Kasprzak
Re : Titre trop long pour cet emplacement.
« Réponse #11 le: 27 Février 2012 à 14:12:58 »
pour de l'enterteinment très léché, c'est excellent ! dommage que ce ne soit que de l'enterneinment très léché !
"le public ne retient d'un écrivain, ou de ses écrits, que ce qu'il souhaite, et se moque du reste. or ce qu'il en retient lui est, la plupart du temps, le moins indispensable, alors que ce qu'il laisse filer lui ferait le plus grand bien."

http://www.lecafardheretique.fr/

Hors ligne cyamme

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Re : Re : Titre trop long pour cet emplacement.
« Réponse #12 le: 27 Février 2012 à 14:32:07 »
La suite, la suite!
J'aime totalement, entièrement et aveuglément.

Mais comme il faut quand même pinailler un peu, je trouve que le "disponible" est de trop dans la phrase : "La « gamme » des cactus se résume à deux exemplaires disponibles".

J'aurais écris "ici et là" plutôt que "ici ou là"  mais peu-être suis-je un peu trop psychorigide avec ce genre d'expressions.

 Dans le dernier paragraphe, je ne suis pas totalement convaincue par le "deux heures" entre parenthèses. C'est un détail rigolo qui colle tout à fait au ton du texte mais la phrase qui précède est un peu trop longue, du coup ça casse le rythme. En enlevant "aux tréfonds du service" ou "au bout du couloir" ça sonne mieux.

Fin bon, c'est du pinaillage quoi...

Hors ligne Clara

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Re : Titre trop long pour cet emplacement.
« Réponse #13 le: 27 Février 2012 à 15:51:13 »
J'aime beaucoup, très drôle, très bien trouvé. Il y a certaines expressions que je trouve plus que bien trouvé, ou des remarques très bien placée comme
Le ciel tente une averse de neige mais ses plans sont contrecarrés par une infime variation de température, bousillant le projet initial
confirme la banquette.
Je pourrais éventuellement ressortir lui acheter un bouquet de phlébites
Et la fin de la première partie, excellente!
Cette façon d'écrire et de raconter est fabuleuse. J'aime beaucoup le chirurgien reconverti en fleuriste.
Le rythme est bien trouvé. On dirait que tu as pris tout l'absurde qu'on peut trouver autour de soi et que tu l'a concentré pour en faire quelque chose de complètement loufoque.
Comme les autres, j'attends la suite avec impatience.

Hors ligne E112 / Trompette sournoise

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Re : Titre trop long pour cet emplacement.
« Réponse #14 le: 29 Février 2012 à 13:02:01 »
J'avais d'abord l'intention de découper ce texte en une troisième puis quatrième et éventuellement cinquième partie. Je pense que c'est idiot. Je pense que c'est une attitude de petit dealer à la sauvette. Je balance donc la fin en un seul bloc. Ceux qui ont aimé jusqu'ici (merci) auront donc droit à une belle tranche, qu'ils pourront savourer en famille (ou pas) (attention public averti pour la fin). QU'est-ce que je peux dire d'autre ? Je suis pas très loquace sur les forums, vous avez peut-être remarqué, mais vos remarques m'aident beaucoup, de quelque nature qu'elles soient. Cette dernière phrase est moche et sans doute incorrecte. Bon. LA suite, donc. Il est venu en bus, a acheté un cactus, ramassé des feuilles mortes, rencontré un pèlerin, pris des couloirs déserts et entre maintenant dans une chambre dont j'ai oublié le numéro mais on s'en cogne :

****

Je n’ai plus croisé de télévision à tube cathodique depuis au moins cinq ans. Mon émotion est réelle. La bête est fixée dans un coin de la pièce, retenue par une chaine. En effet, les collectionneurs de poste de télévision fouillent régulièrement les hôpitaux et les hôtels de gare à la recherche de telles antiquités. Une publicité suggère à Georges de vendre son or, contre une épaisse liasse de billets de cinquante euros. Ca ressemble à un bon plan mais ni Georges ni moi-même ne serions capables de mettre la main sur nos précieux lingots. Ils ont du passer au Lavomatic dans un vieux jean, avec de la petite monnaie et un ticket de tramway. C’est con. Je coupe le son mais je garde l’image car Georges n’est pas spécialement à agréable à regarder. La vue depuis la chambre n’offre rien de particulier non-plus. Je dispose quelques feuilles mortes, les plus jolies, sur la commode.

L’ambiance sonore est à présent assurée par un appareillage lourd, accomplissant le miracle de la respiration artificielle. Les oscillations d’un soufflet mécanique, notamment, évoquent le ressac d’une plage asthmatique - entre une compilation new-age et L’empire contre attaque. Georges évolue dans un climat favorable à l’introspection, ce qui ne peut pas lui faire de mal. Il ne dort jamais sur le dos habituellement,  mais je n’ai pas le cœur de le disposer en chien de fusil, la main dans le froc, ainsi que je le retrouve chaque matin sur le canapé du salon. De mon salon. Est-ce qu’il rêve ? La scène de l’accident se rejoue-t-elle, encore et encore, sur les planches de son cerveau grillé ?

Certaines routes ne sont pas évidentes. Nous étions désespérément saouls et je reste convaincu qu’il aurait été tout aussi dangereux de rentrer à pieds. Georges conduisait avec fureur et nonchalance. Bloquant le volant à l’aide de ses genoux, il tenait le pistolet à air comprimé entre ses deux mains, pour davantage de précision. Il visait les panneaux signalant les lacets particulièrement fourbes. J’aurais donc tendance à dire qu’il l’a vu venir. Le propriétaire de la  regrettée Méhari , Samir, notre capitaine de soirée suppléant, avait quant à lui quitté le navire quelques kilomètres plus tôt, montrant un bel opportunisme à postériori, écœuré par ce pilotage sportif et une dernière tournée de vodka qui n’avait rien de nécessaire. Piquant sa crise, les dents plantées dans l’appuie tête, il avait exigé qu’on le dépose sur le bas-côté, en rase campagne. « Je connais la personne qui habite ces bois. Je dégueulerai en chemin, ne vous inquiétez pas. Je ne ferais que vous retarder. Faites attention, elle tire un peu à gauche ».

Une fille comatait sur la banquette arrière, un peu en  avance sur le cours de l’histoire. Personne n’était en état de la baiser et elle est morte pour rien.

Quant à moi, rien de cassé. Je suis un peu chat. Je n’avais pas bouclé ma ceinture de sécurité, ou plus exactement, je pensais l’avoir fait mais, sous l’emprise de l’alcool, j’avais en fait abaissé le pare-soleil. Le second tonneau m’a propulsé dans les airs. Je me souviens avoir distingué une borne kilométrique, à l’ancienne, en béton, peinte en rouge sur le dessus. Kilomètre trente-deux, si ma mémoire est exacte. Je suis parvenu à éviter l’obstacle en fermant les yeux, tout simplement. Encore fallait-il y penser. Mon atterrissage s’est effectué sans encombres, favorisé par une légère pente (un brin boueuse) qui m’a permis de rouler paisiblement à travers champ, loin de la zone à risque. J’ai immédiatement dessaoulé, mais à part ça, je m’en suis plutôt bien sorti. Après une telle chute, je pourrais aussi bien être allongé sur un lit à commandes électriques, pour une durée indéterminée, à foirer mon BTS.

J’essaie de rassembler quelques éléments biographiques marquants, à propos de  Georges, mais il est difficile d’honorer son souvenir avec sérieux. Il se nourrissait presque exclusivement de biscuits apéritifs mais cuisinait parfois des steaks hachés sur lesquels il faisait fondre du roquefort, à même la poêle, ce que je trouvais astucieux. Son personnage de fiction favori était Montgomery Burns. Il disait avoir « fait l’amour » à une gérante de camping au cours des dernières vacances d’été mais je crois qu’il était encore puceau. Quand nous jouions à Tekken, il choisissait toujours Yoshimitzu et répétait inlassablement la même attaque, jusqu’à ce qu’il perde, ce qui est très révélateur pour les initiés. Il roulait à gauche, c'est-à-dire les pétards, mais aussi, parfois, les véhicules de plein air de type Méhari. Ces pistes biographiques présentent un certain intérêt mais, s’il venait à mourir, il serait préférable de jouer la sobriété :

 « Il vaut mieux te pleurer que ne pas t’avoir connu »
« Gardez vos larmes, je ne suis pas loin, cherchez moi parmi les étoiles »
« Il aimait boire, un peu, et les platanes, sans modération »

Je pourrais compiler les épitaphes encore longtemps, c’est divertissant, mais j’ai besoin d’un public. Je vais donc tenter l’impossible pour le ramener parmi nous, dans cette réalité merdique, cruellement dépourvue de morphine, qui est la notre. Je me foutrai de sa gueule plus tard.

Ca fait des mois que je tente de lui faire écouter l’excellent groupe Arcade Fire. Leur premier album s’intitule Funeral, ce qui ne constitue pas une énième tentative de cynisme de ma part, mais une coïncidence cocasse, je vous l’accorde. Georges s’est défilé trop longtemps. Je place mon casque sur le traumatisme crânien qui lui sert de tronche et j’appuie sur play. Je règle le volume au taquet pour pouvoir profiter moi-aussi des guitares toniques et inspirées de la « nouvelle sensation rock indépendant made in Canada ». Le bruit de la respiration assistée, ça vous met mal à l’aise au bout de deux minutes. Je me demande s’il a froid. Est-ce qu’un sujet plongé dans un coma profond peut être à la merci d’un mauvais rhume ? Comment éternue-t-il, le cas échéant ? Si un médecin passe lui rendre visite (en confondant deux numéros de chambre), je lui poserai la question. Certainement. En attendant, je remonte le drap sur son torse. Je me sens utile, courageux et ridicule à la fois. Un peu pédé aussi. Georges est un solide bestiau, capable de se laisser aller indéfiniment. Le temps qu’il brule la moitié de sa masse corporelle, les machines auront lâché trois fois. Je viens de remarquer le tuyau à merde. Ne me demandez pas s’il est relié directement au sacro-saint port USB, ou si ça passe par une sorte de wifi dégueulasse, je n’ai pas l’intention d’en apprendre davantage. Nous écoutons la troisième piste de Funeral et Georges ne s’est toujours pas réveillé. La culture et lui, ça fait deux. Je lui en colle une. D’abord une claque, puis une mandale. Les amis font ça. Après toutes ces fois où nous avons regardé Fight Club, avachis l’un à côté de l’autre, je sais qu’il aurait fait la même chose pour moi. Je ne dis pas qu’il est en train de simuler mais j’enfonce tout de même le cactus sous l’ongle de son gros orteil. Nous savons que Georges est chômeur en fin de droit. La dernière fois que Pole Emploi a essayé de suspendre ses allocations, il a carrément changé d’identité. L’orteil commence à saigner, la qualité du cactus ne fait aucun doute. Calme plat. Mon colocataire semble s’en tenir  une bonne. Cette barbe énorme qu’il se trimballe pourrait faire penser qu’il est dans le coma depuis des mois, mais il n’a que trois jours à son actif. 

J’hésite à lui parler à haute voix. La chambre pourrait être truffée de micros, à l’initiative des assureurs, afin de déterminer les causes précises du drame routier. J’appuie sur pause. La musique s’arrête. Je lis la lettre que j’ai écrite spécialement pour l’occasion :

-   Tu conduisais comme un as, Georges Morgentaler. Je n’irais pas jusqu’à affirmer que tu n’avais rien bu. Tu n’as jamais été une lopette. Malgré tout, tu t’en sortais correctement avec ton petit gramme dans le sang - ainsi que divers résidus de produits stupéfiants comme l’a démontré le rapport de police. Un véritable pilote. Sans cette biche dont on n’a jamais retrouvé le corps, et sans le tracé hasardeux de cette route communale, et sans ce foutu verglas, nous serions tous rentrés en un seul morceau (ici, je parle surtout pour notre auto-stoppeuse) (majeure et vaccinée). Nous aurions terminé cette soirée en buvant un dernier verre devant le Roi Lion, et la fille nous aurait peut-être offert une fellation pour service rendu, pendant la scène où Moufassa enseigne le grand cycle de la vie à Simba (un temps mort dans le film, tout le monde tombera d’accord là-dessus).
-   …
-   Tes parents passent régulièrement chez moi. A l’improviste. Je les fais assoir sur ton canapé. Mon canapé.  Nous écoutons des disques. Ils pleurent. Nous buvons du café instantané. Ils me regardent jouer à « GTA » (Grand Theft Auto, jeu vidéo populaire, sorte de fable urbaine à la finalité obscure, permettant, selon les affinités, de commettre des génocides ou de découvrir Los Angeles en respectant le code de la route). Episodiquement, ton papa me conseille d’utiliser une grenade, ou le lance-flammes. Ta maman ferme les yeux et gémit un peu plus fort chaque fois que je roule sur des piétons. J’essaie de ne pas le faire mais tu sais parfaitement que certaines bagnoles sont très peu maniables. Parfois, ils se lèvent, regardent dans mon frigo, nettoient mes plaques de cuisson, ou lisent ensemble une de mes bande-dessinées. Ils restent jusqu’à onze heures du soir, généralement. Ta maman s’est remise à fumer. Elle me laisse toujours un paquet presque neuf. Ils s’en vont sans dire au revoir. Ca ne me dérange pas. La prochaine fois, je leur proposerai certainement un joint. Ca ne doit pas être facile pour eux d’assister à ta déchéance. Je ne dis pas ça pour te culpabiliser.
-   …

Puisque j’en parle, je débusque un authentique trois-feuilles de ma poche de chemise. Après avoir ouvert une fenêtre, je cale la septième piste (« Wake Up », meilleur titre de l’opus) et nous allumons le calumet. Je tire de généreuses lattes, que je lui expire au visage. C’est comme nourrir un oisillon tombé du nid. En mode soufflette de la dernière chance. Aucune réaction du côté du patient, tandis que je commence à devenir aveugle. Cette herbe est un véritable attentat. Une création hydroponique originale, offrant un subtil arôme de banane. Nous baignons dans un brouillard opaque. Je commence à rire seul. Je suis tenté de le secouer, pour qu’il partage mon euphorie. Je le secoue. Nous passons un moment privilégié quand la porte de la chambre s’ouvre sur une brune très convenable. Ce doit être la blouse blanche, ou mon conditionnement aux soirées infirmières, ou ses yeux de biche effarouchée ; toujours est il que je me sens instinctivement d’attaque en plein milieu hospitalier.

Elle reste plantée une seconde, nous regarde sans rien dire, puis ferme la porte derrière elle après un coup d’œil dans le couloir.

-   Non, mais vous êtes pas un peu malade ?
-   Lui, si, un peu quand même.

Je plane majestueusement. La nurse doit avoir mon âge, une paire de jambes et des sabots blancs : nous sommes compatibles.

-   Qu’est-ce que vous faites ici ?
-   On brûle un cierge, dis-je en exhalant deux mètres cube de fumée toxique.

Je donne du coude à Georges, il remue. On dirait qu’il approuve. L’infirmière finit par sourire, tire un tabouret, et se pose face à moi, à la droite de mon ami foutraque. Elle incline la tête au-dessus du casque de Georges, pour mieux entendre.

-   Je les ai vus en concert l’an dernier, aux Vieilles Charrues, déclare-t-elle à ma plus grande stupéfaction.
-   Sans blague ?
-   Ils ont joué deux bonnes heures, sous la pluie. J’avais l’impression que la musique me tombait dessus, qu’elle m’inondait complètement.
-   Ah ouais… C’est clair que… Tu m’étonnes.

Ses cheveux rouquins tombent sur le visage du comateux. Elle ferme les yeux. Ma répartie s’effrite.

-   Ils ont joué « No cars go » ?
-   Pendant le rappel.
-   Classique. Tu fumes ?
-   Juste une latte.

Nos doigts se touchent pendant la transmission du pétard, à l’aller et au retour. A ce stade de mon développement hormonal, il ne m’en faut pas davantage pour envisager un coït dans un placard à balais.

-   D’où est-ce que tu le connais ?
-   C’est mon coloc. Enfin, il squatte chez moi en attendant de… Non, il squatte juste en fait. On habite à deux pas d’ici. On a le Roi Lion en Blue Ray si ça t’intéresse.
-   Tu parles. J’ai du le voir plus de cent fois quand j’étais petite. Pour moi, c’est plus un dessin-animé, c’est une photo de famille. Tu vois ce que je veux dire ?

Je ne voyais pas vraiment mais je me représentais avec précision un placard à balais, un ascenseur de service, une chambre inoccupée, le local infirmière, la morgue, le parking souterrain, le toit, les conduits d’aération…

-   Ouais moi c’est pareil. Il y a des temps morts, à mon avis…

Le temps que je serve cette réplique sibylline, elle a sorti une poche remplie d’un liquide transparent et changé la perfusion qui court jusque dans l’avant-bras de Georges. 

-   Qu’est-ce qu’il y a, là dedans ?
-   Son repas. Plusieurs repas. Des vitamines. Tout ce qu’il faut pour bien grandir.
-   Est-ce qu’ils se réveillent d’habitude ?
-   Certains, oui. Ca arrive.
-   C’est bien, c’est bien.
-   C’est pas toujours une bonne nouvelle.

Je m’envoie la fin du spliff. Le mégot passe par la fenêtre.

-   Je peux te demander quelque chose ?
-   Je veux bien mais je suis en stage, tu vois. Je crois pas que j’irai jusqu’à l’examen final. Je peins, surtout. Si tu veux un avis médical, tu devrais plutôt t’adresser à une personne diplômée, qui ne connaitrait rien à l’impressionnisme flamand, je sais pas moi, qui n’aurait jamais entendu parler de Keith Harring par exemple. Ou de Lucian Freud…
-   Est-ce que tu pourrais… le branler un peu ?
-   …
-   S’il te plait.
-   …
-   J’imagine que c’est pas exactement ton domaine de compétence mais je fais ce que je peux pour le ramener à la vie depuis une demi-heure. Il veut rien savoir. Je dis pas qu’il simule mais je le connais bien. Déjà, en temps normal, il adore qu’on le déplace dans un caddy de supermarché. Il refuse de marcher, le plus souvent.
-   Pourquoi tu ferais pas venir une copine ?
-   On a pas vraiment de copines.
-   …
-   A cause de Tekken.
-   Les Walt-Disney ne doivent pas vous aider beaucoup non plus.
-   Tu crois ?
-   Je veux bien essayer mais ça ne changera rien pour lui.
-   Qu’est-ce qu’on perd à essayer, Cindy ?
-   Je m’appelle Evelyne.
-   Alors on tente le coup, Evelyne.

Dans un tiroir, elle trouve une paire de gants en latex. Tandis qu’elle enfile la main droite, je bande déjà pour deux.

-   C’est vraiment sympa de ta part. Quand je lui raconterai, il sera ... stupéfait.
-   C’est vraiment pas grand-chose.
-   Oh allez, si… Quand même…

Je sue abondamment. Je transpire même des coudes. Elle se cale contre le lit et passe sa main sous le drap. Par pudeur, je me tourne vers la fenêtre et allume une cigarette.

-   Tu comptes sortir ? Me demande-t-elle.
-   Non, pourquoi, t’as besoin d’un truc ?
-   Non…

J’entends le frottement régulier du drap qu’on agite. Je me retiens du mieux que je peux, pour ne pas pourrir mon slip.

-   Une réaction ? Des réflexes conditionnés?
-   Rien pour l’instant. Je caresse bien autour du gland. J’essaie de l’effleurer, à peine. Mais rien jusqu’ici. Je vais devoir y aller plus franchement. Je vais me servir de mon autre main.
-   Ah… ouais. Brillante idée ! Ca pourrait le faire.
Je reste penché à la fenêtre. J’essaie de me concentrer sur la rue. Le garage automobile surtout. Les pneus empilés, le cambouis sur les bleus de travail, la crise du secteur automobile, une batterie de 205 complètement vide… Pour ne pas trop subir la situation.
-   J’ai peut-être quelque chose !
-   Sans blague?

Je me retourne instinctivement. Les deux bras de l’infirmière ont disparu sous le drap. Je lis l’application sur son visage, qui se rapproche de la zone. Ca voltige là-dessous. Ses mains sont comme deux papillons urgentistes. Je m’exclame :

-   J’envisage de tomber dans le coma moi-aussi, tu sais ! Un ou deux jours. Pour voir.
-   T’as raison. Il faut tout essayer tant qu’on est jeunes. Ecoute. J’ai une palpitation. Faible mais bien réelle. Je passe en mode sous-marin.
-   En mode sous-ma… ? Ah parfait, je vois. C’est gentil de ta part Cassandra.

Son buste disparait à son tour. J’inspecte les traits de cet enfoiré de Georges à la recherche du moindre tic facial. J’aimerais qu’il relève un peu la tête, et qu’il me fasse un clin d’œil salace. Mais il tripe dans son coin. De mon coté, je bouffe les rideaux. Le système de soin français mérite vraiment qu’on se batte pour lui.

-   Une amélioration quelconque ?

J’entends juste un bruit de gorge s’échapper du lit. Je ne sais pas quoi en penser. Ou plutôt si, exactement : c’est toujours sur les mêmes que ça tombe. L’infirmière-peintre-stagiaire s’acharne quelques minutes supplémentaires avec un enthousiasme qui honore le serment d’Hippocrate. Malgré une focalisation intense sur un couple moteur bon pour la casse, je mouille mon slip.

Dans un soupir, elle sort la tête, ôte ses gants, se relève, va se rincer la bouche au robinet, puis me regarde d’un air désolé. A cet instant précis, j’ignore ce qui m’empêche de la demander en mariage. Au moins sa main.
 
-   J’ai rien pu faire.
-   Je n’oublierai jamais ton geste.

Après quelques réglages sur les appareils qui entourent Georges, la brune quitte la pièce en déclarant :

-   Laisse la fenêtre ouverte. Cette chambre a besoin d’être aérée.

Je reprends place au chevet de mon colocataire. Des souvenirs pour toute une vie. Personne ne me croira jamais. Même pas cet abruti de Georges, s’il se réveille un jour. Le disque ne tourne plus. Je récupère mon casque et arrange le drap sur la carcasse de mon ami. Je suis sur le point de m’en aller (vérifier la pression du robinet d’incendie armé le plus proche, qui doit être de 2.5 bars), quand je remarque que sa main droite est crispée sur un des barreaux du lit. Fermement.

-   Georges ? Tu m’entends ?

Je jurerais qu’il vient de cligner des yeux.

-   GEORGES, EST-CE QUE TU M’ENTENDS ? SALOPARD ? Je crois que tu peux me payer un verre après ce coup là !

Il ne répond pas. Sa radinerie reprend déjà le dessus. Pas le moindre battement de cil. Je constate seulement que le drap se soulève au niveau de la zone qui vient d’être examinée. Soulagé, je remballe mes affaires et je laisse méditer Georges sous sa tente. Dans le couloir, j’attrape un médecin par la manche. Une vieille réplique du feuilleton « Urgences » me vient à l’esprit :

-   Chambre 115. Monsieur Morgentaler est en train de se réveiller.
-   Comment pouvez-vous en être certain ?
-   Vos stagiaires sont particulièrement efficaces. J’espère qu’elles sont loyalement indemnisées.
-   …
-   Les soins buccaux l’ont fait revenir, Docteur Doogie, mais il n’est pas exclu que la musique ait joué un rôle considérable dans cet histoire, vous voyez… Cette tuerie de scène indépendante canadienne, en fait.
-   Ecoutez, je veux bien mais je suis agent de sécurité incendie, moi. Matthieu Hamm.
-   Est-ce que c’est au-dessus de pompier ?
-   Non, c’est en-dessous de tout.
-   Vous aimez les cactus ?
-   Je l’ignore.
-   Tenez, prenez celui-ci. Georges n’en aura plus besoin. On dirait une couille, je sais bien, mais c’est une plante pour la vie à condition de la traiter comme une femme.
-   Merci.
-   Et retenez bien ce nom : Arcade Fire. Je vous le garantie : c’est LE groupe de l’année.
-   Si vous le dites.
-   Encore une dernière chose, agent de sécurité incendie Hamm…
-   Je vous écoute.
-   Vous devriez savoir que tous les extincteurs de l’étage sont vides.
-   J’en parlerai à mon responsable.
-   Formidable.

 


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