Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

15 octobre 2019 à 01:00:15

Le Monde de L'Écriture » Autour de l'écriture » Salle de débats et réflexions sur l'écriture » la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?

Auteur Sujet: la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?  (Lu 6274 fois)

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Re : la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?
« Réponse #15 le: 13 février 2016 à 19:55:53 »
La poésie, je ne sais pas en parler et je suis un peu de l'avis de Lorca lorsqu'il écrit : « Que dirais-je de la poésie ? Que dirais-je de ces nuages, de ce ciel ? Les voir, les voir, les voir… Et rien de plus. Tu comprendras qu’un poète ne peut rien dire de la poésie. Laissons cette tâche aux critiques et aux professeurs. Mais ni toi, ni moi, ni aucun poète ne savons ce qu’est la poésie. La voici ; regarde : je porte le feu dans mes mains. Je comprends et je travaille avec lui, mais je ne peux pas en parler. »
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Re : la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?
« Réponse #16 le: 13 février 2016 à 20:34:08 »
Pour moi, la poésie, c'est à la littérature ce que l'abstrait est à la peinture  :huhu:
" Poetry, beauty, romance, love; these are what we stay alive for "

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Re : Re : la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?
« Réponse #17 le: 13 février 2016 à 20:59:04 »
Je te trouve bien mystérieux...  :bouquine: Et qu'est-ce donc pour toi, la poésie ? As-tu une autre vision de la poésie ?

On attend toujours ta réponse à ta propre question, pehache.

@Ned : je ne connaissais pas cette citation. Je la trouve très expressive !
Je crois qu’il y a dans le cœur des hommes une place créée pour l’émerveillement, une place endormie qui attend de s’épanouir. ~ Ambre, Les aventuriers de la mer, R. Hobb

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Re : la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?
« Réponse #18 le: 14 février 2016 à 05:07:02 »
Le questionneur serait-il plus à même que d'autres pour répondre à ses propres questions ?
(C'est, aussi, une question intéressante, d'ailleurs.)


Sans doute, suis-je assez proche de Baptiste, Kerena, Gage.

Hors ligne pehache

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Re : la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?
« Réponse #19 le: 01 mars 2016 à 21:25:56 »
Je travaille à une réponse.
Je suis d'accord, je crois, avec tout ce qui a été dit.
Je regrette que nombre de membres du secteur poésie ne participent pas à cet échange que je trouve vraiment intéressant, jusqu'à cette espèce de consensus qui semble s'en dégager.

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Re : la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?
« Réponse #20 le: 01 mars 2016 à 22:33:13 »
Ah ! Oui, le sujet est toujours là.  :\? J'ajouterai, mon cher pehache, à ta question :
  • Nous restons insatiables ! Est-ce tout ce qu'on peut en dire !?  :roidumonde: Que seriez-vous prêts à nous avouer à propos de la poésie ? Soutenez-vous les poètes ? Quelle est votre poésie à vous ?  :bouquine: Qu'espérez-vous d'un poème ?

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Re : la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?
« Réponse #21 le: 01 mars 2016 à 23:03:44 »
Bonsoir,

je viens de trouver ce fil qui est très intéressant et qui mériterait peut-être de ressortir davantage (remarque par rapport au commentaire de pehache : peut-être que nombre de membres du secteur poésie n'ont pas connaissance de cet échange et n'y participent pas précisément pour cette raison?).
Bon désolé j'ai fait un post de 3 km mais je ne vois pas trop comment raccourcir...

Par rapport à la question posée, c'est difficile. De ce que j'ai vu comme réponses pour le moment, on a:
- un certain nombre de règles classiques
- une composante musicale (comportant un rythme propre et des sonorités qui se rapprochent)
- l'évocation d'images par l'association de mots
- quelque chose dont on ne peut rien dire mais qu'on ne peut que constater et faire vivre
- quelque chose d'ajusté, qui touche et fait résonner

Si je devais prendre position, je pense que je mettrais ma réponse un peu au milieu de toutes celles-ci.
Je ne suis pas sûr cela-dit qu'on arrive à des critères
Je m'explique :

Concernant les règles classiques par exemple, cela ressemble beaucoup -je trouve- aux règles classiques de la musique. Celles-ci assurent, en donnant des règles d'harmonie et de rythme, que la musique est musique. Est-ce que cela voudrait dire qu'il n'y a pas de musique en dehors ? Je pense qu'on peut assurer que non, ces règles servent juste de garde-fous et la musique n'est pas garantie d'être originale ou même bonne sous réserve de les respecter. Elle est audible, cependant. Après, il ne faut pas voir forcément dans les règles quelque chose de limitant : se donner des contraintes permet souvent de se montrer plus créatif (je pense par exemple -pas grand chose à voir avec la poésie- à l'improvisation théâtrale). Les deux premiers critères servent pour moi le même objectif de musicalité.
Si on regarde les trois autres critères, je trouve qu'ils s'accordent également bien avec la musique de manière générale.
La poésie, de mon point de vue ce serait en quelque sorte la musique des mots.
Bon, cela dit on n'est pas beaucoup plus avancé, parce qu'il nous faudrait des critères de musicalité et ça, ça n'est pas gagné : certaines musiques du début du 20eme siècle n'ont pas cessé de poser la question et la réponse est restée lettre morte...

Seulement les mots n'ont pas seulement une sonorité mais un (et même des) sens. Une poésie pourrait donc être purement esthétique (sans sens recherché) mais ce serait amputer les mots d'une partie de ce qu'il sont, et je trouve ça dommage; un beau poème se doit d'avoir du sens dans son ensemble (sinon pourquoi ne pas utiliser de simples sons?).

Pour moi, une partie du rôle de la poésie c'est de polir en particulier certaines facettes des mots employés. Comment? En exposant chacun son regard, sa capacité à percevoir, à ressentir le beau, le juste... Est-ce que tous les regards sont traduisibles fidèlement en mots? Je ne pense pas. Mais trouver les mots avec lesquels notre regard résonne suffisamment, pour moi c'est de la poésie. Si on reprend l'image de la musique, la poésie c'est accorder nos mots à notre regard. Grâce à elle, on peut parler juste.
Est-on sûr de résonner auprès de tous? Non. Auprès de quelqu'un d'autre au moins? Même pas. Mais si on est vraiment honnête, on peut au moins parvenir à saisir (mieux) une partie de son propre regard sur les choses.

Du coup au niveau des critères que tu cherchais pehache, je ne suis pas vraiment avancé. Au niveau des choses que j'attends d'un poème, il y a un certain côté esthétique d'ordre musical (qui malheureusement dépend de la sensibilité de chacun, donc pour un critère...) mais aussi une franchise de l'auteur par rapport à son texte (qui est nécessaire si le poème c'est dire une partie de soi, de son regard).
C'est parfois en faisant des étincelles que les problèmes s'éclairent.

Viviane

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Re : la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?
« Réponse #22 le: 02 mars 2016 à 08:20:07 »
Moi j'me suis arrêtée a la métrique, aux rimes, au rythme, quelque fois, et aux images avec des mots oubliés pour faire genre ; voire des jeux de mots rigolos :kei:

Hors ligne EloiR

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Re : la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?
« Réponse #23 le: 15 avril 2016 à 12:12:20 »
Mince, j’ai vu cette discussion après avoir répondu au sujet ouvert sur le « dire » de l’écrivain… Il m’apparaît évident (et heureux) que ma réponse à ces deux thèmes est profondément liée. Je me permettrai donc de répéter l’ensemble de ma pensée, comme explication préalable, pour la dérouler et m’expliquer convenablement sur l’idée de « Poésie ». Je m’excuse par avance de la longueur du message, mais il aurait été désagréable je pense de vous demander d’aller voir la première partie dans le fil concerné avant de vous faire lire la suite ici, et, à vrai dire, la complexité du sujet proposé appelle volontiers ce genre de réponse…

Le dire de l’écrivain.

AH le sujet est intéressant, mais j’aimerais le prendre un degré plus tôt, non pas dans l’intention mais dans la structure, pour revenir ensuite à la citation première.

S'il s'agit simplement de savoir si l'auteur - et avec lui son expression artistique ; la Littérature - doit nécessairement s'attacher à "dire quelque chose" ayant une quelconque portée intellectuelle, morale, philosophique, ou que sais-je, alors la réponse me semble évidente : non. La Littérature n’est pas réductible au discours, pas en tant que nécessité absolue. Ou bien il faudra nuancer : qu'est-ce qu'un « dire » à proprement parler ? L’esthétique revient-elle à ce dire ? Le symbole est-il tout entier intelligible, et à-partir de quand sort-on de cet intelligible ? Mais si vous sous-entendez bien ce que je crois derrière les notions que vous employez pour la plupart, c’est-à-dire grossièrement les termes de « narration », « d’information », ou même « d’engagement intellectuel » de la part d’un auteur, alors on trouvera aisément somme d'exemples (surréalisme, lettrisme... libre ensuite à chacun de les ranger à leur convenance selon qu'ils s'agissent d'Art ou non) qui témoignent de diverses démarches dans la création artistique et qui ne sont pas toujours motivées par un cadre, une circonscription, qu'on qualifierait pompeusement de "volonté de livrer une réflexion".

Pour s'accorder sur le langage que j'emploie, sur ma législation, et pour être entendu clairement de tous : j'appelle Art la "Beauté" naturelle rendue "Sublime" par l'intervention de l'esprit.

Mais cette définition (dans ce qu'elle admet autant que dans ce qu'elle n'admet pas, parce qu'il est évident que, par la nature de son sujet, elle est à la fois imparfaite et incomplète) pousse à prendre en compte l'Homme comme médiateur, comme vecteur, et donc rejette déjà la défense, que je trouve gratuite, de l'idée que la production humaine, ou la création artistique, n'a aucune valeur face aux autoréalisations naturelles et à la structure (pourtant prédéterminée) de l'Univers. Si je vois bien un accord sur cette idée de départ (ce lien supposé entre création naturelle et humaine) c'est sur l'apparition, dans un chaos de signes communs, indépendants les uns des autres, d'une articulation de ceux-ci – autrefois isolés dans leur valeur, qui est par nature limitée et définie -  et qui se font alors symboles, acceptant une part d'inconnu, de mystère et d'incompréhensible, dans une sorte de « plus grand qu’eux-mêmes en eux-mêmes » (en cela le monde est semblable à un langage, et particulièrement celui de la poésie ; un catalogue de signes connus et acceptés, réduits chacun à leur sens propre, et à rien d'autre - comme une géométrie aux bordures affirmés - depuis lequel se forment des ensembles de symboles donc, qu’on ne peut plus réduire ou identifier seulement à leur sens). C'est là où la force (ou la logique de calcul, la raison) de l'esprit humain est ému, surpris, séduit, et est capable de s'attacher à des choses qui ne se limitent pas seulement à « l’intelligible », à un intérêt intellectuel sur l’objet. Et c'est là où l'intervention de l'Homme est nécessaire, comme vecteur d'au-delà, comme "intermédiaire comprenant" autant l'intelligible et son absence, le sens et son revers. C’est pour cela que j’accorde à l’esthétique elle même une indépendance et même une importance particulière ; elle n’est pas qu’emballage, elle est le prolongement de ce qui ne peut plus être qu’intelligent, et la traduction d’une supériorité du tout sur ses parties.

Il y a toutefois une limite à cela, du moins en Littérature : c’est la langue. Si j’admettrai par principe la valeur poétique d’une œuvre que l’on me proposerai dans un langage que j’ignore, je serai moi même (en tant qu’acteur, que « médiateur » comme dit plus tôt) incapable de m’en émouvoir, ni de m’en faire critique. Je passerai pourquoi pas volontiers sur l’aspect esthétique formel de telle ou telle écriture, mais l’inintelligible doit tout de même se plier au lisible, au compréhensible des signes premiers (comme les lettres, les nombres) que l’on accepte d’abord comme postulat commun dans une culture. La littérature est un événement informatif d’une certaine manière, d’accord, mais pas comme je l’entendais en disant « information » dans mon premier paragraphe : dans un ensemble de connaissances implicites (la lettre comme signe d’abord, puis la syllabe, le mot, la phrase et la langue toute entière), elle demande un exercice de décodage de ses informations pour percevoir a minima une partie de l’intérêt (notamment, et sobrement, linguistique) de l’agencement de telle ou telle phrase. Mais ensuite la portée purement « informative », j’entends cette fois le « sens » globale du texte, le discours du texte, et non plus le texte lui-même en tant que texte, est, elle, facultative, puisqu’au delà l’esprit est capable d’y trouver des intérêts autrement flous et sentimentaux. Alors un auteur est-il responsable de la réception et de l’intérêt de ces informations là ? Je ne saurais pas encore le dire, et ce n’est pas mon propos. Je veux simplement dire que la Littérature ne saurait pas être que calligraphie. De là à rebondir sur la portée artistique des mathématiques, et des sciences en générale ? Je ne sais pas… Y a t-il un style (une manière d’expression qui, comme l’a certes mieux dit Barthes, soit toute entière le synonyme de la biologie de l’auteur, ou du mathématicien) en mathématique ? Peut-on personnaliser son acte, esthétiser de façon intime telle ou telle démonstration ? Y a-t-il, au delà du « dire » académique, un geste caractérisé qui puisse en lui-même justifier une formule mathématique ? J’ai un doute. Même si la démarche  de recherche, d‘explication, de traduction formelle, et d’apparition, là encore dans un chaos de signes, d’une vérité plus vaste que ce chaos originel peut-être en elle même une démarche poétique…mais réduite parce qu’unique, absolue, objective et scientifiquement quantifiable, du moins me semble-t-il. Enfin je ne nierai pas en revanche l’aspect graphique et symbolique d’une équation, mais, quand bien même prendrait-on en compte la signification quantitative des valeurs utilisées pour la définir, on se rapproche davantage du dessin ou de la calligraphie comme formulation esthétique spatiale et visuelle, que de la littérature et tout ce qu’elle comprend de complexité mystérieuse.

Je vois, pour revenir à la matière première (la Littérature donc) et pour illustrer mon propos (autant que ma propre démarche d’écriture), une similitude avec l’Architecture par-exemple (qui fait le lien entre sciences et art dans leurs définitions « classiques, bien qu’il y ait dans l’Architecture elle-même des ombres portées bien plus vastes ; entre Art et non-Art, entre esthétique pure et sciences exactes, avec la gestuelle du vide, etc) : l’Architecture est, comme l’œuvre littéraire, limitée par ce qui est défini. Pour la première il s’agit des lois physiques et géométriques, de nos circonscriptions naturelles (le poids, l’attraction, la tension, les matériaux), pour l’autre les signes communs admis par nos éducations, comme le langage (les lettres), les deux par des cultures, des syntaxes communes. Il est aussi possible (et même évident) de traduire un « vouloir dire », soit par une hiérarchisation structurelle, un cheminement, une disposition de matière et de vide et une organisation spatiale rigoureuse, soit par une narration, une histoire, un développement intellectuel de la réflexion, et une organisation de l’esprit dans le texte. On dirait sobrement (et maladroitement) pour chacun qu’ils ont « la forme et le fond ». Et pour les deux on voit naître différents courants qui s’émancipent de ces volontés là, ou qui en discutent : la littérature surréaliste, l’architecture déconstructiviste (on pourrait pourquoi pas voir naître une littérature, une poétique du même nom)… Il s’agit en revanche pour l’Architecture de ne pas tomber dans la facilité narrative, et de ne pas vouloir, par rigueur, faire correspondre textuellement l’usage d’un lieu avec le lieu (le symbole y côtoierai les limites exactes apposées à la construction et y perdrait sa capacité à s’étendre de lui-même hors d’un champ intelligible qu’il possède habituellement). Voilà pourquoi la relation est prédisposée à être plus raffinée lorsqu’il s’agit de déconstructivisme. 

"L'art  n'est pas une enveloppe aux couleurs plus ou moins brillantes chargée d'ornementer le "message" de l'auteur, un papier doré autour d'un paquet de biscuits, un enduit sur un mur, une sauce qui fait passer le poisson. L'art n'obéit à aucune servitude de ce genre, ni d'ailleurs à aucune autre fonction préétablie. Il ne s'appuie sur aucune vérité qui existerait avant lui; et l'on peut dire qu'il n'exprime rien que lui-même. Il crée lui-même son propre équilibre et pour lui-même son propre sens. Il tient debout tout seul, comme le zèbre; ou bien il tombe.
On voit ainsi l'absurdité de cette expression favorite de notre critique traditionnelle: "Untel a quelque chose à dire et il le dit bien". Ne pourrait-on avancer au contraire que le véritable écrivain n'a rien à dire ? Il a seulement une manière de dire. Il doit créer un monde, mais c'est à partir de rien..." (Pour un nouveau roman, d'Alain Robbe-Grillet)

Pour revenir finalement à cette citation d’origine, je la trouve truquée et trop facile. Trop mystique et « anti-critique ». Et je fatigue de cet argument, sans démonstration aucune, brandi au nom d’une liberté artistique qui cherche davantage à maquiller ses lacunes en « innovations » qu’à se confronter à sa réalité. L’Art s’appuie (et je pense l’avoir expliquer plus haut) sur des signes préexistants et admis, autant que sur la présence de certaines connaissances, plus ou moins intuitives, et on ne peut en faire abstraction totalement. L’artiste est en cela scientifique. Au mieux lorsqu’il réussit peut-il s’employer à y faire naître des symboles, un tout plus vaste et brumeux auquel il accordera une importance variable selon son jeu de lumière, son style, et son talent, et dont l’autonomie finira par lui échapper. Je n’ai ainsi rien vu de novateur au sens strict au cours de l’Histoire de l’Art ; affirmer le contraire, vouloir une émancipation totale de l’artiste sur ce qui le précède me semble d’une prétention et d’une crédulité excessive. Il y a certes oui des changements de points de vues, de réponses, dans les époques mais ce sont toujours les mêmes questions qui se posent au grès des courants et des siècles, délimités par le langage, les outils, les techniques, les capacités cognitives… L’Art au contraire s’appuie sur ce qui est déjà existant et en est même prisonnier. Il ne fait rien de Révolutionnaire, là encore au sens strict, ni ne peut rien oublier volontairement, car il y a filiation historique. Et il en va de même pour l’art moderne qui n’a comme but (comme but affirmé) que de réduire au mieux les influences limitatives (ou même restrictives si l’on veut) de ce qui fut. Mais dans cette démarche même, il ne fait que se justifier par rapport à ce qui fut, et donc il le prend déjà en considération, s’accoude malgré lui à ce qui précède son geste. Le passé pour ceci est un béton structurel inamovible. C’est comme prétendre que l’imagination peut se suffire à elle-même, avoir une démarche ex nihilo, or il m’apparaît évident par exemple qu’un homme né et jamais sorti d’une cellule de prison hermétiquement close serait bien incapable d’imaginer un ciel, une nature, ou quoi que ce fusse de libre parce que rien de ce dont sa chair ou son esprit n’ont fait l’expérience ne le lui permet.

Finalement, et pour inverser, sinon bouleverser, tout ce qui fut déjà dit, et ainsi aller à ce qui aurait pu (dû ?) être l’essence de l’art moderne : pourrait-on s’extraire du langage, être libre de toute prédétermination, s’exclure d’une communauté de signes, et faire œuvre littéraire (et particulièrement poétique) ? C’est à dire non plus vouloir rompre, ni sortir de prison, mais prendre comme postulat de ne jamais y avoir été, ni ici ni ailleurs (ainsi on évacue la problématique de la filiation historique, et avec elle du prétendument caractère révolutionnaire de l’œuvre) ? Peut-on imaginer que le style - la biologie de l’artiste donc – se fasse point de départ et, s’il ne peut certes se former seul, puisse construire en lui-même une poétique de pure intuition ? Un symbole pourrait-t-il alors se former hors des signes qui le composent habituellement ?

La Poésie, pour vous, qu’est-ce que c’est ?

(Par plaisir, je reprendrai le mot de Valéry : « La plupart des hommes ont de la poésie une idée si vague que ce vague même de leur idée est pour eux la définition de la poésie. »)

Au-delà de ces questionnements là auxquels je ne saurai en aucun cas répondre pour le moment, se pose donc la question, dans la Littérature, de la Poésie. Qu’est-ce ? À mes yeux, il s’agit de reprendre simplement ce qui a été défini plus tôt pour « Littérature » comme étant « un ensemble de symboles né de signes distincts, prenant alors des sens diverses et non plus uniques, tant dans l’intelligible qu’au-delà ». C’est là où, malheureusement, les limites deviennent floues et où la définition claire et rassurante ne peut plus se faire, car il s’agit d’une troublante question de dosage : à quel moment, dans quel geste, dans quel événement d’écriture, l’inintelligible prend-il le pas sur l’intelligible ? Quand peut-on voir que le « dire » de l’écrivain n’est plus que le second plan face au « geste » du poète  (je n’entends pas  par « geste » ses « trucages », mais son style) ? Le poète se réduit-il alors à ce geste ? Ce renversement se fait-il vraiment ? L’intérêt des règles classiques (rythmique, versification, rimes) de poésie est, il me semble, de facilité la frontière, en y posant un cadre net ; une sorte de liberté plus forte dans la contrainte. Mais on retrouve chez bien des auteurs une poétique hors de ses contraintes (Céline, pourtant sentencieux dans son dire, y parvient) ; un geste, un style qui tout entier fait appel au médiateur, au lecteur, non plus, ou plus seulement, pour sa capacité de compréhension du texte, mais également pour sa capacité de prise en compte de l’incompréhensible, d’émotion dans le mystère, et d’interprétation de symboles qui dépassent le poète lui-même. J’ai cette vision de la poésie que je qualifierai, pour la tendresse de l’image plus que par sa justesse anatomique, « d’autiste à rebours » ;  autiste c’est à dire d’objet que l’on pense entièrement contenu dans la lecture intime du monde et la sensibilité de l’auteur comme lieu de naissance, et à rebours c’est à dire d’objet, de symbolique qui (contrairement au signe qui, pour rester aligné avec Barthes, est entièrement consommé à l’instant où il est dit et ne peut donc être poétique), à l’instant de se faire, se surpasse lui-même et avec lui son auteur, pour correspondre de manière diverse aux interprétations, et toucher jusqu’à l’Univers dans son agencement.
"Je crois que les efforts humains peuvent faire naître une œuvre."
Peter Zumthor

Hors ligne pehache

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Re : la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?
« Réponse #24 le: 21 mai 2016 à 09:42:55 »
Pamphlet versifié (ceci n’est pas de la poésie)

Refuser le joli. La poésie n’est-elle
que ce parfum rosé, relent de cabinets,
musique d’ascenseur au réconfort douillet,
ou ce dévoilement comme claquement d’aile
de martinet ? Sans le secours de mille attelles,
elle surgit, elle sourit, elle est surprise
et jamais ne se perd et jamais ne s’égare
dans la banalité. Elle est ce qui appelle.

Hors ligne PegazeThalo

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  • Nous sommes complétement ineffables !
Re : la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?
« Réponse #25 le: 25 mai 2016 à 09:09:47 »
Qu'est-ce que la poésie, en voilà un sujet bien complexe qui me plaît.

Il y a des milliers de façon de décrire la poésie, comme toute forme d'art, car elle appelle inévitablement, et cela n'a rien de vraiment surprenant, à une sensibilité personnelle. Néanmoins, c'est une question que nous ne sommes bien sûr pas les premiers à nous poser.

J'ai essayé de répondre à cette question en explicitant les différents postulats des principaux théoriciens : c'était long et indigeste, et à moins que quelqu'un ne veuille vraiment lire les théories de Eagleton, Jakobson et les autres, je vous les épargnerai - si ça vous intéresse, faites-le-moi savoir. J'ai essayé de résumer le tout, et c'était incompréhensible. Alors je vais aller au plus simple.

On peut définir un texte littéraire comme tout récit de fiction, ou comme toute création artistique, ou tout texte dont le langage s'éloigne du langage courant, ou comme tout texte que la société dans laquelle vit le lecteur perçoit comme littéraire... Il y en a, des possibilités. Restons au fait que, de manière extrêmement résumée, on peut dire que ce qui distingue le texte littéraire du reste du discours, c'est qu'il a pour toute première intention d'être littéraire, et rien de plus. Il ne s'agit ni d'un plaidoyer, ni d'une publicité, ni d'un ordre, et même si l'auteur veut apporter des notions de réflexions, il s'attache surtout à son texte.

Il me paraît aussi important d'en éliminer la notion de beauté, laquelle est très changeante. Il suffit de voir les courants avant-gardistes qui apparaissent à partir de la Renaissance et prennent leur essor aux XVIII et XIX siècles. Si aujourd'hui, personne ne remettrait en doute le fait que Baudelaire était un poète, son oeuvre n'a pas toujours été reconnue comme telle - comment va-t-on parler de cadavres dans un poème !

Enfin, la différence entre poésie et littérature est une question qui s'est posée dès l'apparition de la poésie en prose. Avant, c'était simple : vers, rimes, patrons canoniques donnaient la poésie. Mais en fait, on considèrera plutôt que la différence entre poésie et littérature consiste dans la présence de rythmes et de mélodie, et dans l'emploi de mots à consonance ou sens proches. De plus, on tendra à reconnaître que la poésie ne comporte que très rarement la notion de construction logique d'un récit, à l'opposé des autres genres littéraires.

Pour ceux que ça intéresse, l'une des très bonnes définitions a été donnée par Roman Jakobson dans une conférence appelée "Linguistique et Poétique". Terry Eagleton, Raymond Williams, Shklovski et les auteurs du formalisme russe en sont d'autres, plus tarabiscotés encore.

Hors ligne Plume_légère

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Re : la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?
« Réponse #26 le: 30 décembre 2017 à 23:07:24 »
Je suis tombé par hasard sur ce topic et du coup je voulais y apporter ma modeste contribution...

La poésie, qu'est ce que c'est?

Pour moi c'est un texte doux, avec des images... Plus ou moins belles, mais authentiques. Qui viennent du coeur, avec ou sans rimes. Mais avec une mélodie, un rythme.

Courte mais qui a de la profondeur.
Pour moi la poésie c'est un petit brin de quelqu'un...

Mais comme toujours c'est mon côté fleure bleue  :-[

Hors ligne Alan Tréard

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Re : la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?
« Réponse #27 le: 16 mars 2019 à 18:53:03 »
J'ai parcouru beaucoup depuis la création de ce sujet, j'ai découvert l'indéchiffrable mais aussi le partage des sens.

Si je devais donner sa raison d'être à la poésie, je crois que ce serait ma signature que l'on retrouverait immédiatement.

Il faut avoir beaucoup écouté, beaucoup observé, beaucoup appris, beaucoup rencontré...

Il faut avoir beaucoup découvert, beaucoup été chamboulé, beaucoup hésité...

Il faut avoir beaucoup oublié, beaucoup mémorisé, beaucoup discipliné pour approcher sereinement la poésie.

Ainsi, le poète, est-il celui qui a traversé les milliers de tourments et d'apaisements pour en retenir ne serait-ce qu'un bout de conscience. « Mais que fait le langage dans tout ça ? » me direz-vous. Patience... Je répondrai que la relation avec les mots et leur forme est la seule chose qui reste à l'instinct poétique après avoir exploré les plus frappantes sphères, celles de la joie et de la déception, de l'inavouable, de l'impardonnable et de la contemplation. Ayant enfin accédé à ne serait-ce qu'un sursaut de quiétude, le poète trouve enfin un territoire accessible au sein duquel s'établir : il ne reste plus que ses mots pour transmettre l'immensité de son expérience, tout est concentré en une seule phrase.

Voici ma signature.

Et lorsque les mots deviennent le dernier refuge de l'âme, alors l'exploration de la forme sous tous ses aspects apparaît comme étant le plus significatif des ouvrages, celui de ce qu'il reste alors en main pour exprimer ce qui n'adviendra pas deux fois.
« Modifié: 16 mars 2019 à 19:23:55 par Alan Tréard »

Hors ligne Xaba

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Re : la poésie, pour vous, qu'est-ce que c'est ?
« Réponse #28 le: 08 avril 2019 à 00:06:44 »
bonsoir
Selon moi, la poésie est une variante alchimique de la littérature. Merveilleuse et puissante elle peut tout aussi bien être péniblement hermétique. Mais il faut bien tout pour que s'exprime toutes les sensibilités...

 


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