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Le Monde de L'Écriture » Salon littéraire » Salle de lecture » Romans, nouvelles » Evguénie Sokolov (Serge Gainsbourg)

Auteur Sujet: Evguénie Sokolov (Serge Gainsbourg)  (Lu 2724 fois)

Hors ligne Meilhac

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Evguénie Sokolov (Serge Gainsbourg)
« le: 21 Novembre 2011 à 05:38:59 »
Sublime bouquin. 1980. Ça fait quatre-vingt pages, ça coûte trois euros, c'est à la fois très (très) drôle, très (très) profond, et très (très très) bien écrit. (ne me demandez pas un avis trop nuancé, je tiens ce livre pour un véritable chef-d'oeuvre)  ^^

Ça raconte l'histoire d'un peintre qui a une maladie bizarre. Assez rapidement, il s'aperçoit qu'il y a un lien entre sa maladie (il lâche des pets sans arrêt) et la qualité de sa peinture. du coup, il en vient à s'occuper de sa maladie, non pas pour la soigner, mais pour l'entretenir. évidemment, sa santé ne va pas s'arranger. quant à sa vie sociale, c'est pas mieux, il est très solitaire, du fait entre autres de sa maladie. c'est une parabole sur l'artiste qui sacrifie sa vie à son oeuvre, et, plus globalement, une allégorie sur le corps et la création.

la langue est chirurgicale, hyper précise, originale, et belle. il y a des énumérations élégantes et drôles (les plats que mange sokolov par exemple, plats méticuleusement choisis en fonction de leurs propriétés gazogènes; les cocktails qu'il boit dans les palaces; les musées dans lesquels sont exposés ses tableaux; les villes dans lesquelles il est connu, cf. extrait ci-dessous), des subjonctifs splendides (quand il explique qu'il choisissait ses pantalons de coupe assez large "afin qu'ils s'éventassent aisément"), de beaux adjectifs ("je fus libéré de mes obligations militaires un matin laiteux de novembre"); des situations très drôles (sokolov s'achète un chien, ce qui lui permet de faire croire aux autres que l'auteur des flatulences n'est pas lui-même mais son chien; mais à la longue la situation du chien évolue...). les conséquences de l'infirmité de sokolov (sur le choix de ses vêtements, sur le choix de sa technique de peinture) sont envisagées sous leurs diverses facettes. sokolov, par exemple, bricole une selle trépidométrique spéciale, apte à transmettre au bras du peintre les vibrations occasionnées par ses vents.  ^^

le langage médical est précis, il est question dans l'ouvrage de rupture du sigmoïde, d'éléctrocoagulation, etc.

ceux qui aiment les textes de gainsbourg retrouveront certaines des formules stylistiques qu'il affectionne (passages impromptus de la première à troisième personne (cf. deuxième extrait ci-dessous), comme dans "ecce homo" par exemple; manière de dire "je m'allais sustenter", comme dans "premiers symptômes"; sa tendance à ne pas user d'apocopes ("le crissement du stylographe", "la voici qui glisse lentement sur le linoléum", "pompe à vélocypède" ; etc.)

c'est le genre de bouquin qu'on lit en une heure ou deux et dont on se souvient toute sa vie, en tout cas si on trippe sur le style, sur l'humour, et sur la justesse et la profondeur de la parabole  8)(parabole dont on peut d'ailleurs faire plusieurs lectures différentes; d'une certaine manière, c'est l'histoire d'un artiste qui s'intéresse + à ce qui sort de lui par l'anus qu'à ce qu'il peint; qui, autrement dit, ne travaille pas tant directement son oeuvre que le corps qui en est la matrice, et dont l'oeuvre sort somme toute assez spontanément ; certains y voient tout simplement une critique du marché de la peinture contemporaine).

évidemment, si vous êtes du genre à prendre des airs dégoûtés quand un.e ami.e vous dit qu'il/elle a la chiasse, la dimension scato peut suffire à vous déplaire, mais ce serait dommage. (dans la première phrase de l'ouvrage "de ma vie, sur ce lit d'hôpital que survolent les mouches à merde, la mienne", avec ce "mienne" (on appelle ça un pronom possessif c'est bien ça?) dont on ne sait si il désigne la vie de sokolov ou la merde de sokolov, le décor est planté.  8)

gainsbourg a dit qu'il ne renierait pas une virgule à cet ouvrage, chiadé et maîtrisé de bout en bout.

deux extraits :
"Je comparai ce tracé au premier et dus me rendre à cette évidence exaltante: mon procédé s'avérait d'une effarante efficacité. Non seulement il préservait la personnalité de mon écriture, mais encore, la sublimant de façon agressive, il laissait présager des combinaisons infinies. Et ce n'était pas là l'image d'un délire schizophrénique exprimé de façon chaotique et fragmentaire à partir de sensations ou sentiments incoordonnés, car ma main durant la bourrasque ne m'avait pas paru échapper totalement à mon contrôle, tant étaient profonds en moi le sens de l'esthétique et la science du dessin."

"Je fis en quatre ans et à mon insu des adeptes, disciples et prosélytes à Boston, New York, Philadelphie, Stuttgart, Amsterdam, Stockholm, et l'on s'accordait à présent à reconnaître en moi le chef de file des hyperabstraits, mot inventé par le critique Jacob Javits au lendemain de ma première exposition. Il se trouva alors des historiens d'art pour s'interroger sur les résultantes problématiques de ce mouvement et sur l'utilité même de son existence, nier l'authenticité de ma démarche et rendre Sokolov et ses délires monocordes responsables en partie  d'une stagnation tragique sinon d'une rétrogradation de l'art abstrait contemporain, arguties qui me laissaient d'autant plus de marbre de Carrare qu'elles étaient fastidieuses à décrypter, et dont je ponctuais la lecture par des pets aromates énergiques et vengeurs.

Par ailleurs que m'importait. J'étais à présent à la Tate Gallery de Londres, à l'Ulster Museum de Belfast, à la Nationalgalerie de Berlin, à la Yale University Art Gallery de New Haven et au Museum of Modern Art de New York, Stolfzer me vendait au prix du platine à tous les grands capitalistes et certains de mes gazomgrammes se balançaient nonchalamment dans les flancs de yachts splendides où se reflétait sur leurs sous-verres striés d'argent par les shakers qu'agitaient les barmen l'eau azurée des piscines flottantes."

on trouve le bouquin sur internet (mais bon, c'est + agréable à lire en livre).
quand c'était sorti chez gallimard, gainsbourg avait obtenu, après quelques palabres, que la couverture soit noire (alors que normalement chez gallimard, liseré rouge et fond crème);c'est en poche depuis belle lurette.
« Modifié: 21 Mai 2013 à 07:41:14 par Meilhac »

Hors ligne Kasprzak

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    • Mike Kasprzak
Re : Evguénie Sokolov (Serge Gainsbourg)
« Réponse #1 le: 19 Janvier 2012 à 20:38:10 »
J'avais pas vu ce fil  :mrgreen:
j'adore gainsbourg, je vais vite me procurer ce livre ! merci !
"le public ne retient d'un écrivain, ou de ses écrits, que ce qu'il souhaite, et se moque du reste. or ce qu'il en retient lui est, la plupart du temps, le moins indispensable, alors que ce qu'il laisse filer lui ferait le plus grand bien."

http://www.lecafardheretique.fr/

 


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