Zou, un petit texte que j'ai écrit ce week-end... ça devait être un truc réaliste et finalement je suis parti ailleurs... enfin, vous verrez où !
CarteIl courait dans la rue obscure, seulement parsemée de quelques réverbères qui éclairaient leur poteau d’une lumière jaunâtre. Il courait comme si sa vie en dépendait. Techniquement, c’était le cas. Des ivrognes à l’air louche l’avaient assailli dans un parc désert et l’avaient menacé de leurs couteaux, avant de lui courir après en s’apercevant qu’il allait leur échapper. Si ses poursuivants le rattrapaient, François ne donnait pas cher de sa peau. Et cette possibilité se faisait de plus en plus certaine au fil des minutes, alors que sa course lui brûlait les poumons et qu’un point de côté le ralentissait considérablement. Tania lui disait souvent que la cigarette le tuerait. Il aurait donné beaucoup pour pouvoir simplement lui dire qu’elle n’était pas loin de la vérité. Avisant une grille entrouverte au tournant de la rue, François s’y précipita en prenant soin de ne pas la faire grincer. Il était arrivé au cimetière Saint-Georges. A cette constatation, il se permit un léger soupir. C’était là que sa famille était enterrée, il le connaissait donc comme sa poche et savait qu’il y avait une seconde entrée à l’autre bout. Priant pour que ses poursuivants l’aient perdu et qu’ils ne connaissent pas le lieu, il continua sa route à petites foulées pour rejoindre l’autre côté.
L’atmosphère était inquiétante, pire que dans la rue. Rien ne venait troubler le silence de l’endroit – sinon le crissement de ses pas sur les graviers, et les hypothétiques bruits de la rue étaient considérablement assourdis par les hauts murs qui entouraient le cimetière. S’il n’avait pas été aussi désespéré, François serait ressorti rapidement. Il n’aimait déjà pas ces lieux en plein jour ; la nuit apportait des fantômes supplémentaires et des peurs ancestrales dont il se serait bien passé. Il tourna dans une allée, soulagé d’être bientôt sorti.
- C’est un peu morbide, tu ne crois pas ? Venir mourir parmi les tombes…
La voix glaciale le fit frissonner plus que le vent qui s’était soudain levé. François s’arrêta net et tourna frénétiquement la tête pour apercevoir l’origine de cette voix. Une silhouette sombre apparut dans son champ de vision, semblant sortir d’une tombe. Elle s’approcha lentement dans le silence qui enveloppait complètement le lieu. François dut se persuader qu’elle marchait et ne
glissait pas dans l’obscurité. La silhouette s’arrêta à quelques mètres de lui, et François ne put apercevoir son visage, à demi caché par de longs cheveux sombres.
- Tu es si surpris de me voir ici ? Je t’avais pourtant prévenu depuis longtemps.
La voix était aiguë mais, étrangement, il était impossible de savoir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Elle prenait des accents plus graves par moments. Soudain, une vision s’imposa dans l’esprit de François et il se souvint, comme à travers un voile qui se déchire. Le rêve. Quelques années auparavant. Dans la chambre de Tania. Ils avaient fait l’amour pour la première fois. La voix. Dans sa tête. Les images. Les cris. Le froid.
Il avait voulu enfouir ce cauchemar au plus profond de sa mémoire ; il avait réussi… jusqu’à ce soir. Cette voix qui lui avait dit qu’il mourrait six ans plus tard, c’était la même qui, ce soir, s’adressait à lui une fois de plus.
- Tu ne m’as pas cru ? demanda la voix avec comme un soupir de désappointement. On ne me croit jamais…
La silhouette s’avança encore et François put distinguer ses traits. Il resta perplexe, paralysé par ce visage complètement androgyne, beau et affreux à la fois, séduisant et terrifiant, aux yeux aussi noirs que le charbon et aussi vides que le néant.
- Je te rappelle quelque chose ? demanda l’être avec un sarcasme dans la voix.
François trembla de plus belle.
- La carte…
Le jeu de tarot qu’il avait tiré chez la mère de Tania. Elle adorait tous ces trucs mystiques, les cartes, les astres, les prophéties. Elle lui avait proposé, comme une plaisanterie, de tirer lui-même les cartes de ce jeu qu’elle disait spécial.
- Ce jeu m’appartient, expliqua l’être. Il est… ‘magique’, en quelque sorte.
- Mais… mais ce n’est pas moi ! C’est elle ! Elle m’a dit de le faire ! C’est elle qui le possède, pas moi ! s’écria François, paniqué.
La voix se changea en un rire glacial. Terrifiant.
- Elle le sait. C’est un pacte entre nous. Elle garde le jeu et en retour elle m’envoie des victimes. Six ans, je t’ai laissé six ans, ce n’est pas assez ?
- Non… je… mais non, je ne veux pas mourir ! Et Tania, il faut prévenir Tania que sa mère est…
Le rire revint, plus aigu, et transperça François.
- Tania n’apprendra rien, dit le visage en s’approchant du jeune homme. Tu as tiré la carte, François… Tu te souviens de laquelle ?
- L’amour perdu…
- Un amour offert pour un amour perdu, c’est ainsi que cela fonctionne. Tu as tiré la carte, François. Accepte ce que cela signifie.
L’être s’avança encore jusqu’à ce que François sentît le frôlement de ses cheveux sur son propre visage. Tétanisé, il plongea son regard dans les yeux sombres. Il n’y avait aucune vie à l’intérieur, aucun espoir, aucun avenir. Le néant et la nuit. François se sentit aspiré par cette obscurité et plus il luttait plus il se perdait. Il sombrait. C’était la fin.
- Tania ! hurla-t-il désespérément, mais la nuit enveloppa son cri inutile et aucun écho ne revint.
Lorsqu’un rayon de soleil vint chatouiller sa joue, Tania ouvrit paresseusement un œil et le referma immédiatement. Le jour était si agressif en été ; elle préférait largement la timide luminosité de l’hiver. Se retournant dans son lit, elle s’aperçut que la place de son compagnon était vide et froide. Etonnée, elle se leva et fit le tour de l’appartement pour le trouver. François n’était nulle part.
Peut-être parti cherché des croissants, songea-t-elle en revenant vers la cuisine. C’est là qu’elle la vit, sur la table, posée bien en évidence. La carte.
- Déjà six ans ? soupira-t-elle en caressant du bout du doigts la silhouette sombre, assise sur une tombe, qui ornait la carte. C’est passé si vite…