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23 mai 2019 à 18:01:26

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Auteur Sujet: Discours de la méthode (René Descartes)  (Lu 3112 fois)

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Discours de la méthode (René Descartes)
« le: 03 avril 2007 à 15:51:06 »
Résumé (amazon)
Dans son Discours de la méthode, Descartes semble annoncer Le Corbusier quand il rêve de villes tracées au cordeau, délivrées du désordre médiéval, et qu'il compare l'empilement chaotique des savoirs hérités de la tradition à ces constructions de guingois encombrant le coeur de la capitale. Déplorant la confusion de leur agencement et magnifiant la transparence des édifices rationnels, Descartes formule le projet utopique d'un futur proche où l'homme se serait rendu "comme maître et possesseur de la nature". Relire le Discours de la méthode c'est à cet égard remonter à la source des fantasmes prométhéens de la modernité.
Cependant, Descartes redevient philosophe dès lors qu'il rejoint sa chambre et nous invite, à son instar, à nous arrêter en chemin pour tester la solidité de nos certitudes. C'est à l'âge d'homme, quand le savoir accumulé obscurcit l'esprit, qu'il faut savoir s'offrir, au moins une fois en sa vie, le luxe du doute. Faites place nette sur votre table de chevet pour y déposer, comme une purge aux vertus cathartiques, ce texte radicalement moderne !

Mon avis
Une grande oeuvre selon moi. Les 4 règles de la méthode et les 3 maximes de la morale de Descartes sont intéressantes, comme une leçon d'humilité.
« Modifié: 18 octobre 2015 à 19:51:41 par Zacharielle »
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Re : Discours de la méthode (Descartes)
« Réponse #1 le: 03 avril 2007 à 18:59:11 »
Je n'ai pas lu toute l'ouvre de Descartes mais j'ai eu l'occasion d'étudier pendant les cours de philo les 4 règles de la méthode et faire connaissance des 3 maximes de la morale de Descartes que j'ai trouvé très intéressantes et bien que parfois je ne comprenais pas bien certaines phrases, je trouve que malgré tout, l'auteur a adopté un style et un vocabulaire simples, que tout le monde peut comprendre.

Robras

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Re : Discours de la méthode (Descartes)
« Réponse #2 le: 09 janvier 2009 à 23:18:06 »
Cet ouvrage me pose deux grandes questions totalement insolubles : quelle aurait été la morale qu'il voulait créer à partir de cette nouvelle connaissance, et qu'aurait fait un si grand esprit s'il avait eu connaissance de la linguistique et de la psychanalyse --de ce qui tempère si ce n'est évente le sujet et la raison ?

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Re : Discours de la méthode (Descartes)
« Réponse #3 le: 09 janvier 2009 à 23:30:55 »

Il aurait sûrement remasterisé son "je pense donc je suis" en "ça pense donc c'est"... lol :P
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Re : Re : Discours de la méthode (Descartes)
« Réponse #4 le: 10 janvier 2009 à 17:16:58 »

Il aurait sûrement remasterisé son "je pense donc je suis" en "ça pense donc c'est"... lol :P

le "ça pense donc c'est", c'est Averroès (auteur arabe du Moyen-âge). il me semble qu'Alain de Libera en parle dans son livre "L'archéologie du sujet".

sinon, il est aussi tout à fait possible de faire une critique cartésienne de la psychanalyse et de la linguistique, qui sont un peu, il faut le dire, des sciences à tout faire, fourre-tout commodes pour argumenter et désargumenter. on trouve d'ailleurs historiquement cette critique cartésienne de la psychanalyse chez Sartre et Merleau-Ponty, voire chez Levinas (de manière sans doute plus complexe).
donc, il me semble qu'il faut "douter" justement, à la manière cartésienne, avant d'enterrer le "sujet" et la "raison". je dis cela alors que je suis un anti-cartésien convaincu, mais je suis anti-cartésien non par freudisme ou structuralisme, mais par hégélianisme plutôt (le sujet étant une manière unilatérale de poser l'absolu, elle est insuffisante).
« Modifié: 10 janvier 2009 à 17:31:12 par Windreaver »
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Robras

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Re : Discours de la méthode (Descartes)
« Réponse #5 le: 11 janvier 2009 à 14:27:22 »
Autant je suis d'accord sur la critique qu'on peut faire à la psychanalyse (dont je n'ai retenu comme utile, disons, pratiquement, de ce que j'en sais, la notion d'inconscient), autant j'ai du mal à voir quelle critique on peut adresser à la linguistique, et je serais très curieux de voir ce qu'on peut lui reprocher, et voir quelles en sont ses limites.

Cela dit, puisque je suppose que tu parles de cela, la mauvaise foi sartrienne me renvoie à un autre problème, qui est le suivant : comment être convaincu par une doctrine ? Ca me donne l'irrémédiable impression qu'on choisis non par raison mais par sentiment...

Toutefois merci bien, je m'en vais me renseigner sur Levinas, que je ne connais pas du tout. :)

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Re : Discours de la méthode (Descartes)
« Réponse #6 le: 12 janvier 2009 à 19:04:30 »
ce n'est pas la première fois que j'entre en débat avec un linguiste ou défenseur de la linguistique, et comme chaque fois ça ne se passe pas super bien, j'aimerais que tu m'expliques d'abord ce que c'est la linguistique pour toi en gros, ses concepts principaux, sa méthode; quels sont tes auteurs favoris, et enfin le rapport qu'elle a entretenu avec les philosophes (personnellement je connais surtout le débat Derrida / John Searle).
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Robras

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Re : Re : Discours de la méthode (Descartes)
« Réponse #7 le: 20 février 2009 à 00:44:05 »
ce n'est pas la première fois que j'entre en débat avec un linguiste ou défenseur de la linguistique, et comme chaque fois ça ne se passe pas super bien, j'aimerais que tu m'expliques d'abord ce que c'est la linguistique pour toi en gros, ses concepts principaux, sa méthode; quels sont tes auteurs favoris, et enfin le rapport qu'elle a entretenu avec les philosophes (personnellement je connais surtout le débat Derrida / John Searle).

Je dois dire que je ne suis pas du tout spécialiste, et que je n'ai que quelques concepts bien généraux. Je dirais que la linguistique est une science (hmm, mais pas au même titres que les sciences dures, comme la physique, la chimie... étant donné qu'il n'y a pas d'expérimentations possible, de ce que je sais) dont l'objet d'étude est le langage, qui analyse ses mécanismes, les explique --un peu comme on étudierait une machine pour mieux la comprendre. Or, après n'avoir lu que --rapidement-- Saussure, Benveniste et Chomsky, il m'a semblé que le concept de symbole, comme produit social, remettait dans une perspective tout à fait différente les notions d'un "je" continu, d'un en-soi et tendait à présenter cela comme une certaine interprétation, et non pas un fait objectif. J'espère que tu vois ce que disais à propos de Descartes.

P.S.: malheureusement, je ne m'y connais pas assez pour proposer une méthode, ou bien connaître et exprimer les rapports entre philosophes et linguistiques. Désolé.

P.S.: je suppose que je devrais dire "ça faisait longtemps. :)"

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Re : Discours de la méthode (Descartes)
« Réponse #8 le: 21 février 2009 à 13:27:44 »
salut,

Depuis la dernière fois j'ai pu me renseigner un peu plus sur la linguistique.
en effet c'est une science très intéressante et féconde, mais comme toute nouvelle science, un peu trop sûre d'elle-même. Pour répondre à ce que tu dis sur l'expérimentation, la linguistique se mue parfois en psycholinguistique et à partir de certains présupposés quant à la faculté d'abstraction on expérimente par exemple sur des autistes ou des aphasiques les troubles du langage.

Pour une critique de la linguistique, le livre de J. Derrida De la grammatologie (première partie) est vraiment très bien fait je trouve.  La philosophie heideggerienne du langage remet en cause certains présupposés de la linguistique, par exemple la distinction saussurienne signifié/signifiant.
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Re : Discours de la méthode (Descartes)
« Réponse #9 le: 25 février 2009 à 18:06:20 »
« Je pense, donc je suis » formulée par Descartes nous a enfermés dans une intellectualisation outrancière, imposant la pensée permanente comme fondement de l’être humain. Le philosophe ne discernait pas dans ses propos la dictature aliénante qu’il allait instaurer. L’obsession de la pensée a créé un état de division, un univers intérieur perpétuellement fragmenté où foisonnent d’infinis problèmes nourrissant de nouvelles énigmes, un chaos aveuglément érigé en symbole. L’homme brandit cette pensée comme l’étendard de l’espèce dominante, de l’espèce la plus évoluée…Mais ne s’agit-il pas plutôt de la plus égarée ? » 

C'est marrant de tomber sur ce post étant donné que le texte au-dessus démarre mon dernier bouquin. C'est une idée qui me tarabusque depuis longtemps...
Je pense que de ne pas penser est un état de liberté extraordinaire, une communion avec un état de conscience qui se situe au-delà du mental et de la pensée, de la réflexion, de la raison. Il m'avait énervé Descartes quand j'étais au lycée et j'avais toujours voulu lui retomber dessus (à mon humble niveau) ::)

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Re : Discours de la méthode (Descartes)
« Réponse #10 le: 27 février 2009 à 19:25:05 »
tu oublies un détail de taille, c'est que Descartes a dit (je cite de mémoire) quelque chose comme : utiliser un mois de l'année aux sens, une semaine à l'imagination, une heure à la pensée.

édité : voilà la citation :

Citer
Et je puis dire, avec vérité, que la principale règle que j'ai toujours observée en mes études et celle que je crois m'avoir le plus servi pour acquérir quelque connaissance, a été que je n'ai jamais employé que fort peu d'heures, par jour, aux pensées qui occupent l'imagination, et fort peu d'heures, par an, à celles qui occupent l'entendement seul, et que j'ai donné tout le reste de mon temps au relâche des sens et au repos de l'esprit ; même je compte, entre les exercices de l'imagination, toutes les conversations sérieuses, et tout ce à quoi il faut avoir de l'attention. C'est ce qui m'a fait retirer aux champs ; car encore que, dans la ville la plus occupée du monde, je pourrais avoir autant d'heures à moi, que j'en emploie maintenant à l'étude, je ne pourrais pas toutefois les y employer si utilement, lorsque mon esprit serait lassé par l'attention que requiert le tracas de la vie.

Correspondance avec Élisabeth - Descartes à Élisabeth - Egmond du Hoef, 28 juin 1643

d'autre part je pense sincèrement que, comme disait Schopenhauer, "l'homme est un animal métaphysique" : ce qui fait sa spécificité d'homme, c'est de se poser des questions, de douter et de s'étonner du monde. ce qui n'empêche pas l'oisiveté de l'esprit, et l'importance de formes "alternatives" de pensée telles la poésie, l'art en général ou les sciences.
« Modifié: 27 février 2009 à 19:30:56 par Windreaver »
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Re : Discours de la méthode (Descartes)
« Réponse #11 le: 27 février 2009 à 20:10:05 »
Windreaver, je n'ai pas et je n'aurai jamais ton niveau de connaissances dans le domaine. ;) Je tenais juste par ce texte à amener ce que mes personnages vont découvrir peu à peu dans le cadre des montagnes. Ni la poésie, l'art ou toute autre forme de pensée libérée de la réflexion mais juste l'absence de pensées, rien, le vide, comme un puits sans fond, ce n'est ni l'absence, ni l'inconscience mais un état de plénitude et de conscience de soi dans un espace qui n'est pas accessible par le mental. Sandra, une des protagonistes de l'histoire, est passionnée par la philosophie, elle fait des études et rêverait de devenir professeur en université. Elle va s'apercevoir peu à peu que la réflexion lorsqu'elle est une dictature de la raison peut être un frein immense à certaines révélations.
Loin de moi l'idée et la prétention d'aller à me frotter à Descartes ! ;D C'était juste un point de départ.

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Re : Discours de la méthode (Descartes)
« Réponse #12 le: 27 février 2009 à 20:16:51 »
Eh bien, je suis d'accord avec toi sur le fait que la réflexion peut devenir très aliénante. On peut en faire l'expérience justement quand on est étudiant, en philosophie par exemple.
En revanche, j'aimerais bien savoir ce que c'est ce type d'expérience que tu décris. Cela ressemble vaguement à l'extase mystique, que je ne vivrais probablement jamais car je ne suis pas assez exercé et pieux.

A propos de Descartes, j'ai rappelé cette merveilleuse phrase extraite de sa correspondance avec la reine (qu'il faudrait lire avant les Méditations, justement car c'est plus frais et vivant) pour essayer de manière infime de lever le préjugé qui voudrait que Descartes ne soit rien d'autre que le penseur du "Je pense", précisément. Ce qui est manifestement faux : si Descartes est l'inventeur génial du "je pense" en philosophie, il est aussi et surtout celui qui dit dans sa correspondance qu'il faut profiter de la vie avant tout et ne pas penser au-delà de la mesure, qu'il réduit ici fortement ("fort peu d'heures par an"). De même dans le Discours de la méthode, ses règles morales visent non pas à trouver la conduite parfaite et définitive, mais à savoir se débrouiller dans la vie au quotidien. Descartes est très stoïcien à certains moments. Et c'est avant tout un philosophe du sens commun ("le bon sens est la chose du monde la mieux partagée", dit-il, même si je rappelle souvent ironiquement qu'après cette phrase il ajoute "car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont.").

« Modifié: 27 février 2009 à 20:20:18 par Windreaver »
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Re : Discours de la méthode (Descartes)
« Réponse #13 le: 27 février 2009 à 20:40:24 »
"Extase mystique", je n'en sais rien...Et je ne suis ni "exercé", ni "pieux"...Mais il existe certaines situations "tendues" qui génèrent des états de conscience modifiée jusqu'à un point que la raison ne peut identifier. Les NDE (near death experience) ou simplement des états d'épuisement absolu, une approche de la mort.
Je préfère te mettre un extrait de roman pour en parler. Désolé si c'est un peu long mais de toute façon, j'en ai tellement à dire que ça serait aussi long si je m'y mets. ;D


Noirceur des cimes.
situation: Luc est seul sur le sommet du K2. Ses compagnons sont morts, personne ne sait où il est, il n'a plus d'abri, il s'est recroquevillé dans un trou de neige. C'est la nuit. Il s'est assoupi.


« Tu n’es pas au fil des âges un amalgame agité de verbes d’actions conjugués à tous les temps humains mais simplement le verbe être nourri par la vie divine de l’instant présent. »

L’aura étincelante exhale des paroles qui l’investissent avec douceur. Des myriades de cristaux éclatants scintillent autour de l’apparition et l’enlacent délicatement. Il sent les mots glisser en lui et répandre sur leur trajet des tiédeurs qui le tranquillisent. Il ne distingue aucune forme et pourtant il devine qu’il est observé. Les particules lumineuses coulent en lui comme des nourritures, le soutiennent et le revigorent. Il a l’impression de flotter dans une matrice protectrice et l’énergie qui lui parle résonne dans son esprit comme à travers une cloison moelleuse…Il n’a pas de corps, il n’est qu’une entité vibratoire, palpitant sur un tempo étrange, mystérieux, incommensurable. Etrangement lui vient à l’esprit qu’il n’a même plus d’esprit et que cette pensée n’en est pas une, qu’elle n’a pas de source connue et que l’émetteur habituel a disparu. Ni corps, ni esprit, ni matière, ni intellect mais une certitude de vie.
L’idée le sidère et déclenche dans le bain radieux où il flotte un tourbillon dérangeant, une anxiété perturbatrice, l’intuition inquiétante d’avoir égaré une image précieuse.
Aussitôt, la sensation de froid dans son dos l’arrache à son sommeil. Il ouvre les yeux sur des noirceurs insondables.

Il fait terriblement nuit. L’idée que le monde a disparu le panique. Il cherche la lampe frontale dans le duvet et tourne la mollette. Le faisceau étroit est d’une fragilité qui le désespère. Les flocons dansent encore et couvrent minutieusement son abri, la couverture de survie, son sac, la corde, les piolets sur lesquels il est amarré. Il a froid et perçoit son corps comme un bloc solidifié. Entre son nez et la lèvre supérieure, la peau est brûlante. Il regrette les douceurs oniriques et il tente de retrouver quelques bribes d’images. Il se souvient vaguement de phrases murmurées, d’une lumière étrange, nullement aveuglante et pourtant intense, comme si cette intensité était davantage une forme de sentiment qu’une énergie.
Il sent qu’il n’aurait pas dû avoir peur. Qu’il ne devait pas s’attacher à son image égarée.
Il voudrait retrouver la totalité du message. Quelqu’un lui a parlé. Ou quelque chose. Il n’en a pas de représentation exacte, juste un amalgame de sensations tranquillisantes et simultanément la certitude d’un don merveilleux, d’une confiance accordée. On lui a permis de voir quelque chose de rare.
Il est persuadé d’avoir été en contact avec un mystère qu’il doit saisir. C’est une faveur inestimable qu’il n’a pas le droit d’ignorer. Il maudit les miasmes léthargiques qui limitent sa lucidité puis il réalise aussitôt que cette apathie tenace est un écrin protégeant des lumières. A vouloir retrouver d’illusoires capacités intellectuelles, à vouloir comprendre à travers la vitre trompeuse de ses certitudes passées et de ses sens limités, il devine une erreur.
La réalité s’établit-elle dans le champ présent de cette conscience connue ou l’Univers qui vient de se dévoiler recèle-t-il un monde véritable ?
« Suis-je entrain de me souvenir d’un rêve ou bien ce rêve était-il la réalité qui m’a toujours échappé, suis-je revenu dans un monde illusoire, une imposture monumentale ? »
Le questionnement le sidère. Il n’a aucun souvenir de telles interrogations. Il a même du mal à croire que son esprit puisse élaborer de telles hypothèses. Cette intuition que le monde aperçu contenait davantage de vérités que celui dans lequel il souffre actuellement est une probabilité qui l’attire et son inclination à adhérer à ce raisonnement le bouleverse tout autant. Il se corrige en pensant d’ailleurs qu’il ne s’agit pas d’un raisonnement. Mais d’un ressenti. Sa raison s’efforce au contraire de rétablir des conclusions antérieures. Elle fait partie du mensonge. Elle est le ciment qui scelle les murs de la geôle, un élément majeur de l’embrigadement. Ici, une tentative d’évasion lui est proposée.
Jusqu’à ce jour, le cerveau, formé par l’éducation et la dictature d’une vision faiblement humaine, lui a servi à renforcer l’expérience restrictive de la raison. Il sent désormais qu’il doit trancher les tuteurs contre lesquels il s’est enchaîné en acceptant ce fonctionnement négligeable mais qui l’a puissamment endoctriné, l’a inscrit dans le moule carcéral d’une humanité dictatoriale. La perception d’un espace épuré des manifestations communes à tous les êtres humains le ramène vers l’aura qui l’a accueilli dans son rêve. Ou dans cette autre réalité qui l’a touché. Il ne perçoit pas ce ressenti étrange à travers ses cinq sens, mais à l’aide d’une conscience neuve, d’une compréhension atypique à laquelle il s’abandonne avec béatitude, avec un profond apaisement. Cette vision extatique d’une lumière protectrice, matricielle, emplie d’une vérité supérieure, le ravit et le tranquillise tout en insufflant en lui un enthousiasme régénérateur.
Sa vision s’élève au-dessus de la carapace ramassée dans son trou de neige et une immense compassion pour cet être épuisé l’inonde. Il sent qu’il ne s’agit pas de son imagination mais bien d’une partie intime de lui qui l’observe. Il s’est scindé mais il n’a pas peur. Sans qu’aucun mot ne se forme, il sait, avec une certitude absolue, qu’il s’agit d’un privilège.
Il flotte au-dessus de lui, tout du moins, une entité de lui-même, et il ne peut voir dans cet observateur qu’un esprit libéré de son enceinte de chair. Ce n’est pas l’image de cette existence en sursis qui le touche mais l’apparition merveilleuse de cette onde vitale qui palpite dans la matière recroquevillée. N’importe qui verrait dans ce corps misérable, dans cette extrême infortune, cette solitude désespérante, les prémices d’une mort certaine. Lui ne perçoit que la force de vie coulant de l’Univers et le nourrissant. Ce n’est pas son cœur qui bat mais la Vie qui l’alimente, ce n’est pas son sang qui circule mais le courant qui l’anime. Rien n’est à lui, tout lui est offert. C’est un don merveilleux dont il n’avait jamais pris conscience. Et il devine aussitôt que ce mot ne convient pas. Il en faudrait un autre. Il pense à la lucidité, à la clairvoyance. Sa conscience s’est effacée. Il n’est pas dans un état connu et les anciens mots sont insignifiants. Il sait qu’il ne peut plus être privé de ce contact sublime, que la réalité est en lui, que le halo lumineux s’est inscrit à tout jamais dans son esprit éveillé. Son esprit…Lui revient en mémoire une image du rêve, une pensée, quelque chose qu’il ne sait nommer…Ni corps, ni esprit mais la certitude de la vie…Ni esprit…Ni esprit…Il ne parvient pas à imaginer que tout ce qu’il perçoit puisse être capté par une autre entité que cet esprit mais ils ne parvient même pas à l’imaginer clairement, à l’identifier, à l’analyser, le décrire. Il ne s’agit pas de sa raison, ni de son intellect ou de son mental. Ne lui reste dès lors que l’esprit. Une distinction s’impose soudainement. Ce qu’il reçoit est capté par son esprit mais l’Ame qui l’a effleuré est à la dimension de l’Univers. L’esprit est humain, l’Ame vibre dans le Tout. Cette Ame l’a investi et son esprit s’est retiré devant la beauté du contact. Il s’est mêlé au Tout ou plutôt il a enfin saisi au plus profond de ses fibres son appartenance… Oui, il tient la solution, elle coule en lui comme une lave revitalisante. Il est une particule de l’Ame, un fragment du Tout, un élément infime, une image participant à la multitude dans une unité indivisible. Pendant des années d’errance, son égo l’a gonflé de suffisance, l’a gavé de prétention, aspirant follement dans la raison humaine les ingrédients empoisonnés de l’hallucination collective dans laquelle il s’est égaré. Ici, sa propre conscience s’est évaporée devant celle de l’Ame. Et la vérité est apparue.
L’Ame…De qui, de quoi ?  Quelle importance ! Il n’en sait rien puisque rien de connu ne lui est proposé. Il n’a aucun repère, aucune connaissance, aucune limitation humaine. Et il ne cherche pas à traduire par sa raison ce qui lui est donné. Il ne veut plus des murs de la geôle. Il est dans l’abandon, l’accueil, l’osmose.
L’osmose. Le mot lui est apparu avec une splendeur indéfinissable, une joie qui le bouleverse.
Il est heureux.
Dans l’antre éclairé de son esprit, il sent grandir un embryon magnifique.

 


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