Ça fait longtemps que je travaille dans
cette boîte. Cette fois-ci, Denis m’a demandé de marcher. Alors je
marche. Je marche vite, les poings serrés au fond des poches de mon
blouson. Je suis vêtu de noir et gris, en commençant par mes Converse®
pour finir par mon bonnet. Ce n’est pas mon style habituel mais bon,
Denis m’a rappelé que désormais, et pour quelques mois, je ne suis plus
Nils Sorcor, Mais Kennit Vestrit. Faut s’y faire. De toute façon, c’est
toujours comme ça. Pendant chaque mission, je suis obligé de changer
d’identité. C’est toujours un combat perpétuel entre Nils et les
autres.
Heureusement, Nils reste le plus connu de tous mes
visages. Et le plus fort.
Bon, assez réfléchi, je dois marcher, je
marche.
J’avance. A grands pas, en trainant un peu les pieds, les
muscles contractés . Surtout les épaules.
« -Non Nils ! ça
ne va pas ! recommence ! »
J’acquiesce. Et je recommence.
Certains disent que mon métier n’est pas répétitif, qu’on « devient »
quelqu’un d’autre à chaque fois. Ils n’ont pas tort. Mais ils n’ont pas
raison.
D’une fois sur l’autre, c’est très varié. Mais marcher
toute la journée dans un décor de carton pâte de 36 façons différentes,
je n’appelle pas ça de la variété.
Et c’est reparti pour un tour
:
« -Nils ! Deviens Kennit ! Il fait peur, on doit le voir
dans ta démarche… Tu doit être plus...
-Méchant ? Fougueux ?
Déterminé ?
-Un petit mélange… je te fais confiance. »
/>Je me place à nouveau sur mon bout de trottoir, et j’attends le
signal. Denis me le donne. J’allonge un peu mon pas, je serre mes
muscles et je fais un petit sourire carnassier. Ça devrait aller. Tout
du moins je l’espère.
Parce que là, j’ai pris la place de Kennit
depuis trois mois. Et ça commence à faire long.
Il faut vraiment
que j’y arrive. C’est bientôt terminé, il me semble. Le mois prochain,
salut la compagnie, Kennit n’existe plus. Je prendrai un peu de temps à
moi.
Du temps pour Nils, enfin.
Mais non, Denis n’est
toujours pas satisfait. Par moments, je le trouve trop perfectionniste.
Evidemment, dans son métier, il se doit de ne créer que des bijoux.
Mais d’une manière ou d’une autre, à chaque fois il y a des séquences
pas bien raccord. Denis, il essaye de les éradiquer.
Parfois pour
plaisanter, Les gens de son équipe lui disent que l’impossible nous ne
l’atteignons pas, qu’il nous sert de lanterne. Et ça le fait rire. Il
dit qu’en tendant le bras, il peut toucher les projecteurs.
/>« -C’était mieux Nils, mais il faut recommencer.
-Pourquoi ?
/>-Ton sourire était un peu trop… carnivore, si tu vois ce que je veut
dire.
-Je crois comprendre, mais tu sais, l’impossible… »
/>Il lève le bras et attrape le projecteur, un sourire aux lèvres. Un
sourire qui semble dire : « désolé mon petit gars, mais tu n’y couperas
pas : recommence !! »
Docile, je repars. Cette fois-ci bien
déterminé à combler les attentes de Denis. J’attends debout au bord de
mon trottoir. Nils aurait croisé les bras. Mais Kennit regarde le ciel
en grattant sa barbe.
Action. Je lève le pied gauche et je
l’avance d’environ 80 centimètres. Pareil pour l’autre pied.
/>J’accelère. Nils marche lentement, respire à fond et profite du
paysage urbain.
Kennit, lui, jette des regards méfiants de-ci
de-là. Il est en terrain hostile. Tout les 3 pas environ, il se
retourne discrètement et surveille ses arrières. C’est un homme
traqué.
En moi-même, en Nils je veut dire, je pense : « Merde ! je
n’ai pas regardé derrière moi ! »
J’essaye de me calmer : « Fait
comme si de rien n’était !! Ne prends pas un air gêné !! NON
NILS
! »
Je regarde le trottoir. Un repère au sol m’indique que là, on
ne voit que mon visage sur l’écran.
Depuis ce matin, j’ai pris
mes repères.
Je peins sur mon visage, ou plutôt sur celui de
Kennit, un air de profonde anxiété, j’ouvre
grand les yeux et je
mords l’interieur de mes joues. Je jette rapidement un regard dans mon
dos.
Denis me fait le signe convenu. Je prends un air
de profonde terreur, ma bouche s’ouvre, et il
en sort un cri
inarticulé.
Kennit démarre au quart de tour. Il est habitué à
l’urgence et au danger. Sa foulée s’allonge. Ses pieds effleurent à
peine le bitume postiche. Le vent pousse les cheveux de Kennit dans son
visage.
Nils les aurait retirés. Kennit ne peut pas. Il n’en a ni
le droit, ni l’envie, ni le temps. Il court à en perdre haleine, ne
voit ni les passants, ni les devantures ni même la direction dans
laquelle il court. Sa terreur est telle que moi-même, Nils Sorcor, je
partage la peur de l’homme qui court !
C’était mon but
ultime. Ne faire qu’un avec mon personnage. J’ai réussi !
Dans ma
tête, celle de Nils, c’est une explosion de joie, de bien-être.
/>Je suis heureux et fier.
C’est alors qu’une voix,
celle de Denis, le réalisateur, retentit :
« -Coupez ! C’est dans
la boîte ! »
certains auront remarqué mon
inspiration pour les noms...