Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

18 novembre 2019 à 18:19:28

Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateurs: Aube, Miromensil, Chapart, Claudius) » Histoire de Noël

Auteur Sujet: Histoire de Noël  (Lu 883 fois)

Hors ligne Champdefaye

  • Calame Supersonique
  • **
  • Messages: 1 860
  • L'éléphant est irréfutable
    • Le Journal des Coutheillas
Histoire de Noël
« le: 19 octobre 2019 à 13:14:34 »
Spoiler
[close]


HISTOIRE DE NOËL
Chapitre 1


Cette année-là, alors que la température restait étrangement douce, la pluie avait commencé à tomber la veille de la Toussaint et, depuis ce jour, il n’avait pas cessé de pleuvoir. Les chemins s’étaient transformés en bourbiers, les ruisseaux en torrents et les torrents en rivière. On disait que si ça continuait comme ça, demain, la route qui menait de St-Géraud à La Claux serait coupée.
Noël marchait sous la pluie depuis bientôt deux heures. Son chapeau de feutre avait perdu sa forme et ses larges rebords rabattus sur ses oreilles pendaient maintenant jusque sur ses épaules. Ses vêtements détrempés s'étaient collés à son corps et pesaient lourd sur son dos et sur ses reins. Il avançait encore plus péniblement qu’à l’ordinaire, trainant son pied difforme dans les ornières du chemin. Noël pressait le pas autant que sa démarche le lui permettait. Il voulait arriver à la Prétentaine avant la nuit car il avait gardé de son enfance une sourde crainte de l’obscurité et des esprits malfaisants qui la peuplent. D’ailleurs aucun homme de la région, même le plus courageux ou le plus inconscient, n’aurait eu l’idée de marcher dans l’obscurité, le vent et la pluie à travers cette campagne à demi submergée.
Pourtant, malgré l’humidité qui le pénétrait, malgré la nuit qui approchait et malgré le mauvais chemin qu’il lui restait encore à parcourir, Noël était joyeux : c’en serait bientôt fini de son infirmité. Le docteur Cottard lui avait assuré qu’une intervention chirurgicale sans danger permettrait de donner à son pied bot une mobilité quasi normale. C'était sans danger : on lui couperait le malheureux tendon atrophié qui maintenait son pied tendu vers le bas et, au bout de quelques jours, tout rentrerait dans l’ordre. Il pourrait marcher normalement. Le succès était assuré, avait dit le docteur, et ce serait presque sans douleur. La douleur, Noël s’en moquait bien. Il avait déjà tant souffert à cause de son pied bot qu’il était prêt à souffrir encore pour s’en débarrasser définitivement. Le docteur avait fixé l’opération à la semaine prochaine, au 26 décembre exactement. Il la ferait pour rien, pour la science, avait-il dit en ajoutant gaiement : "Ce sera mon cadeau d’anniversaire, Noël !"
Noël Couvresac était né vingt-huit ans auparavant, le 24 décembre 1850, d’Amandine Couvresac et de père inconnu. La pauvre Amandine, servante à la ferme de la Prétentaine, était morte en le mettant au monde. Elle n’avait que dix-sept ans. Le symbole de ce bébé arrivant la nuit de Noël avait touché Hector Patenaude, le maître de la Prétentaine, et il avait accepté que la Patronne, son épouse Marcelle, élève le nouveau-né au milieu de ses quatre enfants. Bien sûr, ils lui donnèrent le nom de Noël, Noël Couvresac.
L’année suivante fut bonne pour la Prétentaine, les fruits furent abondants et la moisson inespérée. Noël grandissait, traité par Marcelle comme elle avait traité ses propres enfants au même âge. Cependant, tandis qu’approchait la fin de la première année de son existence, l’étrange position du pied gauche du petit Noël devenait de plus en plus manifeste. Il fut bientôt impossible pour Marcelle Patenaude de prétendre l’ignorer plus longtemps. Bien qu’elle n’en ait jamais vu auparavant, elle n’avait pas tardé à mettre un nom sur l'infirmité : un pied bot. Noël avait un pied bot.
Les saisons passaient, mais pour la Prétentaine, l’année 1852 fut mauvaise : la grange brûla entièrement au début du printemps, une demi-douzaine de vaches mourut brusquement sans qu’on sache pourquoi et un bon tiers de la moisson fut perdu à cause des orages de la fin de juillet. Le Père restait de mauvaise humeur du matin au soir et cherchait plus souvent querelle à sa femme. De son côté, la Patronne s’agaçait à voir cet enfant qui ne se décidait pas à marcher et qui persistait à se trainer de coté sur le sol de la cuisine. Dans les années qui suivirent, l’abondance revint mais les choses empirèrent pour Noël tandis que son infirmité devenait de plus en plus visible. Sans s’en rendre compte, Marcelle s’était mise à le haïr. Aussi, la première fois qu'en sa présence, l’ainé de ses garçons se moqua méchamment de Noël en contrefaisant sa démarche, elle ne prit même pas la peine de le réprimander. Au contraire, elle éclata de rire, et toute la tablée avec elle. À partir de ce jour, c’en fut fini pour Noël. Sans devenir tout à fait le souffre-douleur de la famille, il sentit qu’il n’en faisait plus partie. Il n'avait que sept ans.
En quelques courtes années, son statut à la ferme se dégrada de fils adoptif à orphelin, puis d’orphelin à valet de ferme. Il n’était pas mal traité, mais il ne mangeait plus à la grande table, on ne lui parlait plus que pour lui adresser des ordres ou des rebuffades et quand des voisins ou des étrangers venaient le soir faire une visite à la Prétentaine, on l’envoyait à l'étable où un réduit lui avait été attribué pour qu'il en fasse son logement. Tout d’abord meurtri par cet exil, il avait fini par aimer ce refuge contre les moqueries fréquentes et les méchancetés occasionnelles de la famille. De plus, pour lui qui avait peur des goules, des sorcières, des démons et de toutes les créatures diaboliques de la nuit, c’était rassurant de dormir dans la chaleur de l’étable, au milieu des odeurs et des bruits familiers du troupeau.
Et c'est ainsi que les années avaient passé, lui travaillant à l'étable ou aux champs, faisant son ordinaire des restes de la famille et dormant près des vaches, jour après jour, nuit après nuit, saison après saison. À l'exception du Maître ou de la Patronne quand ils lui donnaient des ordres, personne ne lui adressait la parole. Il ne parlait jamais à personne.

Le chapitre 2 est publié un peu plus bas, après les premiers commentaires
« Modifié: 30 octobre 2019 à 07:44:38 par Champdefaye »

Hors ligne Vie QuatreSixQuatre

  • Buvard
  • Messages: 2
Re : Histoire de Noël
« Réponse #1 le: 20 octobre 2019 à 11:15:12 »
J'attends la suite avec impatience !

Hors ligne Zaga

  • Tabellion
  • Messages: 21
Re : Histoire de Noël
« Réponse #2 le: 20 octobre 2019 à 11:45:32 »
Captivant et bien écrit. Moi aussi j'ai hâte de lire la suite!

Hors ligne Champdefaye

  • Calame Supersonique
  • **
  • Messages: 1 860
  • L'éléphant est irréfutable
    • Le Journal des Coutheillas
Histoire de Noël - Chapitre 2/5
« Réponse #3 le: 21 octobre 2019 à 09:23:51 »
Histoire de Noël
Chapitre 2

Un jour, le nouveau médecin de Saint-Géraud, le docteur Cottard, était venu se présenter à la Prétentaine. Il venait de reprendre le cabinet du bon docteur Bonenfant et faisait la tournée des fermes des environs afin de rencontrer la patientèle qu'il avait achetée, d'ailleurs fort cher, à son prédécesseur. Après avoir donné une première consultation gratuite pour la jambe enflée de la Patronne, il avait accepté, pour la route, un petit verre de liqueur de châtaigne. Il allait prendre congé, quand Noël entra brusquement dans la grande salle pour informer la cantonade que la Maurine allait vêler dans l'heure.  Plaisantant à demi, Patenaude suggéra au docteur de venir assister la vache dans son vêlage. Cottard déclina l'offre sur le même ton trivial, mais en retour, il proposa d'examiner sur le champ l'infirmité de Noël. "Il se trouve, disait-il, qu'au temps de mes études, j'ai été quelques mois l'élève du Professeur Armand Panetier, titulaire de la chaire de chirurgie orthopédique de la Faculté de Médecine de Montpellier. J'ai eu ainsi l'occasion d’assister cet homme extraordinaire dans quelques opérations réparatrices pour des difformités usuelles, dont le varus équin, autrement dit le pied bot. Nous avons ici avec ce jeune homme un cas intéressant que j'aimerais examiner. Vous permettez ?" En des termes bien trop alambiqués pour qu'ils soient sincères, on lui fit comprendre que Noël était très occupé, surtout avec la Maurine qui allait vêler. Une vache délicate, celle-là, et vicieuse avec ça, et que seul Noël parviendrait à calmer pour la mise-bas. "C'est sûr que ça va bien lui prendre toute la nuit", ajouta la Patronne. Cottard n'insista pas, mais juste avant de partir, il réussit à glisser au valet de ferme : « Viens me voir à St-Géraud. À n'importe quelle heure du jour, mais seulement le mardi ou le jeudi. Tu n'auras rien à payer. N’oublie pas, le mardi et le jeudi. »
Et voilà pourquoi en ce jeudi de décembre, sur un chemin boueux quelque part entre Saint-Géraud et la Prétentaine, Noël luttait contre le vent et la pluie, épuisé, trempé mais heureux. Dans deux ou trois semaines, il pourrait marcher comme tous les autres et dans moins d’une heure, peu avant la tombée de la nuit, il serait à l’abri dans son étable, dans la tiédeur animale de ses vaches.

Après la traversée du bois de l’Hautil, le chemin descend pendant une centaine de pas vers le pont de pierre qui enjambe la Petite Sandre. Une fois franchi le pont et montée la côte du Pré au Diable, il n’y a plus que trois quarts de lieues à parcourir pour arriver à la Prétentaine.
Noël avançait dans l’obscurité presque totale du sous-bois, mais devant lui, l’orée se dessinait comme une tache grise sur un noir linceul. Quand il y parvint, la faible lumière du jour qui persistait encore lui permit d’apercevoir le vieux pont.
La Petite Sandre, gonflée comme un torrent, ne se contentait plus du passage sous l’arche de pierre. Elle l’avait contournée de chaque côté et ne laissait plus apparaitre que le dos d’âne que formait le pont au milieu d’un furieux tourbillon. De sa position de surplomb, Noël pouvait distinguer le chemin qui plongeait dans la rivière une bonne trentaine de pas avant le pont. Il comprit que s’il tentait de rejoindre sa partie émergée, il serait vite emporté par le courant. Il lui fallait donc rebrousser chemin jusqu’à la grand-route, l’emprunter jusqu’à Saint-Martin, en espérant que le pont n’y ait pas été emporté et, de là, rejoindre le chemin de la Prétentaine.  Cela signifiait deux lieues de plus à parcourir, au moins deux heures de marche dans le noir presque absolu. Noël commençait à ressentir fatigue et découragement. Un moment, il envisagea de se confectionner un abri dans le bois de l’Hautil et d’y attendre le jour, mais l’idée de passer la nuit dehors lui noua le ventre. L’obscurité était venue. Il resta debout, de longues minutes à écouter la rivière en crue, incapable de choisir entre la terreur d’une nuit en forêt et le risque d’une traversée de la campagne à l’aveugle.

La pluie cessa brusquement et le vent chassa les nuages, faisant naitre la pleine lune. La Petite Sandre apparut dans la lumière blafarde comme une coulée de lave argentée. De temps en temps, une forme noire crevait un instant sa surface pour bondir et disparaître à nouveau dans le remous comme un marsouin dans la vague.
Cette nouvelle clarté rassura Noël. Il pensa qu'en se hâtant, il pourrait encore arriver à la ferme à temps pour quémander un bol de soupe à la Patronne. Il tourna le dos à la rivière en folie et se mit en chemin.
Les nuages poursuivaient leur course sous la lune, alternant les moments de ténèbres et de clarté. Quand l’obscurité durait trop longtemps, Noël s’arrêtait jusqu’à ce que le ciel se libère. Il avait rejoint la grand-route depuis plus d’une heure, et bientôt, il put apercevoir le clocher de la nouvelle église de St-Martin dont la pointe d’ardoises luisait sous la lune.

Bien qu’elle ait été construite plus de deux cents ans auparavant, on continuait de l’appeler la nouvelle église. L’ancienne, qui se trouvait alors près de la rivière, au cœur du village, avait été détruite par un incendie. Un an après la catastrophe, le Comte de Clavières avait offert un grand terrain situé sur le plateau pour qu'on l'y reconstruise. C’était un ancien verger qui ne donnait plus. Il était entouré d’un mur croulant et limité du côté du couchant par l’escarpement qu'une boucle que la Petite Sandre avait creusé au cours des siècles. Pendant qu’on y transportait les tombes de l’ancien cimetière, on avait construit une église plus grande et plus belle. Et depuis cette époque, entourée des tombeaux des habitants, protégée par son mur d’enceinte, la nouvelle église dominait la petite ville comme un château seigneurial.

À SUIVRE

Le chapitre 3 est publié un peu plus bas
« Modifié: 25 octobre 2019 à 20:39:31 par Champdefaye »

Hors ligne Zaga

  • Tabellion
  • Messages: 21
Re : Histoire de Noël
« Réponse #4 le: 21 octobre 2019 à 12:25:16 »
Bonjour,
Ce deuxième chapitre tient les promesses du premier, l'attention du lecteur ne se relâche pas. Le décor est bien planté, le texte fourmille de détails crédibles (noms de lieux, surnoms, patronymes, etc.). Il y a une ambiance prenante et, comme hier, j'attends impatiemment la suite de cette Histoire de Noël.


Hors ligne Champdefaye

  • Calame Supersonique
  • **
  • Messages: 1 860
  • L'éléphant est irréfutable
    • Le Journal des Coutheillas
Re : Histoire de Noël
« Réponse #5 le: 22 octobre 2019 à 16:21:59 »
Merci Zaga,
Comme j’avais oublié de répondre à ton premier commentaire, j’ai bien failli oublier de répondre à celui-ci.
Content de savoir que tu trouves  l’ambiance prenante car, comme je l’ai dit en tête du premier chapitre, je n’ai aucune expérience dans le domaine de l’épouvante et je me demandais si le lecteur y croirait.
Encore trois chapitre à venir dans lesquels, en principe, l’angoisse devrait aller crescendo, jusqu’à la terreur absolue, du moins j’ai fait  tout ce que je pouvais pour.

Hors ligne Champdefaye

  • Calame Supersonique
  • **
  • Messages: 1 860
  • L'éléphant est irréfutable
    • Le Journal des Coutheillas
Histoire de Noël - Chapitre 3/5
« Réponse #6 le: 23 octobre 2019 à 08:14:54 »
Histoire de Noël
Chapitre 3

Quand la grand-route qui vient de St-Géraud approche de St-Martin, elle commence par longer le mur du cimetière, puis elle descend du plateau pour contourner la butte de l’église. Elle passe entre la rivière et la petite falaise pour entrer dans le bourg, le traverser et rejoindre enfin le pont qui lui permet de filer vers La Claux et au-delà.

Noël avait à peine entrepris la descente vers le bourg qu'il comprit que cette route aussi était coupée. La Petite Sandre en crue avait envahi tout l’espace entre son lit habituel et le pied de la butte de l’église. L’épuisement et le désespoir le saisirent d'un coup. Il faisait nuit et seul le bon vouloir d'une lune incertaine lui permettait d'avancer sans chuter tous les dix pas. L'angoisse d'avoir peut-être à attendre le jour sans toit ni murs pour le protéger des créatures de la nuit l'avait étreint depuis la traversée du bois de l'Hautil. Maintenant que rejoindre la Prétentaine était devenu chose impossible, elle se transforma en panique. Il se mit à gémir, à se frapper le front, à tourner sur lui-même. Il pleurait, criait vers le ciel, insultait la nuit, implorait la lune, maudissait sa jambe. Étourdi par ses pirouettes, essoufflé par ses cris, il finit par se laisser tomber au sol, où il resta prostré, assis sur ses talons, le front posé sur ses genoux. Les nuages revinrent en nombre et l’obscurité et la pluie avec eux.

Tout à coup, Noël se rappela l’église. Il redressa la tête, cherchant autour de lui. Il ne pouvait pas en apercevoir le mur, mais il savait qu'elle était tout près. Il pourrait certainement y trouver un abri pour la nuit.
Le meilleur endroit serait la sacristie. Il y trouverait des cierges et de quoi les allumer. Au sec, avec de la lumière et le bon Dieu, la Sainte Vierge et Saint Martin pour le protéger des démons, il pourrait attendre en sécurité que le jour revienne. Il se releva, choisit une direction au hasard et commença à avancer, les mains tendues devant lui. Ses pirouettes lui avaient fait perdre le sens de l’orientation, mais il eut de la chance car ses paumes rencontrèrent tout de suite les pierres rugueuses du mur. Il lui suffisait maintenant de le longer à tâtons pour parvenir inévitablement à la grille qui ouvrait sur l’allée de graviers menant à la porte de l’église. Lorsque ses mains rencontrèrent le froid humide du métal, il commença à palper la grille pour en trouver la serrure, mais il comprit qu'elle était ouverte, ses deux vantaux tournés vers l’intérieur. Il pénétra dans le cimetière. Tâtant prudemment le sol de son bon pied, il trouva les graviers de l’allée qui le mènerait jusqu'à la porte de l'église. Plus qu'une douzaine de pas à parcourir dans le noir et il serait enfin à l'abri et en sécurité. Il atteignit enfin la grande porte et commença à la parcourir du plat de la main à la recherche de sa poignée. Le bois de la porte ruisselait d'eau de pluie, les gros clous de renfort qui le traversaient griffaient ses mains fébriles, mais il finit par en trouver le bec de cane. Bloqué ! La porte était fermée, fermée à clé, verrouillée, cadenassée ! Fou de désespoir, accroché d'une main au loquet, de l'autre, Noël se mit à frapper les battants en criant des suppliques et des injures mêlées de prières au Bon Dieu et à tous les Saints du Paradis. Il ne s'arrêtait que pour coller son oreille au bois ruisselant, espérant sans y croire entendre un curé, un sacristain, un fidèle, un être humain répondre à ses coups : "Voilà, voilà ! Qui est là ? Ah, c'est toi, Noël de la Prétentaine. Attends, je vais t'ouvrir !" Mais rien. Il n'entendait rien, que le bruit du vent qui soufflait dans les ifs, de la pluie qui tombait sur le toit d'ardoise et du sang qui battait dans ses oreilles. Il se laissa glisser au sol, le dos contre la porte, le visage tourné vers le ciel, inondé de larmes et de pluie. Il était là, tremblant, résigné, certain de mourir, emporté aux enfers par une créature immonde qui sortirait bientôt de l'un des tombeaux qui l’entouraient.

Les minutes passèrent et la pluie cessa. Une fois de plus, le vent avait dégagé le ciel. La lumière blafarde redonna un peu de conscience à Noël. Il se mit à réfléchir. L’église était fermée. Personne n’y habitait car le curé de Saint-Martin avait gardé l’usage de l’ancien presbytère au centre du bourg. Rester là, dehors, dans le cimetière était impensable, bien plus dangereux la nuit que n’importe quelle forêt profonde ou que n’importe quel plateau venteux et désolé, chacun sait cela. Il fallait profiter de cette clarté nouvelle pour descendre en ville et demander l’hospitalité à la première maison venue... mais c’était impossible : la route était inondée...  mais il ne fallait pas rester là, c'était trop dangereux... mais la route de Saint-Martin était coupée... mais… Ses pensées qui tournaient en rond allaient de nouveau le conduire au désespoir quand il se souvint du raccourci qui permettait d’accéder directement du centre de St-Martin jusqu’à sa nouvelle église. Il l’avait pris une fois quand il était enfant pour venir assister au mariage de la fille du docteur Bonenfant. C’était un chemin si escarpé que par endroits on avait dû y creuser des marches. En bas, il prenait naissance derrière la Mairie et, tout en haut, il aboutissait à une petite porte ménagée dans le mur d’enceinte du cimetière. "C’est par là qu’il faut descendre, se disait Noël. Il faut que je trouve la petite porte. Sainte-Vierge et Saint Martin, faites que je trouve la petite porte." Le vent redoubla et un grand froid descendit sur lui. Sa mauvaise jambe était toute ankylosée et sa cheville le faisait souffrir. Noël se releva avec peine en s’appuyant sur le bois de la porte encore luisante de pluie. Tout en laissant sa main droite frôler les pierres, il commença à longer l’église. Il écarquillait les yeux, espérant repérer la porte qui lui permettrait de rejoindre le chemin vers le centre du bourg, mais l’enchevêtrement des monuments funéraires et des croix l’empêchait d’apercevoir la moindre partie du mur. Il en était trop loin. Pour s’en rapprocher, il lui faudrait quitter la protection que lui offrait la proximité de la maison de Dieu. Il faisait de plus en plus froid. Brusquement décidé, il repoussa de la main le mur de l’église et se dirigea vers une allée entre les tombes. Il lui suffirait de la parcourir jusqu’au bout. Là, il ne pourrait pas manquer de rencontrer le mur d’enceinte qu’il lui serait facile de suivre jusqu’à atteindre la petite porte. Il entra dans l'allée. C’est quand il eut parcouru une dizaine de pas entre les premières stèles qu'il crut voir quelque chose bouger sur sa gauche.

A SUIVRE

Le chapitre 4 est publié un peu plus bas,
« Modifié: 25 octobre 2019 à 20:40:13 par Champdefaye »

Hors ligne Zaga

  • Tabellion
  • Messages: 21
Re : Histoire de Noël (Chapitres 1, 2 et 3 / 5)
« Réponse #7 le: 23 octobre 2019 à 11:46:34 »
 Bonjour Champdefaye,
Comme annoncé, dans ce chapitre le curseur est encore monté d'un cran et le "héros", de plus en plus angoissé et vulnérable, ne fait que s'enfoncer dans la solitude et la peur. Vu l'infirmité dont il souffre; le milieu décrit, plutôt rural; les superstitions et les nombreuses références à la religion, on pense à une époque qui se situerait entre la fin dix-neuvième et le début du vingtième siècle. (Bonne hypothèse?). La mentalité et les croyances d'alors ont leur rôle à jouer car elles participent à installer et entretenir l'ambiance déjà évoquée.
Noël semble plutôt mal barré et, comme dans les films, les nouvelles, voire les romans d'épouvante, on suit avec un  mélange de curiosité et d'appréhension tranquille - le spectateur ou le lecteur, lui, ne risque rien - les désillusions successives et l'enfoncement progressif du héros dans une situation toujours plus oppressante et dégradée. L'important, comme dans une bonne recette, est que tout soit bien dosé. Si le trait est trop appuyé, le charme se rompt, d'où un exercice délicat d'équilibre à trouver.
C'est le cas ici il me semble, le récit maintient le lecteur en haleine, la preuve en est - du moins en ce qui me concerne - que, comme les deux jours précédents, j'ai hâte d'être à demain pour connaître la suite!
Merci dès à présent pour ces bons moments de lecture.
P.S. Je te signale une petite erreur d'inattention: dans la phrase: "Il atteint enfin la grande porte...", c'est le passé simple, bien sûr, qu'il faut, et non le présent.
A te lire très vite.

Hors ligne Champdefaye

  • Calame Supersonique
  • **
  • Messages: 1 860
  • L'éléphant est irréfutable
    • Le Journal des Coutheillas
Re : Histoire de Noël (Chapitres 1, 2 et 3 / 5)
« Réponse #8 le: 23 octobre 2019 à 20:30:42 »
Merci Zaga, tu as très bien compris les difficultés de ce genre de texte : à chaque instant en dire assez pour susciter le malaise, mais pas trop pour ne pas déflorer la chute trop tôt, et l'instant d'après, en dire encore un peu plus pour aller vers la peur et au-delà, jusqu'au dénouement.  Ça demande du temps et d'innombrables relectures et corrections, chaque mot ayant sa part dans la création de l'ambiance.  Le genre épouvante a ses conventions (le mauvais temps, la campagne déserte, le crépuscule, la nuit, la faibke victime, le cimetière, la peur du surnaturel...) et à force de les respecter, on risque de tomber dans le cliché. J'espère que ce ne sera pas le cas.
La fin du XIXème siècle est l'époque bénie pour les histoires d'épouvante, et tu as su parfaitement situer le récit. Bravo, mais n'aurais-tu pas été un peu guidée par ce passage du premier chapitre ?

Citer
Noël Couvresac était né vingt-huit ans auparavant, le 24 décembre 1850, d’Amandine Couvresac et de père inconnu.

Et merci pour le passé simple. C'est corrigé.

A très bientôt pour le 4ème chapitre
« Modifié: 23 octobre 2019 à 20:32:50 par Champdefaye »

Hors ligne Feather

  • Troubadour
  • *
  • Messages: 298
Re : Histoire de Noël (Chapitres 1, 2 et 3 / 5)
« Réponse #9 le: 24 octobre 2019 à 10:05:49 »
Bonjour Champdefaye,

Merci pour la qualité de ton écrit (l'environnement, les personnages, l'énigme...).
Il y a cependant, quelque chose qui me gêne, peut-être le fait que tu ne suscites pas assez, mais c'est un avis très personnel, l'imaginaire et la réflexivité du lecteur, tu en donnes trop, de façon trop chirurgicale. Et du coup, j'ai eu le sentiment de n'y mettre aucune énergie, aucun effort de compréhension ou d'intuition.
Au plaisir de te lire.

Hors ligne Champdefaye

  • Calame Supersonique
  • **
  • Messages: 1 860
  • L'éléphant est irréfutable
    • Le Journal des Coutheillas
Re : Histoire de Noël (Chapitres 1, 2 et 3 / 5)
« Réponse #10 le: 24 octobre 2019 à 16:19:51 »
Merci Feather d’avoir prêté attention à mon histoire de Noël.
Comme tu as vu, mon écriture est différente de la tienne, tout au moins de celle que j’ai découverte dans tes fréquentes publications.
Dans la plupart des miennes, je ne donne pas (ou peu, ou pas assez) à imaginer. J’aime décrire le plus précisément possible avec des mots, tout en essayant d’éviter l’utilisation d’une trop grande quantité  d’adjectifs et d’adverbes. Je ne cherche pas à ce que le lecteur imagine, je souhaite qu’il voie ce que j’ai imaginé.
Dans le cas particulier de cette histoire, il n’y a rien à deviner, pas d’énigme ; il y a juste à se laisser porter, sans effort, par le récit dont j'espère qu'il mène vers la peur. J’aimerais que lorsqu’on lit ce texte, on soit dans le même état d’esprit que les enfants devant un conteur racontant une aventure de marins perdus ou un récit d’épouvante. Pour compléter ce cliché, si les lecteurs s’imaginent assis en rond dans la clairière d’une inquiétante forêt profonde autour d’un rassurant feu de bois, ce sera encore mieux.
Deux remarques :
-peux-tu me dire ce que tu entends par réflexivité. ? Larousse ne m’a pas éclairé.
-peut-on donner trop tout en le faisant de façon chirurgicale ?
Un souhait :
-que le chapitre 4 à venir sollicite davantage ton imagination.

Hors ligne Feather

  • Troubadour
  • *
  • Messages: 298
Re : Histoire de Noël (Chapitres 1, 2 et 3 / 5)
« Réponse #11 le: 24 octobre 2019 à 18:51:52 »
J'entendais par réflexivité la capacité à produire une pensée autre, par extension au sens offert par le texte. C'est en quelque sorte infliger une dynamique chez le lecteur par des silences, une ponctuation ou des associations de mots par exemple. Créer des reflets possibles afin de ne pas tout dévoiler. La générosité dans l'écriture est importante, mais je pense aussi qu'elle devient efficiente lorsqu'elle est jumelée à la liberté. Peut-être est-ce un caractère de pédagogue que je perçois, qui à mon sens pourrait être évité.
Ceci dit, je trouve ton texte bon.

Hors ligne Champdefaye

  • Calame Supersonique
  • **
  • Messages: 1 860
  • L'éléphant est irréfutable
    • Le Journal des Coutheillas
Re : Histoire de Noël (Chapitres 1, 2 et 3 / 5)
« Réponse #12 le: 25 octobre 2019 à 06:50:54 »
Bonjour Feather,
Citer
...produire une pensée autre, par extension au sens offert par le texte.
Citer
...infliger une dynamique chez le lecteur par des silences, une ponctuation ou des associations de mots par exemple
Citer
...Créer des reflets possibles afin de ne pas tout dévoiler

Ces objectifs de l'auteur, ou plutôt ces effets sur le lecteur, sont ceux de la poésie, et non ceux du roman ou, mieux encore, de la nouvelle. 
Quand je lis, ou plus exactement quand je lisais Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, ceux-là me donnaient amplement à imaginer par leurs ellipses, leurs sonorités, leurs rythmes, leurs images.
Quand je lis Madame Bovary, À la recherche du temps perdu, Voyage au bout de la nuit ou Plateforme, la précision des descriptions des lieux, des personnages et des actions par le choix de mots simples et d'images claires ne me donnent pas à imaginer, mais à voir.
C'est ce que moi, je recherche dans la littérature, et c'est pourquoi je ne lis pratiquement jamais de poésie, et c'est pourquoi, dans les romans, je suis gêné par les effets recherchés, les préciosités ridicules et les textes jolis. J'essaie donc d'épurer mes textes de ce genre d'effet.
Par ailleurs, je reconnais que les rails entre lesquels je veux conduire le lecteur jusqu'au dénouement le privent de liberté, mais je considère que s'il est entré dans mon texte, c'est qu'il a accepté de l'abdiquer pour un temps. S'il veut un support pour laisser sa pensée vagabonder, qu'il lise de la poésie, écoute de la musique ou aille se promener dans un sous-bois. C'est peut-être autoritaire mais c'est comme ça que je considère la lecture, et donc l'écriture. Cette volonté n'a rien à voir avec un désir quelconque de pédagogie, mais avec le souhait de raconter du mieux possible une histoire.
Attention, bientôt, l'avant dernier chapitre, le chapitre 4.
« Modifié: 25 octobre 2019 à 06:54:13 par Champdefaye »

Hors ligne Feather

  • Troubadour
  • *
  • Messages: 298
Re : Histoire de Noël (Chapitres 1, 2 et 3 / 5)
« Réponse #13 le: 25 octobre 2019 à 08:33:46 »
Champdefaye,
Bonjour,
Je comprends ta démarche, elle est louable. Et ceci embellit certainement tes écrits. Je pense aussi qu'aujourd'hui les genres sont moins tranchés. Vivement le quatrième chapitre... Affaire à suivre

Au travers de tes remarques transparaît une telle force, ton écriture me parle davantage elle vibre sous tes propos avec une belle conviction. Et j'en reçois tout le reflet...
« Modifié: 25 octobre 2019 à 08:55:31 par Feather »

Hors ligne Champdefaye

  • Calame Supersonique
  • **
  • Messages: 1 860
  • L'éléphant est irréfutable
    • Le Journal des Coutheillas
Re : Histoire de Noël (Chapitres 1, 2 et 3 / 5)
« Réponse #14 le: 25 octobre 2019 à 12:38:00 »
Merci Feather, venant de toi, ça fait plaisir.
Et, dans quelques minutes, le chapitre 4 !

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.15 | SMF © 2017, Simple Machines
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.055 secondes avec 22 requêtes.