Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

11 novembre 2019 à 22:53:54

Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateurs: Aube, Miromensil, Chapart, Claudius) » À neuf ans je ne sais pas faire du vélo

Auteur Sujet: À neuf ans je ne sais pas faire du vélo  (Lu 413 fois)

Hors ligne Keanu

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À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
« le: 29 septembre 2019 à 19:55:27 »
À neuf ans je ne sais pas faire du vélo. Je vois les enfants du village traverser le pont en pédalant comme des fous. Sur leurs visages je perçois le plaisir de la vitesse, de l'équilibre, et la découverte d'une liberté en dehors du cocon parental. Les garçons font des roues arrière. Ils semblent vouloir prouver et éprouver leur masculinité à travers l'émancipation, la virtuosité et la prise de risque. Je jalouse leurs corps solaires.

À neuf ans je suis un garçon peureux et cérébral tourné vers l'intérieur de lui-même. J'existe plutôt par le langage que par le corps. Je suis tout entier animé de pensées et de mots plutôt que de gestes et d'actes. J'accomplis très peu de choses avec mes mains et je ne connais pas la vie pratique, le monde des prouesses et des sensations. J'échoue à exister dans la simplicité du présent car la perspective d'exister dans les yeux de l'autre dépossède mon corps de sa vitalité et de sa lumière.

Papa me protège tant qu'il veut faire chaque chose à ma place. Papa revendique son côté féminin. Maman lui dit que je n'ai pas besoin d'une seconde mère. Papa ne peut pas signer un document en présence de quelqu'un : sa main tremble terriblement. Il me confie que c'est parce qu'il est gaucher contrarié et qu'on a trop frappé sa main avec une règle lorsqu'il écrivait à l'école.

En CM1 j'apprends que je vais devoir faire du vélo devant tout le monde. Je suis terrorisé. Aussi, le mois précédant l'événement, papa m'amène tous les jours sur le grand parking à côté de la maison afin que je m'exerce.


*


Aujourd'hui j'aime dire en plaisantant que le concept d'« action » est en vérité un concept de droite, ce qui me permet de protéger et de valoriser ma vieille identité malheureuse.
Plus jeune j'avais cette arrogance du langage et de l'idée : je ne me rendais pas compte du caractère bourgeois de cette arrogance et qu'elle servait à me défendre de la honte de ne savoir rien faire de mes mains, de la honte de n'être pas un corps masculin qui brille fièrement.

La masculinité est souvent associée aux travaux manuels, à l'intrépidité et à la vigueur physiques, à l'action sur le monde extérieur. J'ai souvent eu l'impression à cet égard de n'être pas assez homme, de n'être pas assez agissant pour plaire aux filles. Mes mains ont parfois davantage tremblé auprès d'elles. Lors de mon adolescence, j'ai craint que ma propension à vivre dans ma tête plutôt qu'avec mon corps ne me désavantage sur le marché de la séduction.

Je parviens à dessiner grossièrement l'arbre de ma honte. Je sais qu'il a poussé sur ma difficulté à réaliser des choses ordinaires avec mes mains. Je sais qu'il s'enracine dans mon enfance introspective, dans mon ignorance marginale du vélo, dans mon incapacité à laisser briller mon corps.


*


Aujourd'hui j'ai compris que la fragilité pouvait être désirable. Aujourd'hui je sais que je peux plaire aux filles. J'arrive régulièrement à faire briller mon corps. J'arrive à faire du vélo comme tout le monde. Mais depuis quelques années j'ai besoin d'alcool pour ne pas assimiler mes proches à un peuple de juges moqueurs — car mes mains tremblent toujours.

En écrivant, je dessine une petite carte de ma mémoire afin de trouver le confluent de mon intensité et de ma fêlure. Je cherche à comprendre mes mains qui tremblent auprès des autres. Je cherche à savoir si mon corps est festif, si la nuit est anxieuse. J'essaie de me pardonner avec brutalité et de m'en vouloir avec douceur. J'essaie d'enchanter et d'exorciser mes yeux, d'abréger et d'étirer le temps. Je cherche la forêt pour tempérer mon narcissisme, le bruit de la pluie pour m'endormir, le soleil de juillet pour oublier la peur. Je cherche une politique pour ma tendresse, une intégrité pour ma colère, une magie pour ma tristesse. Je cherche une peau sans pensée, un désir sans violence, une famille sans rancœur, la dévotion des chiens.

J'essaie de vivre auprès de moi.
« Modifié: 22 octobre 2019 à 16:29:37 par Keanu »

Hors ligne Léilwën

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Re : À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
« Réponse #1 le: 30 septembre 2019 à 00:03:06 »
Oooooh, Keanu ! :)

Citer
À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
=> j'aurais dit "de vélo", mais j'imagine que c'est pour donner une tonalité enfantine ?
Citer
Ils semblent prouver et éprouver leur masculinité à travers l'émancipation
=> je suis pas fan de la tournure "sembler prouver" qui fait trop anglicisme à mes oreilles...
Spoiler
[close]
Citer
Je jalouse leurs corps solaires.
=> j'aime bien ! :)
Citer
que vers l'extérieur des autres
=> "l'extérieur des autres" me semble bizarre comme formulation... pour moi ça veut dire qu'on ne s'intéresserait qu'à l'aspect extérieur des autres, ce qui me semble un peu trop superficiel... j'aurais dit "l'extérieur et les autres" ; mais peut-être que je n'ai pas bien saisi ce que tu voulais dire ?
Citer
J'échoue à exister dans la simplicité du présent car la perspective d'exister dans les yeux de l'autre dépossède mon corps de sa vitalité et de sa lumière.
=> :coeur: :coeur:
Citer
Papa me protège tant qu'il veut faire chaque chose à ma place. Papa revendique son côté féminin. Maman lui dit que je n'ai pas besoin d'une seconde mère.
Papa ne peut pas signer un document en présence de quelqu'un : sa main tremble terriblement. Il me confie que c'est parce qu'il est gaucher contrarié et qu'on a trop frappé sa main avec une règle lorsqu'il écrivait à l'école.
=> ça décrit bien une tonne de préjugés et de discriminations malheureusement encore très imprégnées dans nos réalités tout ça :(
Citer
Aujourd'hui j'aime dire en plaisantant que le concept d'« action » est en vérité un concept de droite, ce qui me permet de protéger et de valoriser ma vieille identité malheureuse.
=> le sens global de la phrase m'est obscur :(
Citer
Aujourd'hui je sais que je peux plaire aux filles.
=> il y a un définition universelle de "les filles" ? ;)
Citer
Je cherche la forêt pour tempérer mon narcissisme, le bruit de la pluie pour m'endormir, le soleil de juillet pour oublier la peur.
Je cherche une politique pour ma tendresse, une intégrité pour ma colère, une magie pour ma tristesse.
=> :coeur: :coeur:

Eh beh... il est violent ce texte ; violent de violence ordinaire, de préjugés, de cases, de stéréotypes. Tout le texte, je me suis demandé si le narrateur allait prendre conscience que tous ces carcans pouvaient être dépassés et la fin m'apparaît douce-amère en mode "oui, j'ai accepté certaines choses, j'apprends à être qui je suis, mais je veux quand même renvoyer l'image de ce qu'on attend de moi"... un peu comme beaucoup d'humains je crois :(
Grammar nazi en désintoxication intensive

Tu débarques et tu es un peu perdu ? Je peux peut-être t'aider par ici

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Re : À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
« Réponse #2 le: 30 septembre 2019 à 12:05:31 »
Salut Keanu :)

Citer
Ils s'amusent à tutoyer la sensation de la vitesse et l'orgueil de l'équilibre
Je crois que je vois ce que tu essaies de dire ici, mais j'ai trouvé la phrase un peu "too much". Soit je changerais "tutoyer", soit j'abrègerais, j'enlèverais "sensation" et "orgueil".

Citer
Leurs visages disent la découverte d'une liberté physique et sociale qui échappe au regard des parents.
Cette phrase pareil, elle ne m'a pas enchantée. Je trouve que c'est un peu beaucoup pour un visage, de raconter tout ça.

Citer
J'existe plutôt par le langage que par le corps.
ça j'aime bien. c'est simple mais ça en dit long.

Citer
Je suis tout entier animé de pensées et de mots plutôt que de gestes et d'actes.
ça c'est un peu redondant

Citer
J'échoue à exister dans la simplicité du présent car la perspective d'exister dans les yeux de l'autre dépossède mon corps de sa vitalité et de sa lumière.
ça c'est cool

Citer
Aujourd'hui j'aime dire en plaisantant que le concept d'« action » est en vérité un concept de droite
ici il y a tout d'un coup un trou temporelle, on se retrouve des années après, et pourtant c'est toujours raconté de la même manière et au même temps, ça m'a un peu troublée.

Citer
dans mon incapacité à laisser briller mon corps.
j'ai de nouveau une impression de redondance dans tout ce paragraphe, qui culmine avec la répétition de "briller"

Citer
Cette honte s'est quelquefois glissée jusque dans le sexe et a pu créer en moi un besoin nocif de cicatriser la blessure virile par la prise de pouvoir sur le corps des femmes.
phrase un peu longue

Citer
Aujourd'hui je sais que je peux plaire aux filles.
d'un côté on se dit, cool, il a appris quelque chose, mais de l'autre on se rend compte, comme l'a relevé Léli, des abysses remplis de préjugés qui l'entourent encore. Plaire aux filles, cette phrase confère encore une idée qu'il y a "des filles" et "une manière de plaire" et que si t'es un mec, il faut "plaire aux filles".

Citer
briller mon corps
j'imagine que la répétition ici est voulue, mais elle ne me semble pas nécessaire

Citer
Je cherche à savoir si mon corps est festif, si la nuit est anxieuse.
j'ai pas trop compris "festif" et "nuit anxieuse"

Citer
d'abréger et d'étirer le temps.
je ne sais pas ce que cette contradiction signifie dans ce contexte

Citer
la dévotion des chiens.
j'ai trouvé bizarre cette comparaison

Citer
J'essaie de vivre auprès de moi.
:coeur:

Alors en général, j'ai beaucoup moins aimé que d'habitude. J'ai bien aimé l'idée, mais je crois que c'est à peu près tout. Je n'y ai pas retrouvé ces émotions complexes qui si souvent colorient tes textes. Cette fois, j'ai lu une suite de phrases dont je comprenais le sens, mais plus par logique que sentiment (je crois que tu as déjà ressenti ça plusieurs fois en lisant certains de mes passages, et maintenant je comprends mieux la différence).

Tout au long du texte, j'ai ressenti une sorte de redondance qui je trouve n'était pas nécessaire et m'empêchais de plonger plus en profondeur dans les ressentis du narrateur. Je trouve ce thème très important, mais peut-être qu'il aurait été mieux abordé avec des phrases moins explicites, je ne sais pas trop comment dire ça. Des phrases qui laissent au lecteur le soin d'y trouver une signification, et d'ailleurs, en général, tu sais très bien le faire, en racontant des histoires plutôt que des conclusions déjà tirées, je ne sais pas si tu me comprends.

Voilà, en espérant que ça puisse t'aider d'une manière ou d'une autre,

à bientôt!!



"[...] alors le seul fait d'être au monde
  remplissait l'horizon jusqu'aux bords"
  Nicolas Bouvier

Hors ligne Eddiedu49

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Re : À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
« Réponse #3 le: 02 octobre 2019 à 21:26:47 »
Bonsoir Keanu,
Ça fait plaisir de pouvoir te lire à nouveau !

Citer
Ils s'amusent à tutoyer la sensation de la vitesse et l'orgueil de l'équilibre
l'utilisation de "tutoyer" m'a un peu interpellé. Je ne sais pas si c'est très judicieux ici, enfin c'est mon avis.

Citer
La masculinité est souvent associée aux travaux manuels, à l'intrépidité et à la vigueur physiques, à l'action sur le monde extérieur. J'ai souvent eu l'impression à cet égard de n'être pas assez homme, de n'être pas assez agissant pour plaire aux filles. Mes mains ont parfois davantage tremblé auprès d'elles.
On peut apercevoir, et c'est présent dans tout le texte, les représentations par rapport à l'homme et à ce qu'il doit être.  C'est le sujet central, autour de la "recherche d'identité" et je trouve que c'est écrit de manière assez délicate et sensible. C'est la plume qui te caractérise.

Citer
Cette honte s'est quelquefois glissée jusque dans le sexe et a pu créer en moi un besoin nocif de cicatriser la blessure virile par la prise de pouvoir sur le corps des femmes. Il m'a fallu six années de relation passionnelle et violente pour m'en rendre compte et pour dissiper ce brouillard qui planait sur mon désir et mon cœur.
:coeur: "cicatriser la blessure virile" "dissiper ce brouillard..." passion et violence... je trouve ça très beau et à la fois triste. Ça m'a ému.

Citer
Aujourd'hui j'ai compris que la fragilité pouvait être désirable.
Aujourd'hui je sais que je peux plaire aux filles.
J'arrive régulièrement à faire briller mon corps.
J'arrive à faire du vélo comme tout le monde.
Mais depuis quelques années j'ai besoin d'alcool pour ne pas assimiler mes proches à un peuple de juges moqueurs — car mes mains tremblent toujours.
:coeur: J'aime beaucoup

Citer
J'essaie de vivre auprès de moi.
Voilà une manière de conclure et résumer intéressante. J'aime beaucoup aussi

Pour ma part, j'ai beaucoup aimé ce texte. On peut entrevoir une personne en quête d'identité et qui a apparemment réussi à faire un travail d'introspection.
Ta façon d'écrire est très belle et d'une sensibilité accrue, comme à chaque fois. L'émotion est présente, tu dresses un tableau, comme une photographie et on lit, on voit tout à travers tes mots. J'aime beaucoup cette sensibilité violente qui imprègne tes textes, ça les rend forts et vrai.
Merci pour ce partage, Keanu.  :oxo:








En ligne Ariane

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Re : À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
« Réponse #4 le: 21 octobre 2019 à 23:31:56 »
J'ai lu le début sans prendre de notes, puis un pinaillage puis l'autre m'ont fait ouvrir l'onglet "répondre". Pour ce qui est du début je résumerais en disant que c'est agréable de retrouver ton style, ta "patte", le mélange de plaisir des mots et de notes plus analytiques. J'aurais pu critiquer cette hétérogénéité, mais en fait, c'est ton "ton" à toi et il me plaît comme ça.

Citer
papa m'amène tous les jours
m'emmène ?

Citer
à l'intrépidité et à la vigueur physiques,
Le -s est-il vraiment voulu ? (Je trouve qu'il fait davantage buter qu'il n'apporte de plus-value).

Citer
La masculinité est souvent associée aux travaux manuels, à l'intrépidité et à la vigueur physiques, à l'action sur le monde extérieur. J'ai souvent eu l'impression à cet égard de n'être pas assez homme, de n'être pas assez agissant pour plaire aux filles. Mes mains ont parfois davantage tremblé auprès d'elles.
Lors de mon adolescence, j'ai craint que ma propension à vivre dans ma tête plutôt qu'avec mon corps ne me désavantage sur le marché de la séduction.
Ici, le côté analytique prédomine un tout petit peu trop à mes yeux (mais c'est un équilibre fluctuant tout au long du texte... juste, ici, je trouve qu'on vacille un peu trop côté analytique avec moins de contre-poids).

Citer
Cette honte s'est quelquefois glissée jusque dans le sexe et a pu créer en moi un besoin nocif de cicatriser la blessure virile par la prise de pouvoir sur le corps des femmes.
Cette phrase me pose problème mais j'y reviendrai quand j'aurai lu tout le texte.

Citer
Mais depuis quelques années j'ai besoin d'alcool pour ne pas assimiler mes proches à un peuple de juges moqueurs — car mes mains tremblent toujours.
J'aime beaucoup, beaucoup la formulation. Surtout le "peuple de juges moqueurs" qui sonne comme des oiseaux. Mais ce n'est pas juste un amour des mots, je connais un peu les réalités derrière ces phrases et je trouve que tu l'amènes sous un jour délicat.

Citer
Je cherche à comprendre mes mains qui tremblent auprès des autres. Je cherche à savoir si mon corps est festif, si la nuit est anxieuse.
J'aime bien aussi.

Citer
J'essaie de me pardonner avec brutalité et de m'en vouloir avec douceur.
Cette phrase me fait tiquer elle aussi.
Peut-être trop d'"esthétisation".

Citer
J'essaie d'enchanter et d'exorciser mes yeux
Peut-on faire les deux en même temps ?

Citer
d'abréger et d'étirer le temps
Mmmh, j'ai l'impression que qqn d'exigeant comme toi pourrait qualifier ça de lieu commun ; pourtant, moi j'aime beaucoup.

Citer
Je cherche une politique pour ma tendresse, une intégrité pour ma colère, une magie pour ma tristesse.
J'aime beaucoup beaucoup et cette fois-ci sans contradictions.

Citer
Je cherche une peau sans pensée, un désir sans violence
J'aime beaucoup aussi et ça trace les contours d'une impression que je connais.

Citer
une famille sans rancœur, la dévotion des chiens.
Ca me parle moins (ce qui ne veut pas dire que ce n'est pas bien).

Je reviens à la phrase plus haut :
Citer
Cette honte s'est quelquefois glissée jusque dans le sexe et a pu créer en moi un besoin nocif de cicatriser la blessure virile par la prise de pouvoir sur le corps des femmes.
Cette phrase me heurte par la façon douce et placide dont elle apparaît alors qu'elle évoque pour moi le viol. Je ne sais pas ce que tu voulais dire sur le fond mais c'est ce que ça m'évoque. Or, c'est glissé comme un "mea culpa" simple au milieu d'un texte plus vaste centré sur la psychologie du narrateur. Balayé par la phrase suivante comme s'il suffisait de le dire pour que tout s'évapore. Le narrateur a beau mentionner des années de violence, le poids de tout cela n'apparaît pas suffisamment dans le texte à mon sens (et peut-être que ce n'est pas la vocation de ce texte d'ailleurs). Pour moi il aurait fallu un texte dédié, quitte à parler de choses sombres autant les explorer ou bien si elles ne sont pas explorées alors ne pas les présenter comme résolues ; du point de vue du lecteur il me manque qqch. D'ailleurs le mot "dissiper" ne me convient pas du tout, j'aurais plutôt mis l'inverse, qqch comme "mesurer l'ampleur du brouillard qui planait sur..." voire même plus emphatique encore. Au total pour ce qui est évoqué ici, soit j'imagine les choses plus noires qu'elles ne l'étaient dans ton esprit d'auteur, soit je trouve cette évocation bien trop froide, bien trop calme et simple pour retranscrire la culpabilité associée à ces mots (et c'est paradoxal dans un texte dont le thème est l'exploration de la honte).

Je ne sais pas comment conclure  :/ c'est dommage parce qu'en dehors de ça le texte me plait.

Hors ligne Keanu

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Re : À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
« Réponse #5 le: 21 octobre 2019 à 23:59:33 »
Salut !!

Bon, désolé pour le temps de réponse scandaleux, depuis cet été j'ai vraiment du mal à me reconnecter à la vie virtuelle et par extension à celle du forum. J'aimerais vraiment commenter à nouveau vos textes mais une force mystérieuse m'empêche de le faire.

Vos commentaires, comme d'habitude, m'ont beaucoup intéressé et servi. Sur ce texte, ça m'intéresse particulièrement car il soulève certaines choses pas anodines je pense (pour le dire vite et grossièrement), et j'ai eu ici, ailleurs et en privé des retours contrastés.

Je pense que j'avais posté ce texte un peu précipitamment. Il n'a pas beaucoup changé dans la forme et pas du tout dans le fond, cela dit, car je crois que ça me convient comme ça, mais j'ai tout de même revu certains détails grâce à vos remarques et réorganisé le déroulement de l'ensemble afin, je l'espère, de gagner en fluidité et en clarté. Quoi qu'il en soit, c'est un texte clivant et difficile peut-être, pas forcément destiné à être apprécié et/ou compris par tout le monde. Pour une fois je l'accepte comme tel !

Je réponds à quelques-unes de vos remarques :

Oooooh, Keanu ! :)

 :calin:

Citer
À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
=> j'aurais dit "de vélo", mais j'imagine que c'est pour donner une tonalité enfantine ?

Tout à fait !

Citer
Ils semblent prouver et éprouver leur masculinité à travers l'émancipation
=> je suis pas fan de la tournure "sembler prouver" qui fait trop anglicisme à mes oreilles...

Pas modifié encore mais je vois bien ce que tu veux dire.

Spoiler
[close]

Ce que je voulais en l'occurrence évoquer, c'est le fait que la socialisation masculine, la construction de la masculinité passe davantage par la praxis et le monde extérieur, là où la socialisation féminine reste encore bien souvent et malheureusement cantonnée à la sphère domestique et à l'apparence. Il ne s'agit pas d'essentialiser les identités de genre mais au contraire d'évoquer les différences structurelles dans les processus de socialisation.

Citer
que vers l'extérieur des autres
=> "l'extérieur des autres" me semble bizarre comme formulation... pour moi ça veut dire qu'on ne s'intéresserait qu'à l'aspect extérieur des autres, ce qui me semble un peu trop superficiel... j'aurais dit "l'extérieur et les autres" ; mais peut-être que je n'ai pas bien saisi ce que tu voulais dire ?

Ce n'est pas ce que je voulais dire mais je fais amende honorable, la phrase était maladroite, inutilement alambiquée. Je l'ai réduite. Merci !

Citer
Aujourd'hui j'aime dire en plaisantant que le concept d'« action » est en vérité un concept de droite, ce qui me permet de protéger et de valoriser ma vieille identité malheureuse.
=> le sens global de la phrase m'est obscur :(

Je comprends, c'est un peu to the happy few comme phrase.
Puisque le narrateur, étant petit, souffre de n'être pas en phase avec la vie concrète, manuelle, corporelle, agissante comme d'autres garçons de son âge, souffre de ne pas correspondre à certaines conventions sociales et genrées, il retourne le stigmate en prétendant que ce qui a trait à l"'action" relève de valeurs qu'ils catégorisent "de droite", bord politique repoussant pour lui.

Citer
Aujourd'hui je sais que je peux plaire aux filles.
=> il y a un définition universelle de "les filles" ? ;)

Ce n'est pas le propos. Je pense qu'il ne s'agit pas pour le narrateur de parler des filles en général comme si elles formaient un tout monolithique, unifié, lisse, homogène. « Plaire aux filles », c'est avant tout une expression banale, un lieu commun, et donc justement une injonction,  une caricature dont le narrateur peut souffrir. Plus tard, il s'aperçoit qu'il peut lui aussi répondre positivement à cette injonction et donc la reprend à son compte. Lorsqu'il se rend compte qu'il peut plaire à certaines filles, ça le rassure, le réconforte, panse un peu ses plaies. Si j'avais écrit "certaines filles", le propos aurait perdu en authenticité et en force, car c'est dans la globalité que le narrateur le vit : une réhabilitation possible dans le jeu social normatif de la séduction hétérosexuelle en général, que ce soit par le biais d'une conformation à terme conquise ou d'une subversion enfin assumée. 

Eh beh... il est violent ce texte ; violent de violence ordinaire, de préjugés, de cases, de stéréotypes. Tout le texte, je me suis demandé si le narrateur allait prendre conscience que tous ces carcans pouvaient être dépassés et la fin m'apparaît douce-amère en mode "oui, j'ai accepté certaines choses, j'apprends à être qui je suis, mais je veux quand même renvoyer l'image de ce qu'on attend de moi"... un peu comme beaucoup d'humains je crois :(

Ton point de vue est vraiment très intéressant Léli. Merci infiniment de ta lecture, comme d'habitude précise et appliquée.  :)

Salut Keanu :)

 :coeur:

Je crois que je vois ce que tu essaies de dire ici, mais j'ai trouvé la phrase un peu "too much". Soit je changerais "tutoyer", soit j'abrègerais, j'enlèverais "sensation" et "orgueil".

J'ai modifié ! Cette phrase ne me convenait pas non plus. Merci.

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Leurs visages disent la découverte d'une liberté physique et sociale qui échappe au regard des parents.
Cette phrase pareil, elle ne m'a pas enchantée. Je trouve que c'est un peu beaucoup pour un visage, de raconter tout ça.

Les visages disent encore plus maintenant  :mrgreen:

Citer
Je suis tout entier animé de pensées et de mots plutôt que de gestes et d'actes.
ça c'est un peu redondant

Je peux comprendre. Mais je conserve en l'occurrence.

Citer
Aujourd'hui j'aime dire en plaisantant que le concept d'« action » est en vérité un concept de droite
ici il y a tout d'un coup un trou temporelle, on se retrouve des années après, et pourtant c'est toujours raconté de la même manière et au même temps, ça m'a un peu troublée.

Personnellement, ça ne me gênait pas, mais j'ai tout de même modifié largement l'ordre et l'organisation du texte. C'est peut-être mieux ainsi.

Citer
Cette honte s'est quelquefois glissée jusque dans le sexe et a pu créer en moi un besoin nocif de cicatriser la blessure virile par la prise de pouvoir sur le corps des femmes.
phrase un peu longue

Pas encore changé mais cette phrase ne me convainc pas non plus dans sa forme.

Citer
Aujourd'hui je sais que je peux plaire aux filles.
d'un côté on se dit, cool, il a appris quelque chose, mais de l'autre on se rend compte, comme l'a relevé Léli, des abysses remplis de préjugés qui l'entourent encore. Plaire aux filles, cette phrase confère encore une idée qu'il y a "des filles" et "une manière de plaire" et que si t'es un mec, il faut "plaire aux filles".

Cf ma réponse à Léli. Je rajouterais : quel est le moyen le plus évident de ne plus ou de moins souffrir d'une norme à laquelle on ne se sent pas correspondre ? C'est bien sûr de céder à cette norme, de parvenir à y correspondre (malheureusement ou non). Je ne décris pas dans ce texte la progression linéaire d'un narrateur qui parviendrait à échapper aux normes qui le rongent, qui parviendrait à s'accepter totalement tel qu'il est à l'origine, mais au contraire la persistance d'une douleur vis-à-vis desdites normes injonctives.

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Je cherche à savoir si mon corps est festif, si la nuit est anxieuse.
j'ai pas trop compris "festif" et "nuit anxieuse"

Ici j'ai voulu évoquer le rapport au corps nocturne entre fête à soi-même, libération, plaisir, et honte, anxiété.
Une dualité qui court dans le reste du texte.

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d'abréger et d'étirer le temps.
je ne sais pas ce que cette contradiction signifie dans ce contexte

Une expression qui revient souvent dans mes textes.
Quelques pistes éventuelles : "abréger le temps", tuer le souvenir, le traumatisme, en le fuyant ou en l'affrontant, en le taisant ou en l'écrivant ; "étirer le temps", rattraper le temps du passé en le vivant à nouveau, avec sa part de bonheur qu'on aimerait voir durer, ou alors espérer davantage de temps pour comprendre et résoudre, par exemple en écrivant.

Citer
la dévotion des chiens.
j'ai trouvé bizarre cette comparaison

Tant pis  :D

Tout au long du texte, j'ai ressenti une sorte de redondance qui je trouve n'était pas nécessaire et m'empêchais de plonger plus en profondeur dans les ressentis du narrateur. Je trouve ce thème très important, mais peut-être qu'il aurait été mieux abordé avec des phrases moins explicites, je ne sais pas trop comment dire ça. Des phrases qui laissent au lecteur le soin d'y trouver une signification, et d'ailleurs, en général, tu sais très bien le faire, en racontant des histoires plutôt que des conclusions déjà tirées, je ne sais pas si tu me comprends.

Je comprends entièrement ton ressenti et je m'étais aussi dit en l'écrivant que ce texte était assez redondant et surtout plus explicatif que d'autres. Pour autant, son propos me semble toujours nécessaire et important exprimé tel quel, il me convient dans sa forme et a su atteindre d'autres lectrices/lecteurs.
Vraiment merci pour ton ressenti, une nouvelle fois, ta lecture compte beaucoup pour moi !!

Pour finir, je ne peux que te remercier également, Eddie, pour la régularité de tes lectures, le soin et la bienveillance que tu apportes à tes retours. Ça me touche pour de vrai, c'est super gratifiant pour mon travail, j'en suis honoré. A bientôt j'espère  :calin:

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Re : À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
« Réponse #6 le: 22 octobre 2019 à 09:39:09 »
Keanu  :coeur:

Je me réjouissais que tu reviennes commenter!

Bon déjà, ce nouveau format me plait beaucoup mieux. Pour moi, ça rend le texte moins surfait, surtout à la fin. Le dernier paragraphe est beaucoup mieux passé comme ça, et même "la dévotion des chiens" a cliqué cette fois!

Citer
Cf ma réponse à Léli. Je rajouterais : quel est le moyen le plus évident de ne plus ou de moins souffrir d'une norme à laquelle on ne se sent pas correspondre ? C'est bien sûr de céder à cette norme, de parvenir à y correspondre (malheureusement ou non). Je ne décris pas dans ce texte la progression linéaire d'un narrateur qui parviendrait à échapper aux normes qui le rongent, qui parviendrait à s'accepter totalement tel qu'il est à l'origine, mais au contraire la persistance d'une douleur vis-à-vis desdites normes injonctives.
oui je comprends. Au fond, je crois que j'avais bien compris que tu ne décrivais pas quelqu'un qui échappait aux normes, donc peut-être que ça se tient. Au final, je disais justement que effectivement, il n'y a pas encore échappé :)

Citer
Ici j'ai voulu évoquer le rapport au corps nocturne entre fête à soi-même, libération, plaisir, et honte, anxiété.
Une dualité qui court dans le reste du texte.
je vois :)

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Quelques pistes éventuelles : "abréger le temps", tuer le souvenir, le traumatisme, en le fuyant ou en l'affrontant, en le taisant ou en l'écrivant ; "étirer le temps", rattraper le temps du passé en le vivant à nouveau, avec sa part de bonheur qu'on aimerait voir durer, ou alors espérer davantage de temps pour comprendre et résoudre, par exemple en écrivant.
ah comme ça je comprends mieux!

Du coup j'aurais bien voulu lire ta réponse à Ariane aussi (peut-être que t'as pas encore lu son commentaire), parce qu'en lisant le texte, je n'avais pas du tout perçu

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un besoin nocif de cicatriser la blessure virile par la prise de pouvoir sur le corps des femmes. Il m'a fallu six années de relation passionnelle et violente pour m'en rendre compte et pour dissiper ce brouillard qui planait sur mon désir et mon cœur.

comme des insinuations de viol. Plutôt comme des actes consentants lors desquels il a le "pouvoir".

et puis:

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Bon, désolé pour le temps de réponse scandaleux, depuis cet été j'ai vraiment du mal à me reconnecter à la vie virtuelle et par extension à celle du forum. J'aimerais vraiment commenter à nouveau vos textes mais une force mystérieuse m'empêche de le faire.
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Re : À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
« Réponse #7 le: 22 octobre 2019 à 13:21:40 »
Yo Keanu

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À neuf ans je ne sais pas faire du vélo.
Léilwën l'a relevé et tu as répondu que c'était pour rendre un aspect enfantin. Cependant, vu la suite de ce paragraphe, ça manque de cohérence, étant donné le niveau de langage utilisé par le narrateur (et l'explication qu'il en donne).

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Leurs visages disent la sensation de la vitesse, l'orgueil de l'équilibre et la découverte d'une liberté physique et sociale qui échappe au regard des parents.
J'ai vu par la suite que tu expliquais ça par l'hyper cérébralisation du narrateur de qu'il voit, mais la phrase est quand même un peu longue et un chouïa artificielle (l'orgueil de l'équilibre, ça sonne vraiment bizarre).

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Ils semblent prouver et éprouver leur masculinité à travers l'émancipation, la virtuosité et la prise de risque. Je jalouse leurs corps solaires.
Je dirais plus ils semblent vouloir prouver, sinon la formulation me trouble un peu.

Citer
Plus jeune j'avais cette arrogance du langage et de l'idée : je ne me rendais pas compte que cette arrogance était bourgeoise et qu'elle servait à me défendre de la honte de ne savoir rien faire de mes mains, de la honte de n'être pas un corps masculin qui brille fièrement.
La formulation me paraît un peu maladroite pour le niveau de langue et de composition de phrases que tu t'es exigé dans le texte (enfin c'ets surtout le était qui me paraît un peu en rupture, peut-être plus parler du caractère bourgeois de cette arrogance ou quelque chose comme ça).

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Cette honte s'est quelquefois glissée jusque dans le sexe
Pareil, c'est un peu dissonant.

J'aime bien les traits de caractère du père qui sont rapidement esquissé, ça fait un peu boucler le texte à la fin, ça marche plutôt bien. Le focus du personnage sur le vélo c'est une symbolique qui accroche bien aussi ; on essaye tous de faire du vélo enfants. Y compris les filles cela dit donc comme symbole de la masculinité c'est peut-être pas si pertinent. Mais comme activité "manuelle" enfantine c'est bon.
J'ai quelques reproches quand même. Déjà, le ton et les formulations sont globalement assez ampoulées, et je comprends que tu veuilles faire ressortir le caractère du personnage avec ça, mais ça manque parfois de naturel à mes yeux.
Ensuite, tu fais une légère réflexion sur la masculinité qui ne manque pas de pertinence, et tu lie ça brièvement à la bourgeoisie, mais ça me semble un peu rapide, je ne suis pas sûr que la valorisation du "mâle alpha" soit uniquement l'apanage des classes populaires. Le personnage semble plus ne pas se reconnaître dans les activités qui lui saliraient les mains que dans un archétype masculin qui lui serait imposé. La réflexion fait un peu fouillis et on en retire pas grand chose, la conclusion étant finalement assez bateau et ne s'extirpe pas beaucoup du ton ampoulé du texte (Je cherche une politique pour ma tendresse, une intégrité pour ma colère, une magie pour ma tristesse. je ne tire pas énormément de sens de cette phrase, par exemple.).

Aussi, je ne comprends pas pourquoi tu n'as pas répondu à Ariane, qui me paraît pointer des éléments méritant une réponse.

Tcho

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Re : À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
« Réponse #8 le: 22 octobre 2019 à 14:17:47 »
Salut tout le monde !
Assez ravi que ce texte trouve des échos, et qui plus est des échos divers.
Je n'ai pas répondu à Ariane hier soir car elle a posté son commentaire alors que j'étais en train de rédiger ma réponse à ceux de Léilwën, DLM et Eddie ; après j'étais trop fatigué.

J'ai lu le début sans prendre de notes, puis un pinaillage puis l'autre m'ont fait ouvrir l'onglet "répondre". Pour ce qui est du début je résumerais en disant que c'est agréable de retrouver ton style, ta "patte", le mélange de plaisir des mots et de notes plus analytiques. J'aurais pu critiquer cette hétérogénéité, mais en fait, c'est ton "ton" à toi et il me plaît comme ça.

Merci beaucoup, ça me fait vraiment plaisir.

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papa m'amène tous les jours
m'emmène ?

Oui, merci.

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à l'intrépidité et à la vigueur physiques,
Le -s est-il vraiment voulu ? (Je trouve qu'il fait davantage buter qu'il n'apporte de plus-value).

Oui c'est voulu. Ça n'est vraiment pas essentiel cela étant. Je peux le supprimer.

Ici, le côté analytique prédomine un tout petit peu trop à mes yeux (mais c'est un équilibre fluctuant tout au long du texte... juste, ici, je trouve qu'on vacille un peu trop côté analytique avec moins de contre-poids).

C'est juste pour le passage en question. Je trouve que ce texte a un équilibre, un rythme, un souffle un peu particuliers. Je ne sais pas encore si je modifierai ou serai en mesure de le faire.

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Mais depuis quelques années j'ai besoin d'alcool pour ne pas assimiler mes proches à un peuple de juges moqueurs — car mes mains tremblent toujours.
J'aime beaucoup, beaucoup la formulation. Surtout le "peuple de juges moqueurs" qui sonne comme des oiseaux. Mais ce n'est pas juste un amour des mots, je connais un peu les réalités derrière ces phrases et je trouve que tu l'amènes sous un jour délicat.

Merci !!

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J'essaie de me pardonner avec brutalité et de m'en vouloir avec douceur.
Cette phrase me fait tiquer elle aussi.
Peut-être trop d'"esthétisation".

Elle a un vrai sens pour moi mais je peux comprendre, la symétrie est peut-être trop visible, appuyée.

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J'essaie d'enchanter et d'exorciser mes yeux
Peut-on faire les deux en même temps ?

Je ne sais pas si on peut déconstruire le monde social (c'est en l'occurrence ce que j'entends par "exorciser") tout en gardant un rapport émerveillé face au monde. Justement parce que beaucoup d'émerveillements s'arc-boutent sur des normes, des conventions et des traditions, comme les hommes et les femmes dans les contes de fée.

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Je cherche une politique pour ma tendresse, une intégrité pour ma colère, une magie pour ma tristesse.
J'aime beaucoup beaucoup et cette fois-ci sans contradictions.
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Je cherche une peau sans pensée, un désir sans violence
J'aime beaucoup aussi et ça trace les contours d'une impression que je connais.

Merci encore.

Je reviens à la phrase plus haut :
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Cette honte s'est quelquefois glissée jusque dans le sexe et a pu créer en moi un besoin nocif de cicatriser la blessure virile par la prise de pouvoir sur le corps des femmes.
Cette phrase me heurte par la façon douce et placide dont elle apparaît alors qu'elle évoque pour moi le viol. Je ne sais pas ce que tu voulais dire sur le fond mais c'est ce que ça m'évoque. Or, c'est glissé comme un "mea culpa" simple au milieu d'un texte plus vaste centré sur la psychologie du narrateur. Balayé par la phrase suivante comme s'il suffisait de le dire pour que tout s'évapore. Le narrateur a beau mentionner des années de violence, le poids de tout cela n'apparaît pas suffisamment dans le texte à mon sens (et peut-être que ce n'est pas la vocation de ce texte d'ailleurs). Pour moi il aurait fallu un texte dédié, quitte à parler de choses sombres autant les explorer ou bien si elles ne sont pas explorées alors ne pas les présenter comme résolues ; du point de vue du lecteur il me manque qqch. D'ailleurs le mot "dissiper" ne me convient pas du tout, j'aurais plutôt mis l'inverse, qqch comme "mesurer l'ampleur du brouillard qui planait sur..." voire même plus emphatique encore. Au total pour ce qui est évoqué ici, soit j'imagine les choses plus noires qu'elles ne l'étaient dans ton esprit d'auteur, soit je trouve cette évocation bien trop froide, bien trop calme et simple pour retranscrire la culpabilité associée à ces mots (et c'est paradoxal dans un texte dont le thème est l'exploration de la honte).

Merci de ta vigilance Ariane, c'est salvateur.
Je n'ai pas voulu évoquer de "viol" mais bien effectivement un jeu de puissance, de rapport de force consenti (mais qui peut parfois déborder, peut-être) dans un jeu sexuel entre un homme et une femme, comme le dit DLM.
Cela étant, je trouve aussi que cette phrase prête à confusion, est trop elliptique, je comprends qu'on puisse en faire une lecture comme la tienne et donc s'en trouver dérangé.e, voire heurté.e. 
Je vais réfléchir à comment la formuler autrement (voire à la développer) de sorte à ce qu'elle soit plus explicite, plus précise, sans potentielles dangereuses zones d'ombre.
Dans ce texte qui concerne entre autres un certain rapport à la masculinité, souvent douloureux et torturé, parfois toxique, il m'a semblé important d'évoquer les conséquences que ça pouvait avoir dans la relation du narrateur avec les femmes (ou le féminin).

Merci encore Ariane, je sors toujours heureux de tes retours.


Zagreos, merci beaucoup d'avoir pris le temps de me lire et de me faire un retour.

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À neuf ans je ne sais pas faire du vélo.
Léilwën l'a relevé et tu as répondu que c'était pour rendre un aspect enfantin. Cependant, vu la suite de ce paragraphe, ça manque de cohérence, étant donné le niveau de langage utilisé par le narrateur (et l'explication qu'il en donne).

Puisque certains semblent attacher une importance à ce point capital, je vais modifier  :D

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Leurs visages disent la sensation de la vitesse, l'orgueil de l'équilibre et la découverte d'une liberté physique et sociale qui échappe au regard des parents.
J'ai vu par la suite que tu expliquais ça par l'hyper cérébralisation du narrateur de qu'il voit, mais la phrase est quand même un peu longue et un chouïa artificielle (l'orgueil de l'équilibre, ça sonne vraiment bizarre).

C'est vrai qu'elle a quelque chose de rigide, cette phrase, décidément.
Je vais réfléchir à une meilleure formulation.

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Ils semblent prouver et éprouver leur masculinité à travers l'émancipation, la virtuosité et la prise de risque. Je jalouse leurs corps solaires.
Je dirais plus ils semblent vouloir prouver, sinon la formulation me trouble un peu.

Allez, pourquoi pas ! Merci.

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Plus jeune j'avais cette arrogance du langage et de l'idée : je ne me rendais pas compte que cette arrogance était bourgeoise et qu'elle servait à me défendre de la honte de ne savoir rien faire de mes mains, de la honte de n'être pas un corps masculin qui brille fièrement.
La formulation me paraît un peu maladroite pour le niveau de langue et de composition de phrases que tu t'es exigé dans le texte (enfin c'ets surtout le était qui me paraît un peu en rupture, peut-être plus parler du caractère bourgeois de cette arrogance ou quelque chose comme ça).

C'est encore une fois assez juste, je trouve ! Je vais changer.

Le focus du personnage sur le vélo c'est une symbolique qui accroche bien aussi ; on essaye tous de faire du vélo enfants. Y compris les filles cela dit donc comme symbole de la masculinité c'est peut-être pas si pertinent.

Au début du texte, le narrateur remarque que les garçons "font des roues arrière", déploient une manière d'être et d'être ensemble à travers le vélo qui ne serait pas identique à celle des filles. Par ailleurs il ne s'agit pas de trouver le symbole parfait de la masculinité ; il s'agit de rapporter le regard singulier et exacerbé du narrateur à ce sujet.

J'ai quelques reproches quand même. Déjà, le ton et les formulations sont globalement assez ampoulées, et je comprends que tu veuilles faire ressortir le caractère du personnage avec ça, mais ça manque parfois de naturel à mes yeux.

J'aurais aimé que tu développes en quoi les formations sont selon toi "globalement assez ampoulées".
Quand tu dis que ça "manque parfois de naturel", en revanche je vois peut-être ce que tu veux dire. Il y a certainement quelque chose d'un peu trop raide, haché, solennel dans la tonalité et le rythme de l'écriture. Je vais voir ça, merci à nouveau !

Ensuite, tu fais une légère réflexion sur la masculinité qui ne manque pas de pertinence, et tu lie ça brièvement à la bourgeoisie, mais ça me semble un peu rapide, je ne suis pas sûr que la valorisation du "mâle alpha" soit uniquement l'apanage des classes populaires. Le personnage semble plus ne pas se reconnaître dans les activités qui lui saliraient les mains que dans un archétype masculin qui lui serait imposé.

J'aurais aimé que tu développes aussi en quoi la "réflexion sur la masculinité" t'apparaît "légère". A mon avis elle est ici plutôt pesante.
Mon narrateur n'a jamais dit que le "mâle alpha" était l'apanage des classes populaires, oulala, attention, il faut bien lire. Il a dit s'être rendu compte que son "arrogance du langage et de l'idée" était un mécanisme de défense bourgeois et agressif face à certains stéréotypes masculins, liés à la vitalité du corps et la dextérité des mains, qui le faisaient souffrir parce qu'ils ne se sentaient pas y correspondre. Cette manière de dévaloriser le corps et de vouloir dominer par le langage est bourgeoise, oui.

La réflexion fait un peu fouillis et on en retire pas grand chose

Dans ce texte, j'ai voulu je crois parler de la construction masculine douloureuse d'un narrateur, de l'impact que ça a sur sa vision de lui-même, sur sa psychologie, son ego, ses rapports avec les autres. Ce texte parle finalement d'un trouble identitaire (identité masculine contrariée) et de phobies sociales (mains qui tremblent) issus de la souffrance de ne pas correspondre à certaines normes injonctives (masculinité comme pouvoir d'action physique sur le monde), que cette souffrance de non conformité soit ou non renforcée par une généalogie familiale (le père aux traits "féminins", et tremblant lui aussi) et fantasmée ou non par l'entremise d'une marginalité et d'une honte originelles (ne pas savoir faire du vélo).
Je trouve ça important de se saisir des sujets de honte, des difficultés face au regard des autres, de se saisir des intimités douloureuses, des sentiments de fragilité, de manque de confiance motivés par des normes sociales, ça aide je trouve à déconstruire ces normes. C'est aussi important à mon sens que les hommes se saisissent du sujet de leur masculinité, normative ou non, apaisée ou non, etc., dans le sillage des pensées féministes, aussi par exemple pour effriter les masculinités toxiques et tout le vieux monde patriarcal qu'il y a derrière.

Merci encore pour vos commentaires qui n'ont pas manqué de m'intéresser !
« Modifié: 25 octobre 2019 à 11:44:28 par Keanu »

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Re : À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
« Réponse #9 le: 22 octobre 2019 à 14:30:35 »
En te lisant je comprends mieux à la fois l'intérêt du texte (et son importance) et ce qui m'y gêne (et son importance aussi à mes yeux).

Finalement le sujet du texte est la honte mais son propos consiste plutôt à déconstruire cette honte et en extraire l'essence comme qqch d'origine sociétale. C'est là que le sujet de la violence aux femmes (que je croyais percevoir... et qui reste quand même planante à mes yeux) m'a heurtée : la part sociétale et les mécanismes que tu décris sont importants, mais il me manquait la notion de responsabilité individuelle. Pour moi c'est une notion immanquable quand on parle d'un cas particulier (qui passe en arrière-plan en revanche lorsque l'on s'attache à dépeindre des mécanismes collectifs ; mais ici tu fais le choix d'un récit à la première personne relatant l'histoire d'un personnage précis).

Merci pour tes explications en tout cas. Je suis d'accord que le thème est important - et délicat.

Pour ce qui est de la forme, j'ai relu un peu et j'apprécie vraiment ton style, avec peut-être une forme d'attachement qui s'est créée à la longue : en prenant le texte de manière isolée je t'adresserais sûrement des reproches similaires à ceux de Zag ou de DLM, mais si je l'inscris dans la lignée de tes autres récits, tout cela est devenu très naturel et je visualise vraiment un unique narrateur, qui perdrait en personnalité si on lui enlevait certaines de ses particularités de langage.
« Modifié: 22 octobre 2019 à 14:33:32 par Ariane »

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Re : À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
« Réponse #10 le: 22 octobre 2019 à 14:51:29 »
Merci Ariane. Ton regard est vraiment très profond et lucide.

Je te rejoins en tout point.
En fait, tout ce passage : " Cette honte s'est quelquefois glissée jusque dans le sexe et a pu créer en moi un besoin nocif de cicatriser la blessure virile par la prise de pouvoir sur le corps des femmes. Il m'a fallu six années de relation passionnelle et violente pour m'en rendre compte et pour dissiper ce brouillard qui planait sur mon désir et mon cœur." est trop trouble, trop elliptique, trop ambigu, on ne sait pas précisément de quoi le narrateur parle alors c'est dérangeant, le lecteur peut imaginer tout et n'importe quoi. Je vais le supprimer de ce texte pour ne pas qu'il obnubile et rende légitimement mal à l'aise le lecteur. Je pense que cette question de la violence dans les rapports homme/femme induite par une masculinité toxique doit, comme tu le suggérais, faire l'objet d'un texte à part entière, exhaustif, clair, précis. Ça permettra également de ne pas évacuer, en sus de déterminations objectives/sociétales,  cette question de la responsabilité individuelle qui est bien sûr primordiale lorsqu'il peut être question de préjudice morale et physique sur les autres (en l'occurrence les femmes).

Pour les remarques sur le style, je suis ravi que tu te sois habituée à ma manière et qu'elle te plaise, c'est trop important pour moi que tu aies pu me lire plusieurs fois et que tu comprennes un peu mes parti pris esthétiques.

Merci !!!  :coeur:

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Re : À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
« Réponse #11 le: 22 octobre 2019 à 14:53:30 »
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En fait, tout ce passage : " Cette honte s'est quelquefois glissée jusque dans le sexe et a pu créer en moi un besoin nocif de cicatriser la blessure virile par la prise de pouvoir sur le corps des femmes. Il m'a fallu six années de relation passionnelle et violente pour m'en rendre compte et pour dissiper ce brouillard qui planait sur mon désir et mon cœur." est trop trouble, trop elliptique, trop ambigu, on ne sait pas précisément de quoi le narrateur parle alors c'est dérangeant, le lecteur peut imaginer tout et n'importe quoi. Je vais le supprimer de ce texte pour ne pas qu'il obnubile et rende légitimement mal à l'aise le lecteur. Je pense que cette question de la violence dans les rapports homme/femme induite par une masculinité toxique doit, comme tu le suggérais, faire l'objet d'un texte à part entière, exhaustif, clair, précis. Ça permettra également de ne pas évacuer, en sus de déterminations objectives/sociétales,  cette question de la responsabilité individuelle qui est bien sûr primordiale lorsqu'il peut être question de préjudice morale et physique sur les autres (en l'occurrence les femmes).
:)
(Je pense que c'est la solution la plus prudente, je comprends la continuité des deux thèmes mais c'est un peu comme si au sein de ce texte serein et limpide tu ouvrais la boîte de Pandore... qu'elle soit présente, un peu voilée, pourquoi pas, mais l'ouvrir et la refermer si calmement je n'y crois pas).

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Re : À neuf ans je ne sais pas faire du vélo
« Réponse #12 le: 22 octobre 2019 à 16:54:13 »
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J'aurais aimé que tu développes en quoi les formations sont selon toi "globalement assez ampoulées".
Quand tu dis que ça "manque parfois de naturel", en revanche je vois peut-être ce que tu veux dire. Il y a certainement quelque chose d'un peu trop raide, haché, solennel dans la tonalité et le rythme de l'écriture. Je vais voir ça, merci à nouveau !
C'est ce que je voulais dire globalement pas "ampoulé", dans le sens où le narrateur utilise des expressions et mots très éloignés d'un langage habituel (ou au moins il induit un décalage par les tournures de phrases), ce qui donne un effet de de hauteur et de détachement qui me pousse personnellement à ne pas me concentrer tant que ça sur ce qui est dis, mais plutôt à me dire que chaque tournure est étrangement tournée. Mais après c'est tout le style du personnage, donc ça se comprend.

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J'aurais aimé que tu développes aussi en quoi la "réflexion sur la masculinité" t'apparaît "légère". A mon avis elle est ici plutôt pesante.
Mon narrateur n'a jamais dit que le "mâle alpha" était l'apanage des classes populaires, oulala, attention, il faut bien lire. Il a dit s'être rendu compte que son "arrogance du langage et de l'idée" était un mécanisme de défense bourgeois et agressif face à certains stéréotypes masculins, liés à la vitalité du corps et la dextérité des mains, qui le faisaient souffrir parce qu'ils ne se sentaient pas y correspondre. Cette manière de dévaloriser le corps et de vouloir dominer par le langage est bourgeoise, oui.
En fait c'est mon problème avec le texte. A mon sens tu amalgame un peu tout au long du texte cette idée de masculinité exacerbée et cette opposition entre le corps et l'esprit. Alors certes il y a des points de recoupement, mais isoler la question de la masculinité à ça me parait un peu restrictif. Bien sûr tu n'évoque pas que ça pour parler de masculinité, mais au final c'est quand même ça qui ressort et les autres points sont plutôt effleurés (ce qui peut causer les problèmes qu'a eu Ariane avec certains passages, notamment).
C'est peut-être un peu réducteur dit comme ça, mais à la fin du texte le narrateur est content parce qu'il arrive à séduire des filles, ce qui reste très proche des standards. Le narrateur se questionne beaucoup sur son propre corps, mais assez peu sur son rapport aux autres.
Je ne nie pas l'importance du fond de ton texte, mais plutôt le traitement assez simpliste que j'y trouve personnellement.

 


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