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18 novembre 2019 à 22:08:46

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Auteur Sujet: Au Bar des Syndromes  (Lu 864 fois)

Hors ligne Champdefaye

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Au Bar des Syndromes
« le: 23 septembre 2019 à 07:20:52 »
Au Bar des Syndromes
Pièce en prose, en un acte
et quatre scènes

La scène représente l'intérieur d'un bar par une fin d'après-midi du mois d'août. On sent que cette nuit, ce bar deviendra celui du tableau d'Edward Hopper, Nighthawks. Mais pour l'instant, il fait encore jour. Pendant la scène qui va suivre, le jour va baisser lentement et, sur le trottoir, les passants se feront de plus en plus rares. Derrière le comptoir, sous l'écran d'une télévision qui diffuse silencieusement des nouvelles auxquelles personnes ne s'intéresse, un gros homme à chemise blanche et bretelles rouges essuie des verres, range des bouteilles, vérifie sa caisse. C'est le barman. Faisant face aux étagères remplies de flacons multicolores, assis sur un haut tabouret, un homme à chapeau de raphia tourne le dos au public. Ses avant-bras posés sur le bar, il s'accroche à un verre presque vide. Aux cheveux gris qui débordent de son chapeau, à sa trop large veste fripée, à la façon douloureuse dont il change parfois de position sur son siège, on devine que c'est un vieillard. Le long de la
vitrine, deux hommes d'âge presque mûr sont assis à la même table face à face. Celui qui semble le plus âgé porte une veste légère de couleur bleu ciel et, enroulée plusieurs fois autour de son cou malgré la température ambiante, une sorte de châle indien qui cache sa chemise. Sa voix est douce et ses gestes sont lents et assurés. Son interlocuteur parait moins à son aise. Sa voix est hésitante et son ton est tour à tour plaintif ou agressif. Comme tout le monde, il porte une barbe de trois jours, un blouson en jean sur un t-shirt vert de type militaire. Il y a une heure, les deux hommes ne se connaissaient pas, mais devant le marchand de journaux du bas des Champs Élysées, ils ont engagé la conversation à propos de la manchette du Monde. Ils ont décidé de la poursuivre plus confortablement dans ce bar de la rue Marbeuf, Chez Phillies, où ils viennent de s'installer. C'est l'homme au foulard qui parle le premier.

SCENE I

— Alors ? Et cette vie ?

— Quoi, "et cette vie" ? Quelle vie, d'abord ?

— Eh bien, la vôtre bien-sûr !

— Ah ! La mienne...

— Qu'est-ce que vous en avez pensé ?

— Sincèrement ?

— Sincèrement !

— Eh bien, voyez-vous, je me demande...

— Vous vous demandez quoi ?

— Je me demande ce que j'en pense.

— Comment cela, vous vous demandez ? À votre âge, vous vous demandez encore ? Votre opinion n'est pas faite ? Vous n'avez pas de bilan, pas d'avis à formuler ?

 — Pas vraiment.

— Quoi, pas la moindre pensée définitive, pas le plus petit aphorisme blasé ou bienveillant à me mettre sous la dent ? C'est décevant.

— Décevant, oui. Voyez-vous, j'ai l'impression d'avoir traversé ma vie sans y croire. Je crois bien que, tout du long, j'ai douté de sa réalité. Et que j'en doute encore, d'ailleurs.

— Vous doutez de la réalité de la vie ? Ça s'appelle du solipsisme, mon cher. Vous êtes peut-être atteint du syndrome de solipsisme.

— Je ne sais pas. Qu'est-ce que c'est, le solipsisme ?

— C'est une forme de scepticisme, une attitude de pensée dans laquelle le sujet qui en est atteint considère qu'il n'y a de réalité que conçue par lui-même.

— Pardon ?

— Autrement dit, le solipsisme consiste à douter de tout sauf de soi.

— Je ne suis pas sûr de comprendre.

— Autrement dit encore, le solipsiste considère que tout ce qui constitue le monde extérieur à lui-même n'existe pas. Il pense qu'il est imaginé, rêvé, conçu par lui.

— Et je serais atteint de cette bizarrerie ?

— Nous allons voir : par exemple, pensez-vous que, moi qui vous parle, je n'existe pas ? Que c'est vous qui imaginez que j'existe ?

— Certainement pas.

— Et cet homme qui passe, là sur le trottoir, avec son petit chapeau mou et son grand chien jaune, quand il aura disparu au coin de la rue, croyez-vous que lui et son chien auront cessé d'exister une fois hors de votre vue ?

— Ne soyez pas ridicule ! Bien sûr que non !

— Vous me rassurez. Et pourtant, vous avez dit il y a quelques instants que vous doutiez de la réalité de la vie.

— Je me suis mal exprimé : je ne doute pas de la réalité de la vie. Vous pouvez être rassuré : les autres, le passant, le chien sont bien là. Vous aussi. Ils vivent, ils agissent, ils crient, ils pleurent, ils aiment. Parfois même, ils meurent. Ça prouve bien qu'ils existent, ça, non ? Ou qu'ils ont existé, en tout cas.

— D'accord. Vous êtes donc certain que tous ces gens et tout ce qui leur arrive ne sont pas le produit de votre imagination ?

— Bien sûr ! Comment mon cerveau à lui tout seul pourrait-il imaginer tout ça : une telle complexité de causes et de conséquences, une telle imbrication de hasards et de volontés, vous vous rendez compte ? Ce ne serait pas possible !

— Je vous répondrais bien que c'est pourtant ce que fait le romancier, mais ce n'est pas le sujet. Donc, vous n'êtes pas solipsiste, vous ne mettez pas en doute la réalité de la vie.

— Non, pas de la vie. Mais de ma vie.

Fin de la première scène.
Entracte.

La scène II se trouve un peu plus bas, après les commentaires


« Modifié: 05 octobre 2019 à 11:53:05 par Champdefaye »

Hors ligne True Duc

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Re : Au Bar des Syndromes
« Réponse #1 le: 23 septembre 2019 à 17:27:33 »
Intéressant cette "photographie du présent". Hâte de plonger dans la suite...
"Un vrai duc, un vrai baron, violent depuis les couilles du daron"  (Elie Yaffa)

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Re : Au Bar des Syndromes
« Réponse #2 le: 24 septembre 2019 à 16:32:53 »
Bonjour True Duc.
Photographie du présent, dites-vous ?
J'y vois plutôt une introspection révélant chez l'auteur, par le truchement de l'homme au blouson en jean, un malaise, une angoisse, un interrogation, mieux, un questionnement  sur le sens véritable de la vie et sur la réponse à cette éternelle question qui tarabuste l'homme d'esprit tout autant que l'homme de la situation, sans oublier bien sur la femme d'esprit ni la femme de la situation, cette question primale étant naturellement : "Boire ou conduire, faut-il vraiment choisir ?".
Mon voisin du dessus, lui, voit plutôt dans ce texte une investigation scientifiquement menée par l'auteur, à travers l'homme au foulard, sur le prix des boissons dans les bars du bas des Champs Elysées.
Mais, comme disait Monsieur Patek Philippe, chacun voit midi à ma montre.

La suite lèvera bientôt le mystère. Mais pas tout de suite.

Hors ligne True Duc

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Re : Au Bar des Syndromes
« Réponse #3 le: 24 septembre 2019 à 18:30:50 »
Bonjour Champdefaye,

J'ai une Casio. 
En effet, mon "photographie du présent" ne traduit pas l'ampleur de votre entreprise existentialiste. Il concerne surtout la scène d'exposition. Je tente d'expliquer...

J'imagine que le narrateur  est un observateur de l'autre côté de la vitrine.Il relate ce qu'il voit.
Transition: "sa voix est hésitante...";  "il y a une heure les deux hommes ne se connaissaient pas".  On entre tout doucement dans le bar, le narrateur en connaît plus qu'un simple observateur
Le dialogue: le narrateur est absent, aucune didascalie.

Voilà, j'ai bien aimé que la narration en deux temps "fait péter la vitrine". On est dehors et d'un coup, on est dedans. A l'inverse des tableaux de Hopper, où l'on reste à l'extérieur.

Si devais corriger mon premier post, je dirai "Intéressant ce passage de la vie à la Vie. En tout cas, moi, je le vois comme ça,  mais y'a t'il une unique réalité? Est-celle de l'auteur ou du lecteur?

(aucune ironie dans cette question, je suis novice ici, j'ai tant à apprendre sur l'analyse des récits)

Bref. Je veux la suite, MOI...
« Modifié: 24 septembre 2019 à 19:03:15 par True Duc »
"Un vrai duc, un vrai baron, violent depuis les couilles du daron"  (Elie Yaffa)

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Scène II
« Réponse #4 le: 26 septembre 2019 à 19:18:25 »
Dernières répliques de la Scène I
— ...
— Bien sûr ! Comment mon cerveau à lui tout seul pourrait-il imaginer tout ça : une telle complexité de causes et de conséquences, une telle imbrication de hasards et de volontés, vous vous rendez compte ? Ce ne serait pas possible !
— Je vous répondrais bien que c'est pourtant ce que fait le romancier, mais ce n'est pas le sujet. Donc, vous n'êtes pas solipsiste, vous ne mettez pas en doute la réalité de la vie.
— Non, pas de la vie. Mais de ma vie.

SCENE II

Qu'est-ce que vous voulez dire par là ? Vous pensez que votre vie n'existe pas ?

— Pas exactement. Elle existe, mais je ne suis pas sûr de la vivre.

Dites-moi, vous êtes compliqué, vous ! Résumons : ce que vous dites c'est que votre vie existe, mais que vous ne la vivez pas. C'est idiot, non ?

— Dit comme ça, oui, c'est idiot, mais ce que je ressens...Ah ! C'est difficile à exprimer... Disons que ma vie existe peut-être, mais que ce n'est pas moi qui la vis.

Alors qui ?

— Quelqu'un. Quelqu'un que j'observe.

Et ce quelqu'un, ce n'est pas vous ?

— Pas vraiment. Il est comme moi, mais ce n'est pas vraiment moi. Il pense comme moi, il a le même genre de réactions que moi, il agit comme je le ferais sans doute si c'était moi. Mais, la plupart du temps, ce qui lui arrive m'est indifférent. Lui, c'est lui et moi, c'est moi, comme disait l'autre.

Donc lui, c'est lui. C'est lui qui vit, lui qui agit, d'accord. Mais vous, qui êtes-vous ?

— Moi ? Rien. Un observateur tout au plus, une entité sans existence matérielle.

Ça doit faire drôle !

— Non. Ce n’est ni drôle ni triste. Ce n’est rien. C’est comme ça.

Ne me dites pas que ce n'est pas frustrant, tout de même.

— Absolument pas ! C'est plutôt confortable... et rassurant, même.

Rassurant ?

— Eh bien, puisque je ne suis qu'un observateur, je ne subis pas les conséquences de mes actes. Je ne connais ni les bonheurs ni les malheurs, ni les joies ni les angoisses. Je suis impavide.

Mais ce n'est pas une vie, ça !

— Je ne vous le fais pas dire ! Ce n'est pas une vie. En fait je n'ai pas de vie, je ne suis pas.

Allons bon ! Vous n'êtes pas, vous ne croyez pas à votre propre réalité ? Ce n'est pas sérieux ?

— Sérieux, je ne sais pas. Mais je pense que c'est sincère.

Vous pensez ? Alors, et Descartes ? Qu'est-ce que vous faites de Descartes ? Je pense, donc je suis. Vous pensez, donc, vous êtes ! C'est tout ! Il n'y a pas à chercher plus loin !

— Si ça peut vous faire plaisir, disons que je pense, donc que je suis. Mais je suis quoi ? C'est ça la question : que suis-je ?

Eh bien, un homme, un père de famille, un conducteur d'autobus, un général de brigade, est-ce que je sais, moi ? Quelqu'un...

— Non, rien de tout ça. D'ailleurs, ma question n'est pas "qui suis-je ?" mais "que suis-je ?"

Alors, disons peut-être un jaloux, un avare, un héros, un maniaque, un entrepreneur, un croyant...

— Non, ça c'est la réponse à "comment suis-je ?", autrement dit "comment est-ce que je réagis devant les évènements ? En héros ? En avare ?". Moi, je me demande ce que je suis, ce que je fais, quel est mon rôle dans cette vie.

Votre rôle ? Mais, c'est d'exister, tout simplement.

— Eh bien, justement. Je vous l'ai dit : je n'ai pas l'impression d'exister, juste de regarder, et qui plus est, de me regarder. Oh, pas tout le temps, bien sûr, mais souvent quand même. Dans ces moments-là, c'est comme si je sortais de moi, comme si je m'élevais pour m'observer de haut, comme à partir d'un drone, si vous voyez ce que je veux dire.

La "sortie hors du corps"... Je sais des choses là-dessus. C'est un phénomène assez rare mais connu. Ça  se produit dans des situations traumatiques, des accidents par exemple. Ça peut arriver aussi en cas de coma. Il parait qu'on se voit de haut, comme si on planait au-dessus de son corps. Je ne me rappelle plus s'il s'agit d'une perception réelle, télépathique peut-être, ou d'un rêve de perception. Difficile à dire de toute façon.

— J'ai lu des trucs comme ça sur le sujet. Vous pensez bien que j'ai essayé de me renseigner. A la fin du compte, je ne crois pas que ça me concerne, parce que la plus grande partie de ma vie, je l'ai vécue sans stress particulier. Si j'ai eu quelques angoisses, elles n'ont été que passagères et je n'ai jamais connu d'accident grave. Et pourtant, une bonne partie de ma vie, je l'ai traversée en spectateur, en regardant ce qui m'arrivait comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre, presque avec indifférence. J'en arrivais même parfois à me demander si j'éprouvais des sentiments.

Ne me dites pas que vous n'avez jamais ri, jamais pleuré ou jamais joui dans votre vie, je ne vous croirais pas.

— Non bien sûr, mais je me demande parfois si je ne faisais pas semblant.

Étonnant ! Et pourtant, vous êtes conscient que vous inter-réagissez avec les autres, n'est-ce pas ?

— Qu'est-ce que vous voulez dire ?

Eh bien, vos actions ou votre inaction, vos gestes, vos paroles, et même votre simple présence dans l'espace influencent les autres ...

— Oh, bien modestement...

Non, je suis sérieux.

— Mais, moi aussi, vous savez.

Modeste ou pas, levier ou grain de sable, vous avez une influence sur les autres.

— Et alors ?

Eh bien, si vous n'existiez pas, ou si vous ne les rencontriez pas, les existences des autres seraient différentes. Vous vous souvenez de la fin de La Vie est belle de Frank Capra ?

—Pas lu !

Non, c'est un film. Bon, ça ne fait rien, oubliez Capra. Toujours est-il que vous ne pouvez pas ne pas avoir d'influence sur la vie des autres. Et si vous avez une influence sur les autres, même minime, c'est que vous
existez ! C.Q.F.D.!


— Vous croyez ? Eh bien, réfléchissez à cela : ce que vous venez de dire est vrai, mais pour celui que j'observe, pas pour moi. Lui agit, lui existe, lui rencontre des gens, il aime, il déteste, il a une influence sur la vie des autres. Pas moi. Que je sois là ou pas ne change rien à rien. Je ne sers à rien. Je ne suis rien, rien d'autre qu'un voyeur.

C'est triste !

—Pas tant que ça, vous savez. Je vis tranquille, sans souci, sans angoisse. Rien ne peut m'arriver. Mieux encore : comme je n'ai pas d'existence propre matérielle, ma vie ne peut avoir de fin. Par exemple, je ne crains pas la mort parce que je ne l'attends pas.

Pourtant, celui que vous observez, il mourra un jour.

— C'est très vraisemblable.

Que deviendrez-vous alors ? Vous mourrez en même temps ?

— Je viens de vous le dire : je n'ai pas d'existence matérielle. Je suis une sorte de concept, d'idée. Je ne peux pas mourir.

Pourtant, là, si je vous enfonce ce couteau dans le cœur, là, tout de suite, vous allez mourir, non ?

— Ce n’est pas moi qui mourrai, c’est l’autre, celui que j’observe. Je vous l’ai dit : moi, je ne peux pas mourir.

Mourir peut-être pas, mais disparaitre, comme ça, poufff !, comme une idée, comme une pensée ?

Fin de la deuxième scène
Entracte

A SUIVRE
« Modifié: 29 septembre 2019 à 10:07:09 par Champdefaye »

Hors ligne Champdefaye

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Scène III
« Réponse #5 le: 29 septembre 2019 à 09:58:14 »

SCENE III

— Je n'y avais jamais pensé. Mais, non. Je crois plutôt que si celui que vous appelez moi venait à mourir, je m’intéresserais aussitôt à quelqu’un d’autre.

Une métempsycose en quelque sorte ? Attention, ça pourrait vous amener à devenir le voyeur d’un chat, ou mieux, celui d’un cafard. Pas marrant, ça, d’observer un cafard pour le restant de ses jours ! Remarquez, ce qui est bien, c'est qu'un cafard, ça ne vit pas très longtemps.

— Ne plaisantez donc pas tout le temps. Ce n’est pas à la métempsycose que je crois, pas à celle des bouddhistes en tout cas. Se retrouver avec son âme dans le corps d’un insecte ou dans la tige d’une plante, c’est tout à fait ridicule.

Tandis que s’observer soi-même…

— Vous vous moquez encore de moi ! Mais je vous comprends, vous et votre scepticisme. Moi-même, tout en vous racontant tout ça, ou plutôt tout en m’observant vous raconter tout ça, je vois bien que ce n’est pas rationnel, pas logique, et donc quasiment impossible à expliquer. Il faudrait que j'y réfléchisse davantage.

Ce sur quoi je vous engage surtout à réfléchir, c'est que celui que vous observez, c'est certainement vous, ça ne peut être que vous.  C'est vous qui vivez en réalité ce qu'il vit et que vous croyez observer. C'est vous qui pensez, vous qui agissez, mais pour je ne sais quelle raison, vous avez établi une distance entre le vous qui observe et le vous qui agit. Réfléchissez un peu : ici, en dehors du barman et du vieux bonhomme qui boit tout seul au comptoir, il n'y a que vous et moi.  Et moi, si j'accepte un instant ce que vous me dites, je parle, je ne peux parler qu'au vous qui agit, puisque le vous qui observe n'intervient jamais. D'accord ?

— D'accord.

— D'accord. Et ce vous-ci qui agit serait en train de me parler de ce vous-là qui observe, avec les sentiments et les mots du vous-observateur mis dans la bouche du vous-acteur ?

— Oh, là, là ! C'est compliqué !

Pas plus que votre histoire, avec vos "ce n'est pas moi qui vis ma vie", "je ne suis qu'un concept" et gna-gna-gna et gna-gna-gna !

— Ce n'est pas la peine de vous énerver.

Je ne m'énerve pas, j'explique ! Et ce n'est pas facile. Je reprends : selon vous, ici, il y a deux vous : celui auquel je parle et qui me répond, le vous-acteur, et celui qui observe tout ça, le vous-voyeur. L'acteur, il est là, devant moi, il boit son whisky douze ans d'âge, je peux lui toucher le bras, je n'ai aucun doute sur sa présence ni sur sa réalité. Et puis il y a le voyeur. Ah ! Le voyeur ! Et d'abord, d'où nous observe-t-il, celui-là ? Du haut du ciel, comme un ange ? Vous ne pouvez pas penser que vous êtes un ange, quand même ! Et d'ailleurs, si vous l'étiez, je le saurais. Ou alors depuis derrière le bar ? Vous, le voyeur, vous seriez le barman ? Entre nous, si vous l'êtes, dites-le tout de suite, parce que je reprendrais bien un autre Macallan.

— Vous vous moquez encore. Ce n'est pas bien.

Vous avez raison ; je vous prie de m'excuser, mais avouez que c'est tentant. Je continue. Donc si le vous-voyeur n'est ni un ange, ni le barman, qui est-il ? Où est-il ? Dans le bar, mais invisible ? Dans l'éther, n'importe où ? Mais surtout, où qu'il soit, comment fait-il pour que le vous-acteur accepte de discuter et même mieux, de soutenir devant un tiers le concept du vous-voyeur ? C'est impossible, il faudrait pour cela que l'acteur ait le même problème avec la réalité que le voyeur et qu'en plus les deux puissent communiquer l'un avec l'autre. Ça reviendrait à ce que l'acteur soit non seulement conscient de vivre, ce qui est parfaitement normal, mais aussi d'être observé continuellement par quelqu'un qui ne fait que ça de la journée. Vous ne voyez pas que c'est complètement dingue ?

— Vous pensez que je suis fou ?

Non, pas fou ; les mots qui me viennent seraient plutôt troublé, perturbé...

— Cinglé, quoi !

Mais non, je vous assure...

— Je vais vous dire : je ne suis pas cinglé. Tout ce que je vous ai raconté sur ce que j'éprouve est vrai. Cette sensation d'être en dehors de moi, d'observer ma vie de l'extérieur, je ressens tout ça. Mais en même temps, je sais que ce ne sont que des sensations, que ce n'est pas réel.

Pas réel ? Mais alors, ma brillante démonstration... tout ce que je viens de vous dire...Vous m'avez fait marcher ?

—Pas vraiment, mais...

Eh bien, c'est agréable !

—Ne vous fâchez pas. Ce que je voulais vous dire, c'est que par moments, il m’arrive de douter et de penser que tout ça n’est qu’une expérience subjective, des sensations, un pur effet de la pensée qui tourne sur elle-même. J’en arrive même à penser que je me raconte des bobards...

Ah ! Enfin ! Des bobards ! Voilà que vous devenez raisonnable.

—...mais dans le même temps, ou disons immédiatement après, je me dis que ce n’est pas moi qui pense cela mais celui que j’observe. Vous voyez l’abîme ? Je pense qu’il pense que je pense qu’il pense… Et puis, je retombe dans le scepticisme précédent, et ainsi de suite... C’est très inconfortable, vous savez !

Effectivement, ça doit être pénible. Je suis vraiment désolé pour vous, sincèrement, et je vous présente mes excuses.

—Pourquoi ? Vous n'y êtes pour rien !

Ne croyez pas cela. Non, on ne m'avait rien dit, j'ignorais tout ça.  Je suis vraiment navré. Mais je vais tout arranger. C'est l'affaire d'un instant. Laissez-moi passer quelques coups de fil...

Fin de la troisième scène
Entracte

A SUIVRE
« Modifié: 05 octobre 2019 à 11:54:19 par Champdefaye »

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Scène IV
« Réponse #6 le: 01 octobre 2019 à 07:13:14 »

SCENE IV

—Mais qu'est-ce que vous racontez, nom de Dieu ? Des coups de fil ! À qui ? Où ?

Mais, à mon bureau, là-haut, bien sûr !

—Votre bureau ? Là-haut ? Qu'est-ce que vous voulez dire, là-haut ?

Eh bien chez moi, enfin ! Là-haut ! Ah ! Vous ne saviez pas ? Bon, il va bien falloir que je vous explique. Alors voilà : au début, j'ai craint que vous ne soyez atteint de solipsisme, mais j'avais tort. C'est très étonnant, mais j'avais tort. À présent, j'ai tous les éléments pour diagnostiquer un véritable syndrome de dépersonnalisation. Mon vieux, vous souffrez de dépersonnalisation. C'est une déplorable erreur de mes services dont je suis confus et, encore une fois, je vous présente toutes mes excuses. Ah ! Heureusement que je vous ai rencontré tout à l'heure. Tout va s'arranger, vous aller voir. Ne bougez pas, je reviens avec le nécessaire.

— Quoi, le nécessaire ? Quel nécessaire ?

Ce sera pratiquement sans douleur, rassurez-vous

—Comment ça, pratiquement sans douleur ? Comment ça, pratiquement sans douleur ? Eh, ne partez pas !

Je reviens, je reviens ! ! En attendant, barman, servez-nous donc encore deux autres Macallan. Et avec des cacahouètes, s'il vous plait !

Tandis que l'homme au châle disparait vers les toilettes du bar, le barman fait le tour du comptoir et apporte sur un plateau les deux verres de whisky et l'assiette de graines d'arachide. En essuyant la table, il s'adresse à l'homme au blouson :

Curieux, le bonhomme, hein ?

—Il est cinglé, vous voulez dire !

Dans mon métier, nous n'aimons pas beaucoup ce mot. Nous préférons dire qu'il souffre d'un trouble mental, ou qu'il présente un syndrome délirant.

—Syndrome délirant ? Trouble mental ? Depuis quand parle-t-on comme ça chez les bistrots ?

 —Cher Monsieur, sachez que je ne suis ici que pour me détendre. Être barman, c'est un simple hobby pour moi, une sorte de Violon d'Ingres. En fait je suis neuropsychiatre, professeur à la Faculté de Médecine de Montreux, en Suisse, un pays où on ne plaisante pas avec grand-chose, et certainement pas avec l'hygiène mentale.

—Toutes mes excuses, Docteur.

Professeur... Je vous en prie, vous ne pouviez pas savoir. Pour ce qui est de notre ami, il souffre d'un avatar de la maladie de Cotard, répertorié sous le nom de syndrome Jupitérien.

—C’est-à-dire ?

C’est une forme très particulière d'hubris : il pense qu'il est le créateur des êtres humains.

—Il se prend pour Dieu, donc ?

Non, ça c'est la maladie dite "de Trump". Dieu a créé toute choses, hommes, bêtes, plantes, montagnes et tutti quanti,  tandis que, plus modestement, notre ami pense n'avoir créé que les humains.

—C'est déjà pas mal !

Je ne vous le fait pas dire. Mais il doit quand même manquer un peu de confiance en lui ou en ses créatures car, chaque après-midi, je le vois amener ici des inconnus qu'il rencontre dans la rue et à qui il demande ce qu'ils pensent de la vie qu'il leur a donné : est-ce qu'ils sont contents, heureux, bien dans leur peau, et cetera. Quand les réponses sont positives, il repart en sifflotant, non sans laisser un pourboire royal. Quand il tombe sur quelqu'un comme vous, perturbé...

—Vous trouvez que je suis perturbé, Professeur ?

Ah, oui ! Quand même !... Bon, quand il tombe sur quelqu'un de perturbé, il prend ça comme un échec personnel, ça le déprime et, sous prétexte d'arranger les choses, il se retire dans les toilettes pour ne plus en sortir jusqu'à la fermeture de l'établissement.

—Mais je croyais qu'il était parti  chercher le nécessaire pour...

 —Écoutez, cher Monsieur, l'homme est peut-être cinglé, comme vous dites, mais il n'est pas idiot. Il sait parfaitement qu'il ne peut rien à votre état.

—Ah, oui, bien sûr !

Par contre, moi...

—Quoi, vous ?

Eh bien, moi, avec une petite piqure de ma composition suivie d'un petit électrochoc, je pourrais... Écoutez, vous m'êtes très sympathique : si vous voulez, je peux vous prendre tout de suite. Vous passez dans mon cabinet — c'est très pratique, c'est à la cave, juste en dessous du bar, et la salle d'opération est juste à côté — et vous ressortez dans moins d'une heure, parfaitement rétabli, sain de corps et d'esprit. Qu'est-ce que vous en dites ? D'accord ? Je descends préparer les instruments. Ne bougez pas, je reviens vous chercher dans cinq minutes.

Le barman appuie sur un bouton pour faire surgir du plancher le monte-charge qu'il emprunte pour descendre à la cave. Tandis que, tel le Comte Dracula, il disparait dans le sol, le vieillard au bar se retourne sur son tabouret et, avec la voix du Père Fouras de Fort Boyard, il s'adresse à l'homme au blouson en jean :

Méfiez-vous, jeune homme.  Vous ne voyez pas que c'est un complot ? Ils sont de mèche, tous les deux. Fuyez tant que vous le pouvez ! Ne faites pas comme moi, ou vous subirez mon sort. Foutez le camp ! Foutez le camp , je vous dis ! Tout de suite !

—Mais qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait ?

Regardez-moi et pensez qu'avant d'entrer dans ce bar pour la première fois il y a dix-sept ans, j'étais Rita Hayworth !

L'homme au blouson en jean s'enfuit en renversant les verres tandis que le vieillard reprend sa position première, les avant-bras sur le bar, les mains fermées autour de son verre presque vide. Le barman qui remontait de la cave a tout entendu. S'adressant au vieillard :

Rita Hayworth ! Rita Hayworth ! Et pourquoi pas Marylin Monroe pendant que tu y es ? Il y a des moments, Germaine, où tu dis vraiment n'importe quoi !

Rideau
« Modifié: 05 octobre 2019 à 11:54:46 par Champdefaye »

Hors ligne Manu

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Re : Au Bar des Syndromes (texte intégral)
« Réponse #7 le: 04 octobre 2019 à 16:20:45 »
Bonjour Champdefaye,

Je ne suis pas un spécialiste du théatre (de rien, en vérité  ;D), aussi je vais commenter du mieux possible en demandant toute ton indulgence.

Pendant les trois premières scènes, j'ai aimé les dialogues, mais je n'ai pu m'empêcher de penser que je préfère tes petits textes sur les bars parce qu'entre les dialogues, tu réussis, chaque fois, à glisser des fragments d'humanité. Ici, cette touche est absente.

Bon, donc j'en étais là dans mes pensées lorsque survient la quatrième scène. Disons que je m'étais installé dans le confort d'une discussion où un érudit glacé passait le temps avec un bonhomme à la vanille, et puis patatrac, tout change. Et au fur à mesure des interventons, tout s'accélère. Et c'est très efficace. J'ai souri, beaucoup et c'est l'essentiel.

Merci pour le partage.


Hors ligne Champdefaye

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Re : Au Bar des Syndromes
« Réponse #8 le: 06 octobre 2019 à 13:26:36 »
Bonjour Manu,
Merci pour tes commentaires qui sont toujours intéressants, pour moi en tout cas, car ils semblent montrer que tu as compris mes intentions au moment de l'écriture. Je ne suis pas un spécialiste du théâtre non plus, mais j'ai plusieurs fois utilisé la forme du dialogue qui permet de faire avancer l'analyse d'un sujet par le jeu des questions.
J'ai longtemps tourné dans ma tête les idées de déréalisation et de dépersonnalisation, mais comme je n'ai aucune base psychologique ni philosophique, j'avais beaucoup de mal à en faire l'analyse. J'ai donc commencé à écrire ce dialogue entre l'homme perturbé (ah oui quand même) et le froid érudit pour tenter de mettre au point mes propres idées sur le sujet. J'y suis plus ou moins parvenu.
Bien avant d'avoir achevé le texte, comme j'aime bien peaufiner les choses, j'ai illustré la discussion avec une de mes photos puis j'ai placé en tête les indications de scène (ce qui m'a valu d'ailleurs d'être exilé dans le sous-fil "théâtre" pour ce texte comme pour les autres textes du type dialogue).
Voyant que je n'arriverais pas à une conclusion définitive et pseudo scientifique, mon penchant vers l'absurde a repris le dessus et j'ai écrit la dernière scène en quelques minutes.
C'est bien entendu ma préférée.

Hors ligne Manu

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Re : Au Bar des Syndromes
« Réponse #9 le: 08 octobre 2019 à 14:57:26 »
Bonjour Champdefaye,

J'y suis plus ou moins parvenu. Je corrobore, les trois premières scènes déclinent cette déréalisation et dépersonnalisation dont tu parles. Je crois que tu as réussi à me faire passer ceci, et d'ailleurs mon commentaire en atteste: on ne trouve pas ce fragment d'humanité que tu distilles ailleurs. Et on comprend pourquoi à la quatrième scène.

Au plaisir.

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Re : Au Bar des Syndromes
« Réponse #10 le: 07 novembre 2019 à 13:45:40 »
Bonjour Champdefaye,
Je sors du bar... des Syndromes. Bien, comme d'habitude, pour l'ambiance. Tu sais planter un décor, relever, inventer, souligner des détails qui font mouche. Cette scène, quoique banale, prend tout de suite une coloration absurde; cela est dû évidemment aux propos échangés. On pense à Beckett mais aussi à l'époque existentialiste et aux intellectuels en grande discussion dans les cafés de Saint-Germain. ça parle philosophie donc, avec des contorsions et des arguties.
Je résume l'idée centrale: avoir la sensation d'être en dehors de soi et d'observer sa vie de l'extérieur. C'est loin d'être un raisonnement de cinglé. Est-ce répertorié comme maladie? C'est en tout cas le genre de sujet de conversation qu'il est difficile, pour ne pas dire presque impossible, d'avoir avec un interlocuteur lambda. Les convenances sociales font barrage, les préjugés aussi.
Ce genre de sensation, peut-être certains ne l'éprouvent-ils jamais? Peut-être. Mais d'autres se reconnaissent dans la description de ce décalage inconfortable et troublant. Est-ce normal d'éprouver cela? Ah, la normalité... On pourrait en débattre longtemps.
Bref. C'est un bon sujet, riche et profond, qui touche à des domaines multiples et peut s'envisager aussi dans une dimension fantastique. Malgré nos vingt siècles passés de civilisation et de culture, notre esprit continue de conserver sa part de mystère, irréductible à des diagnostics médicaux ou des discours d'experts.
Tu as choisi de traiter ce phénomène très sérieux sur un mode léger, et tu as bien fait,  car c'est, à part l'option fantastique, le seul qui puisse se lire. Après, au bout d'un moment, ce dialogue s'avère tout de même très littéraire, cérébral et difficile à suivre il me semble, surtout dans la scène III.
La dernière scène fait preuve d'imagination et opte carrément pour un absurde débridé, - quel autre dénouement proposer en fait?
L'ensemble est intéressant mais, personnellement, j'ai un faible pour des textes comme L'Histoire de Noël.
Merci, quoi qu'il en soit, pour le partage.

Hors ligne Champdefaye

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Re : Au Bar des Syndromes
« Réponse #11 le: 08 novembre 2019 à 18:38:49 »
Merci Zaga,
C'est une belle et fine analyse du sujet que j'ai voulu traiter.
Comme je l'indiquais un peu plus haut dans une réponse à Manu, j'ai commencé ce texte plutôt sérieusement pour tenter de fixer mes idées sur ces trois syndromes que sont le solipsisme, la dépersonnalisation et la déréalisation et qui m'intéressent. Il m'arrive d'écrire comme ça un texte de fiction pour avancer dans la réflexion sur un sujet. C'est plus facile pour moi que de réfléchir les yeux fermés. Je n'ai pas de formation dans ces domaines, et mes seules sources ont été du type Wikipédia. J'ai d'ailleurs toujours du mal à faire la différence entre déréalisation et dépersonnalisation.
Je n'ai pas voulu faire du Beckett car, sauf dans la dernière scène je ne pense pas avoir mis d'absurde dans les répliques. De l'argutie, du pinaillage, oui, mais pas de l'absurde. Effectivement, c'est plutôt de la dialectique, à la rigueur de la maieutique.
Au fur et a mesure que j'avançais dans le texte, je me rendais compte que je ne trouverais pas de fin sur le même ton. J'ai donc dérivé sur l'absurde, ce que je fais volontiers sinon facilement.
Si tu cherches de l'absurde, de la mythologie et du théâtre, tout cela est réuni dans ma tramédie-cogédie "Homéotéleute et Polyptote". Je serai curieux de savoir ce qu'éventuellement, tu y trouveras.

 


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