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21 août 2019 à 13:17:26

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Auteur Sujet: La caverne de Platon  (Lu 136 fois)

Hors ligne Champdefaye

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La caverne de Platon
« le: 13 août 2019 à 07:48:35 »
Vous connaissez l'allégorie de la caverne ? Mais oui, bien sûr, vous la connaissez. Vous n'allez quand même pas dire que non devant tout le monde. Mais vous avez un peu oublié les détails, c'est ça, hein ? Vous vous souvenez vaguement : les hommes enchainés, les ombres projetées sur le fond de la caverne... Mais à partir de là, ça devient confus, non ? Ne culpabilisez pas trop — ma propre science est toute fraiche —  et laissez-moi vous faire une modeste piqûre de rappel. En principe, c'est sans douleur.  De toute façon, vous pouvez bien consacrer cinq ou six minutes au texte la plus célèbre de la philosophie occidentale.
Pour expliquer l'allégorie de Platon, on ne peut à mon avis se passer de l'image. J'ai choisi celle-ci :



Elle m'a parue la plus claire et la plus fidèle au mot à mot de Platon parmi les centaines que l'on peut trouver sur le Web. (A propos de mot à mot, si vous voulez lire le texte de l'allégorie par Platon lui-même, allez tout en bas de cet article, vous en trouverez le début.)

Donc, la Caverne :
A droite en bas, des hommes prisonniers depuis leur naissance, jambes et cou enchainés. Ils ne peuvent que regarder devant eux, vers le fond de la caverne.
Derrière eux, un mur.
Derrière le mur, passent des porteurs, sorte de marionnettistes. Certains parlent, d'autres pas.
Les marionnettistes portent au-dessus de leurs têtes des objets de toutes sortes et de toutes matières.
Derrière les marionnettistes, un feu. Il projette sur le fond de la caverne les ombres des objets.


Jusqu'ici, l'allégorie est simple :
Nous (les homme enchainés) vivons dans un monde carcéral (la caverne) dans lequel notre naturelle ignorance (les chaines) nous empêche de voir la réalité des choses (les objets). Nous ne voyons que les ombres de la réalité tout en croyant voir la réalité.

Mais ce n'est pas fini, car Platon continue :
Détachons un prisonnier, dit-il, et forçons-le à marcher et à regarder autour de lui et vers la lumière. Tout d'abord, ces mouvements nouveaux et l'éblouissement par la lumière du feu le feront souffrir et l'empêcheront de voir les objets distinctement. Les ombres qu'il voyait auparavant lui sembleront alors bien plus réelles que les objets flous qu'il peut voir à présent.

Vous suivez ?
Si par l'étude, on permet à ce prisonnier de commencer à voir autrement ce qui l'entoure, cette vision le fera tout d'abord souffrir ; il verra la réalité de façon trouble et il aura tendance à croire ce qu'il voyait avant plutôt que ce qu'il voit à présent. Il sera dans ce que l'on appelle aujourd'hui un déni de réalité.

Poursuivons avec le prisonnier dont les chaines ont été enlevées et forçons-le à gravir la pente jusqu'à sortir de la caverne dans la lumière du soleil. Il commencera par s'en plaindre, à cause de l'éblouissement, mais avec le temps, il verra de plus en plus nettement tout d'abord les ombres, puis les reflets des autres hommes et des objets, puis les objets eux-mêmes, puis les astres et la lune, puis enfin le soleil lui-même, dont il comprendra que c'est lui qui gouverne tout dans le monde visible. Il ne pourra que se réjouir de cette connaissance et plaindra ceux qui sont restés dans la caverne. Tandis que les hommes demeurés dans la caverne décernent distinctions et hommages à ceux d'entre eux qui ont le mieux observé les ombres et peuvent ainsi prédire plus ou moins leur prochaine apparition, l'homme qui a fait l'ascension hors de la caverne ne recherche pas ces honneurs. Il préfèrera même rester à l'écart, être moqué et même tué plutôt que de revenir à ses anciennes croyances.

L'allégorie demeure transparente :
Si on soumet cet individu à l'effort de l'éducation, il commencera par s'en plaindre. Ce n'est que le temps consacré à la dure étude qui lui permettra de voir de plus en plus nettement jusqu'à découvrir la réalité, y compris celle du monde, pour parvenir au point où il se réjouira de sa situation et plaindra celle de ses anciens congénères non instruits. De retour dans la société, l'homme qui a été instruit, le Philosophe, ne recherchera pas les honneurs que les gens de ce monde se décernent entre eux ; il préférera être mis à l'écart, moqué ou même tué plutôt que revenir à ses croyances anciennes.

Oserai-je résumer tout ce qui précède comme ceci :
Notre milieu naturel est l'ignorance.
Du fait de notre ignorance, le monde visible est le seul que nous connaissions.
Le monde des idées, de la vérité, du bien est accessible à l'homme par l'étude, qui devient ainsi Philosophe.
Dans la société, le Philosophe rencontre la solitude, l'incompréhension la réprobation, et quelquefois la mort.


L'allégorie de la Caverne fait partie du livre VII de La République, qui est l'un des dialogues de Platon. Il y expose sa conception de la justice, de la Cité, du Bien, de la formation du philosophe-roi, des formes de gouvernement, de l'immortalité de l'âme et de bien d'autres choses encore.
C'est intéressant, mais je vous propose d'en rester là pour ce soir.

Mais avant, un peu de Platon dans le texte :

PLATON
LA RÉPUBLIOUE
LIVRE VII

SOCRATE — Maintenant, représente-toi de la façon que voici l'état de notre nature relativement à l'instruction et à l'ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu'ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête; la lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.
GLAUCON — Je vois cela.
SOCRATE — Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre, en bois, et en toute espèce de matière ; naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.
GLAUCON — Voilà un étrange tableau et d'étranges prisonniers.
SOCRATE — Ils nous ressemblent ; et d'abord, penses-tu que dans une telle situation ils aient jamais vu autre chose d'eux-mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face?
GLAUCON — Et comment ? s'ils sont forcés de rester la tête immobile durant toute leur vie?
SOCRATE — Et pour les objets qui défilent, n'en est-il pas de même?
GLAUCON — Sans contredit.
SOCRATE — Si donc ils pouvaient s'entretenir ensemble ne penses-tu pas qu'ils prendraient pour des objets réels les ombres qu'ils verraient ?
GLAUCON — Il y a nécessité.
SOCRATE — Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l'un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre autre chose que l'ombre qui passerait devant eux?
GLAUCON — Non, par Zeus.
SOCRATE — Assurément, de tels hommes n'attribueront de réalité qu'aux ombres des objets fabriqués.
GLAUCON — C'est de toute nécessité.
SOCRATE — Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu'on les guérisse de leur ignorance. Qu'on détache l'un de ces prisonniers, qu'on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière : en faisant tous ces mouvements il souffrira, et l'éblouissement l'empêchera de distinguer ces objets dont tout à l'heure il voyait les ombres. Que crois-tu donc qu'il répondra si quelqu'un lui vient dire qu'il n'a vu jusqu'alors que de vains fantômes, mais qu'à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste? si, enfin, en lui montrant chacune des choses qui passent, on l'oblige, à force de questions, à dire ce que c'est? Ne penses-tu pas qu'il sera embarrassé, et que les ombres qu'il voyait tout à l'heure lui paraîtront plus vraies que les objets qu'on lui montre maintenant?
GLAUCON — Beaucoup plus vraies.
SOCRATE — Et si on le force à regarder la lumière elle-même, ses yeux n'en seront-ils pas blessés? n'en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu'il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu'on lui montre?
GLAUCON — Assurément.
SOCRATE — Et si, on l'arrache de sa caverne par force, qu'on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu'on ne le lâche pas avant de l'avoir traîné jusqu'à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement, et ne se plaindra-t-il pas de ces violences ? Et lorsqu'il sera parvenu à la lumière pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies ?
GLAUCON — Il ne le pourra pas ; du moins dès l'abord.
SOCRATE — Il aura, je pense, besoin d'habitude pour voir les objets de la région supérieure. D'abord ce seront les ombres qu'il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même, que pendant le jour le soleil et sa lumière.
GLAUCON — Sans doute.
SOCRATE — À la fin, j'imagine, ce sera le soleil - non ses vaines images réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit - mais le soleil lui-même à sa vraie place, qu'il pourra voir et contempler tel qu'il est.
GLAUCON — Nécessairement.
SOCRATE — Après cela il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c'est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d'une certaine manière, est la cause de tout ce qu'il voyait avec ses compagnons dans la caverne.
Évidemment, c'est à cette conclusion qu'il arrivera.
Or donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que l'on y professe, et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu'il se réjouira du changement et plaindra ces derniers?
GLAUCON — Si, certes.
SOCRATE — Et s'ils se décernaient alors entre eux honneurs et louanges, s'ils avaient des récompenses pour celui qui saisissait de l'œil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble, et qui par-là était le plus habile à deviner leur apparition, penses-tu que notre homme fût jaloux de ces distinctions, et qu'il portât envie à ceux qui, parmi les prisonniers, sont honorés et puissants? Ou bien, comme le héros d'Homère, ne préférera-t-il pas mille fois n'être qu'un valet de charrue, au service d'un pauvre laboureur, et souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions et de vivre comme il vivait ?
GLAUCON — Je suis de ton avis ; il préférera tout souffrir plutôt que de vivre de cette façon-là.
SOCRATE — Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s'asseoir à son ancienne place : n'aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil ?
GLAUCON — Assurément si.
SOCRATE — Et s'il lui faut entrer de nouveau en compétition, pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n'ont point quitté leurs chaînes, dans le moment où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux se soient remis (or l'accoutumance à l'obscurité demandera un temps assez long), n'apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens, et ne diront-ils pas qu'étant allé là-haut il en est revenu avec la vue ruinée, de sorte que ce n'est même pas la peine d'essayer d'y monter ? Et si quelqu'un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu'ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas ?
Sans aucun doute, répondit-il.
SOCRATE — Maintenant, mon cher Glaucon, il faut appliquer point par point cette image à ce que nous avons dit plus haut, comparer le monde que nous découvre la vue au séjour de la prison, et la lumière du feu qui l'éclaire à la puissance du soleil. Quant à la montée dans la région supérieure et à la contemplation de ses objets, si tu la considères comme l'ascension de l'âme vers le lieu intelligible tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque aussi bien tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie. Pour moi, telle est mon opinion : dans le monde intelligible l'idée du bien est perçue la dernière et avec peine, mais on ne la peut percevoir sans conclure qu'elle est la cause de tout ce qu'il y a de droit et de beau en toutes choses; qu'elle a, dans le monde visible, engendré la lumière et le souverain de la lumière ; que, dans le monde intelligible, c'est elle-même qui est souveraine et dispense la vérité et l'intelligence; et qu'il faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée et dans la vie publique.
GLAUCON —Je partage ton opinion, autant que je le puis.
SOCRATE — Eh bien ! partage-la encore sur ce point, et ne t'étonnes pas que ceux qui se sont élevés à ces hauteurs ne veuillent plus s'occuper des affaires humaines, et que leurs âmes aspirent sans cesse à demeurer là-haut. Cela est bien naturel si notre allégorie est exacte.
GLAUCON — C'est, en effet, bien naturel.
SOCRATE — Mais quoi ? penses-tu qu'il soit étonnant qu'un homme qui passe des contemplations divines aux misérables choses humaines ait mauvaise grâce et paraisse tout à fait ridicule, lorsque, ayant encore la vue troublée et n'étant pas suffisamment accoutumé aux ténèbres environnantes, il est obligé d'entrer en dispute, devant les tribunaux ou ailleurs, sur des ombres de justice ou sur les images qui projettent ces ombres, et de combattre les interprétations qu'en donnent ceux qui n'ont jamais vu la justice elle-même ?
GLAUCON — Il n'y a là rien d'étonnant.
(....)

« Modifié: 13 août 2019 à 07:53:31 par Champdefaye »

 


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