Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

10 décembre 2019 à 15:02:52

Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateurs: Aube, Miromensil, Chapart, Claudius) » Polyglotte glot glot codec, on ne s'entend plus !

Auteur Sujet: Polyglotte glot glot codec, on ne s'entend plus !  (Lu 483 fois)

Hors ligne Manu

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Polyglotte glot glot codec, on ne s'entend plus !
« le: 12 juillet 2019 à 15:31:09 »
Polyglotte glot glot codec, on ne s'entend plus !

      Le Chevalier s'approcha des douves. Alors qu'un soleil fort lustrait sa ferblanterie, il avait besoin de redorer son blason. À la recherche d'un coup d'éclat, il serra plus fort son épée élimée. Comme tous les jours, il bouillait sous son casque. Comme tous les jours, il devançait l'aventure. Avec de moins en moins de succès. Comment pouvait-elle restée à la traîne alors que lui devait se trimballer cinquante kilos de ferraille sur le dos ? Pourtant, cette fois-ci, sans trop savoir le pourquoi du comment, Hugues de la Frontise perçut qu'en continuant à suivre le bref chemin qui le menait au gouffre, il allait se passer quelque chose : son monde pourrait s'écrouler tout d'un coup. Il redoubla d'attention en pensant à la gloire d'un combat chevaleresque et bientôt, il aperçut l'eau grise et stagnante censée engloutir les assaillants trop téméraires.

      Il fit encore quelques pas en avant et, surprise, il découvrit, en contrebas, un dragon qui se baignait. Celui-ci faisait la planche et avait déployé ses deux ailes qui touchaient presque les deux rives de ce lit nauséabond. Il était en sustentation, lié à l'élément liquide, tranquille. Même si, avec les yeux fermés, les poils bien taillés et les pieds en éventails, il semblait inoffensif, il n'en restait pas moins un être terrifiant, stimulé par le plaisir de faire souffrir et de tuer. Ses griffes superbement acérées, prêtes à lacérer cruellement chairs et os, étaient bien là pour le rappeler à quiconque – ce qui m'autorise à écrire que le dragon est un sacré engulé, contrairement aux ongulés qui laissent plutôt de côté cet aspect frivole et un rien vaniteux de la nature terrestre pour se concentrer sur le remplissage de leur trou noir personnel, l'estomac.

      Au loin, une poule venait de pondre un œuf. Même si ce détail n'entre dans le cadre du récit que pour justifier le titre, il est à noter qu'au petit matin, à la fraîche,  le dragon n'avait pas vu la poule, car sinon...

      À première vue donc, c'était un grand dragon débonnaire : il sifflait. Bien sûr, il sifflait un air chaud. Un air torride, de style exotique, latino peut-être. L’œil aiguisé du professionnel de la défense des droits de l'homme (la veuve, et l'orphelin, et tout cela quoi...) ne vit pas jaillir les flammes de l'enfer, mais son oreille attentive sut qu'il avait affaire à rien de moins qu'une salsa du démon. Guidé par le rythme, Hugues fit encore quelques mètres d'un pas chaloupé et aussi gracieux que ne l'autorisait son armure d'un autre âge. Enfin, en exécutant un dernier glissé, il se trouva tout au bord du précipice. Une petite pierre roula sous sa semelle et se jeta la tête la première dans le grand vide.

      Le bruit engendré par la chute minérale alerta le dragon qui stoppa sa rengaine, ouvrit les yeux et vit le Chevalier. Ensuite il releva la tête. Ce mouvement fut facilité par sa génétique diamétralement opposée à celle du genre humain : sa queue, plantée dans l'humide végétation sous-marine, lui servait d'équilibre - un exemple à méditer certainement, lorsque l'on sait toutes les folies que peut générer cet organe. Le monstre -et là, je ne parle plus de sa partie immergée- prit un instant encore pour dévisager l'homme et prononça ces mots :
- Oi Amigo, você está bem ?
Surpris, de la Frontise lui répondit :
- C'est de l'espagnol ?
- Ah non, perdu. Je parle le portugais, je trouve que cela me donne un style. Il y a tant de dragons communs de nos jours qu'il faut se démarquer pour garder son emploi. Alors moi, je balance quelques mots en portugais aqui e ali. Les gens m'identifient plus facilement. Ils disent:
                                                   - C'est le dragon do Brasil qui a éparpillé tout mon foin en volant en rase-mottes.
                                                   - Le Bragon do Drasil (un paysan dyslexique) a tué trois de mes chèvres et volé cinquante de mes fromages, les archi-secs, ceux qui ont le plus de valeur.
                                                    - Un dragon a brûlé vifs ma femme et mes huit enfants en chantant “Olha que coisa mais linda, Mais cheia de graça, É ela, menina”. Je suis libre de batifoler avec ma maîtresse maintenant. Avez-vous son numéro ? Mon chef au boulot me donne de l'urticaire, je suis certain qu'il peut arranger la chose.
   Enfin, vous voyez Chevalier, le peuple dit ce genre de trucs et participe à la réussite de ma méthode de communication. Rien de mal à tout cela ?
- Non, rien de mal en effet. Et quelque part, je vous envie un peu. C'est écolo... Oups, ma langue a fourché... c'est économiquement compréhensible.
- Ces derniers temps, je pensais écrire sur mon ventre avec des couleurs bien flashys: foda-se a polícia ! Mais peut-être est-ce un peu exagéré ?
- Oui, peut-être. J'entraperçois le concept, mais, oui, c'est trop en avance sur l'époque.
- Oui... J'hésite. Mais je parle, je parle, je m'étends et je manque à tous mes devoirs d'hôte civilisé. Parlez-moi de vous ? Que faites-vous par ici avec cette épée dans la main ?

Le Chevalier se recula de quelques centimètres, car le sol commençait à s'effriter sous ses chausses (et nous n'étions qu'au vingt-et-unième siècle après Jésus Cri dans le vide sidéral, c'est vous dire les Abysses qui nous menacent aujourd'hui.) (et oui, mon Chevalier a des chausses et pas des jambières de mailles parce que la vie, c'est pas facile.) et reprit la parole:
- Bon, de nos jours, avec cette porcaria d'électricité, je...
- Heu, pardon.
- … ne peux...
- Senhor, pardon !
- Oui ?
- Ici, c'est moi qui parle le portugais, vous imaginez si tout le monde s'y met ? Je vais être obligé d'apprendre le mandarin.
- Ah oui, je comprends. Excusez-moi, je me suis laissé enflammer par l'ambiance.
- Et pourtant, je n'ai encore presque rien fait.
- Et je vous en sais gré. Pour vous remercier, je vous donne le fond de ma pensée: apprendre le mandarin vous procurera certainement des opportunités de travail. C'est d'ailleurs ce que je voulais dire en substance avant d'être interrompu: non seulement, je ne parle pas les langues étrangères, mais avec l'électricité, il n'y a plus de moulins à vent, alors je me recycle. Je ne veux pas devenir obsolète, j'essaye autre chose.
- Justement, je vous repose la question: que faites-vous ici ?
- Eh bien, c'est simple. Comme la pénurie de moulin est devenue drastique, j'attaque les châteaux abandonnés.
- Abandonnés ?
- Oui, en ruines, quoi !
- Mais là, présentement, esse castel não est abandonné. Pourquoi me baignerais-je dans cette eau boueuse autrement ?
- Je ne sais pas trop... Une nuit agitée, une dragonne un peu cochonne et un grand besoin d'une douche salvatrice ?
- Pas du tout. Toute la vase putride qui se trouve au fond de ce trou infâme va rendre mon apparence encore plus terrible. Et je fais ceci pour sécuriser mon havre de paix, pour que des idiotas como você ne viennent pas attaquer mon château en ruines !
- Ah, je vois maintenant. Alors... Houston, we have a problem ! L'anglais, je peux essayer ?
- Oui, l'anglais vous pouvez. C'est commun l'anglais. Tout le monde parle l'anglais maintenant, même si chacun rencontre d'extrêmes difficultés à maîtriser sa propre langue maternelle. Tiens, moi par exemple, c'est tout juste si, en dragon, j'arrive à conjuguer le verbe massacrer au futur conditionnel.
- Plus personne ne se comprend. C'est une cacophonie.
- Oui, c'est exactement ce que je voulais dire. On s'est compris ! 
L'animal s'arrêta un instant et regarda l'homme plus attentivement en se disant qu'en fin de compte, il y avait peut-être quelque chose de sain tout à l'intérieur de ces êtres horribles:
- Je vous aime bien, vous m'êtes sympathique. C'est merveilleux de se sentir en phase, en communion d'esprit.
- En parlant d'esprit, le mien commence à surchauffer avec cette chaleur. Et puisque on est amigos, puis-je piquer une tête avec vous dans cet amas de merde gluante ?
- Je vous en prie, venez... mais avec cette armada métallique sur le dos, vous ne risquez pas de resté planté au fond ?
- Non, aucun soucis. C'est une cotte de mailles Kryptonite.
- Ah bon alors, si l'armure parle le kryptonite, n'hésitez plus, sautez ! Plus on est de langues, meilleur est le capharnaum. Et qui sait, dans la confusion, au milieu de ce grand n'importe quoi, on pourra peut-être refaire un coup à la Saint-Georges qui nous garantira l'éternité.
« Modifié: 13 juillet 2019 à 14:53:30 par Manu »

Hors ligne Philippe47

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Re : Polyglotte glot glot codec, on ne s'entend plus !
« Réponse #1 le: 12 juillet 2019 à 19:24:05 »
Bonjour Manu,

Deux remarques, tout d'abord :

Citer
Il était suspendu à l'élément liquide,
Même en jouant avec les mots et les représentations, suspendre quelqu'un ou quelque chose à un liquide est difficile  :)
Compte tenu du rôle que tient la queue, peut-être essayer de le décrire "en sustentation" au-dessus de la boue ou encore "semblant flotter juste au-dessus de la surface".

Citer
vingt-et-unième siècle après Jésus Crie
Faut-il en conclure que "Jésus crie et la caravane passe"  :)
J'ai un peu tiqué. Non pas du fait du jeu de mot mais du fait de la "torsion" grammaticale (Il eût fallu un "après que Jésus crie" mais qui cassait l'effet, je sais  :)). Perso, j'aurais enlevé le "e" pour faire un "Jésus Cri". Strict sentiment personnel relevant de l'anecdotique dérisoire.

Quelques idées qui m'ont traversé l'esprit :

Citer
Plus personne ne se comprend. C'est une cacophonie.
Bon, la je vais jouer les pénibles  :mrgreen:
La cacophonie est soit une dissonance avec effet de répétition, soit une confusion de bruits entremêlés. Ne pas se comprendre ne relève pas de la cacophonie, c'est ne pas s'entendre qui en relève. Du coup, tu aurais pu essayer de placer une assonance ou une ..cacophonie. Genre le chevalier se sert une tasse de thé et le dragon lui demande "Ton thé t'a-t-il ôté ta toux mon doudou ?" ou encore le chevalier qui demande au Dragon "Qu'attends-tu donc tant dans tes détritus ?".

Polyglotte désigne celui qui parle plusieurs langues, ok. Mais dans un tel univers, un dragon polyglotte ne serait-il pas aussi un dragon avec plusieurs têtes, donc plusieurs larynx, donc plusieurs...glottes (une tête par idiome ? :D)

Voilà pour mes remarques dont le premier propos était de restituer ce qui m'a traversé l'esprit en lisant ton texte.
J'ai trouvé l'ensemble agréable à lire, un poil prévisible après que les masques soient tombés mais comme j'ai souri tout au long de la lecture, je ne vais pas couper les cheveux en douze.

Merci !  :)
Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté (Confucius).

Hors ligne Fred Pollux

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Re : Polyglotte glot glot codec, on ne s'entend plus !
« Réponse #2 le: 12 juillet 2019 à 20:47:14 »
Bonjour Manu
J'ai tout simplement bien apprécié ton texte au style débridé, mêlant l'absurde au foutraque.
À te lire et délire...

Hors ligne Manu

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Re : Polyglotte glot glot codec, on ne s'entend plus !
« Réponse #3 le: 13 juillet 2019 à 14:49:24 »
Bonjour Philippe et Fred,

Merci pour vos messages. Oui, Fred, foutraque est le bon mot pour ce texte.

Philippe,

Pour suspendu. J'ai pensé à l'image d'Epinal du petit voilier dans une crique en corse. Dans ce cas, le voilier paraît suspendu, mais là, j'ai merdé : sur ce texte, l'eau est loin d'être cristalline... Alors merci, je vais modifier un peu ce passage.

Jésus Cri. Hop, je prends, je vole l'idée, mais quand même je dis merci.

Je suis d'accord avec toi, je sais que le texte perd de sa force, s'effrite.  Tes remarques sur cacophonie et polyglotte ouvrent une porte sur plus d'originalité, et si tu le permets, je vais essayer de reprendre la fin du texte.

Merci pour toutes ses propositions d'améliorations.


Hors ligne Philippe47

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Re : Polyglotte glot glot codec, on ne s'entend plus !
« Réponse #4 le: 13 juillet 2019 à 17:08:15 »
Citer
sur ce texte, l'eau est loin d'être cristalline
;D
Ok, je comprends ce que tu voulais dire. J'avoue ne pas avoir eu cette image du voilier "suspendu" à l'esprit.  :). Cela dit, avec :
Citer
il aperçut l'eau grise et stagnante
On se représente donc plutôt une masse fangeuse. Parmi les options qui me traversent l'esprit, il y a l'idée de lui faire faire la planche en ronflant (même si en principe les dragons ne dorment pas) ou celle de lui faire siffloter "Viens poupoule" (1) (pour le clin d'oeil avec Cot-Cot) vautré sur une bouée (Genre "bouée Snoopy" ?).

Citer
je sais que le texte perd de sa force, s'effrite
Ce n'est pas tout à fait ce que je voulais dire.
A partir du moment où tu écris ça :
Citer
À première vue donc, c'était un grand dragon débonnaire ../..une salsa du démon
le lecteur sait que les repères usuels du vilain dragon méchant et sanguinaire que le vaillant chevalier doit abattre sont caducs. La question qui se pose à lui est donc de savoir vers où l'auteur veut l'emmener, mais forcément les "anomalies symboliques", si elles peuvent être plaisantes, ne peuvent plus surprendre. Le polyglottisme est à cet égard une très bonne idée, car il ajoute un élément imprévisible à la narration et t'offre la possibilité de "jongler".

Il me semble (c'est une impression personnelle hein !) que c'est à partir de
Citer
L'animal s'arrêta un instant et regarda l'homme plus attentivement
que le récit perd en piquant, en originalité. Comme si le changement de repères initié jusqu'alors nous ramenait d'un seul coup à un manichéisme sucré (mais là, tu devines une foultitude d'implicites qui sont les miens) façon Rousseau (je n'apprécie que modérément Rousseau  :mrgreen: je lui préfère Voltaire).
Je pense donc que c'est la fin qui "pêche". Mais peut-être ne savais-tu pas bien comment conclure. Parmi les idées qui, içi encore, me traversent l'esprit, il y a :
Le clin d'oeil philosophico-moraliste : Evoquer le Dragon protégeant le Jardin des Héspérides : Au fond de la mare de boue vivent trois otaries qui ont le pouvoir de faire parler les morts. S'il plonge il devra les affronter et affronter son passé et celui de ses ancêtres. S'il fait demi-tour il deviendra aveugle et sourd. S'il reste et se joint au dragon il sera lui-même transformé en en un animal de son choix. Et le chevalier décide de rester (par exemple, mais sinon tu entres dans un feuilleton à épisodes  ;D)
Le clin d'oeil aux contes de fées : Le chevalier se joint au Dragon mais dès qu'il entre dans l'eau il se transforme lui-même en un dragon femelle et le Dragon de s'esclaffer "Enfin réunis !".
L'anachronisme humoristique : Après la phrase
Citer
- Oui, c'est exactement ce que je voulais dire. On s'est compris !
(Je ne suis pas sûr que faire entrer le lecteur dans la psyché du Dragon soit une bonne idée) le dragon et le chevalier s'installent dans l'eau puis, par manque d'envie de partir, le chevalier sort son smartphone et envoie un message à sa femme pour lui dire qu'il ne rentrera pas ce soir et qu'elle ne doit pas s'inquiéter.
.
Voilà. ce ne sont que des idées, loin de moi le souhait d'entrer dans ton travail d'auteur. J'ai juste voulu suggérer.


(1) : https://www.youtube.com/watch?v=T2VuZuPXLzc&feature=youtu.be
Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté (Confucius).

Hors ligne Feather

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Re : Polyglotte glot glot codec, on ne s'entend plus !
« Réponse #5 le: 15 juillet 2019 à 10:35:30 »
Voici une belle Bouillabaisse chevaleresque à l' accent "atonal"que j'ai bien appréciée.
« Modifié: 15 juillet 2019 à 11:18:42 par Feather »
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

Hors ligne Manu

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Re : Polyglotte glot glot codec, on ne s'entend plus !
« Réponse #6 le: 17 juillet 2019 à 12:41:44 »
Bonjour Feather,

Bouillabaisse, atonal. Hmmm, cela me plaît.

Merci pour le passage. Au plaisir de te lire.

 


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