Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

14 octobre 2019 à 05:27:05

Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateurs: Aube, Miromensil, Chapart, Claudius) » L'imprimante

Auteur Sujet: L'imprimante  (Lu 424 fois)

Hors ligne andre48

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L'imprimante
« le: 11 juillet 2019 à 10:37:06 »
LENTEMENT LES RIDEAUX ROUGES s’écartèrent et quelques éclairs percèrent l’obscurité. Les spectateurs purent distinguer sur la scène deux objets imposants. À droite trônait un cube noir de trois mètres de côté. Sur la face  presque translucide brillait le mot «  BioPrinter ». À gauche, un énorme bol mixeur chromé se dressait. Deux hommes tout de noir  vêtus apportèrent religieusement une grande échelle double, la positionnèrent afin de pouvoir accéder au rebord supérieur du bol.
Ce prologue terminé, un mime entra. Il portait des habits noirs, les projecteurs ne mettaient en évidence que le blanc immaculé de son visage, de son gilet et de ses gants.
Il commença à se présenter par une pantomime, son nom s’afficha en bleu électrique : Jérémie Quant. Allant d’une machine à l’autre, musique et gestes firent comprendre au public qu’il allait utiliser l’énorme imprimante 3D biologique et le grand bol mixeur. Marchant la tête haute et d’un pas conquérant, il fit ainsi savoir à tous qu’il était certain de réussir à utiliser ces machines.
Il porta avec quelques difficultés au pied du bol deux gros sacs en toile de jute et trois bidons qui semblaient contenir chacun une vingtaine de litres d’un liquide rosâtre. La foule, suivait ses explications muettes. Il devenait évident que sacs et liquide seraient versés dans le bol mixeur.
Jérémie testa d’abord le fonctionnement du bol. Il lança son bras droit en avant, un fort bruit de moteur retentit ; en ramenant son bras vers lui le moteur s’arrêta net. Il joua avec les spectateurs, pour en faire ses complices. Il les incita à faire les gestes qui permettaient de maîtriser la machine. Ces essais furent concluants, le mime manifesta sa satisfaction par quelques joyeux allers-retours sur le devant de la scène. Restait à tester l’imprimante. En frappant une fois ses mains elle démarra ; en frappant deux fois, elle s’arrêta net. Tout excité, il demanda à la foule de refaire successivement tous ces gestes. Les machines obéirent.
Puis, Jérémie Quant réclama un peu de silence. Il s’approcha de l’échelle double. Trop loin, trop près, après maintes hésitations et maladresses, il réussit à atteindre le haut du gros bol. Content de lui, il se fit applaudir. Il monta tant bien que mal un premier sac et le versa dans la machine. Quémandant les encouragements du public, il continua à y verser tous ses sacs et bidons.
Perplexe, son regard allait alternativement du bol mixeur à l’imprimante. Il tournait en rond, désespéré. La foule comprit alors qu’il manquait quelque chose. Les deux acolytes lui vinrent en aide. Ils lui apportèrent un long tuyau translucide annelé. Sous les encouragements de l’assistance et après quelques clowneries, il réussit à installer le tuyau qui relia le gros bol à l’imprimante géante.
Bras lancé, bras en arrière, un essai de quelques secondes ; la sono et le jeu de lumière accompagnèrent la mixture qui passerait d’un appareil à l’autre. Puis, Jérémie devint sérieux, affairé, il s’approcha de l’imprimante. Il pianota sur des taches colorées censées être un clavier de commande, l’imprimante s’illumina. Sur un claquement de mains, elle démarra bruyamment, puis avec l’aide du public un double claquement de mains l’arrêta.
Cette tentative faite, par ses mimiques il incita les spectateurs à lui demander de faire passer tout le contenu du bol vers l’imprimante. Maintenant les deux engins fonctionnaient et on pouvait voir une sorte de pâte liquide couler dans le tuyau, vite avalée par l’imprimante. Le public était impatient de voir le résultat de l’opération.
La porte avant du gros cube afficha un nom «  Jérémie BioPone ». En sortit, comment dire, une sorte d’homme difforme, grotesque, trébuchant, cassé en deux. Il était habillé presque comme le mime et apparemment ne comprenant pas ce qu’il faisait sur la scène. Montrant à force de grimaces sa déception, Jérémie Quant le poursuivit, l’attrapa, l’assomma à moitié et le mit sur son épaule. Il attendit les encouragements Des spectateurs pour le monter à l’échelle. BioPone semblait accepter son sort, il était presque inerte, ne criait pas. Un dernier encouragement, un dernier effort et BioPone bascula dans le bol mixeur.
Les spectateurs lancèrent leurs bras en avant, le bol démarra et broya le sosie. Dans des bruits de succion, un liquide rosâtre passa dans le tuyau et se déversa dans l’imprimante en marche. La porte s’ouvrit à nouveau et en sortit « Jérémie BioPtwo ». Celui-ci était un peu mieux réussi. Il pouvait avec peine articuler quelques mots incompréhensibles et se tenait presque droit. Jérémie Quant  encore mécontent du résultat, prit les spectateurs à témoin : essai non concluant, donc à remixer.
Le troisième tentative atteint la perfection. Apparut le jumeau parfait de Jérémie Quant, il fanfaronna, se présenta : « BioPter ». Très vite les deux hommes se disputèrent, se poursuivirent en tournoyant, luttèrent sur la scène. Les spectateurs ne pouvaient plus les distinguer l’un de l’autre.
Drame. L’un des deux individus  immobilisa l’autre, l’assomma, le monta à l’échelle et demanda aux spectateurs de faire les gestes fatidiques. Ils obtempérèrent. Le bol mixeur démarra bruyamment, une musique stridente retentit et des éclairs rouges illuminèrent le haut plafond de la salle.
Un mime allait et venait maintenant seul sur le devant de la scène, content de lui. Il voulait être unique, sans double imprimé. Il donna sur le bol et le cube de grands coups de pied et de poing, des débris jonchèrent le sol. Frappées à mort, les machines  expirèrent en poussant des sons déchirants, affreux.
Il fit comprendre aux spectateurs qu’ils étaient grandement complices et responsables de tout ce qui était advenu. Un léger malaise flottait dans la salle, des personnes bien intentionnées décidèrent de rire et d’applaudir, tous s’y associèrent, soulagés.
Près de moi, une jeune fille recroquevillée sur elle-même semblait terrorisée. J’entendis son père tenter de la rassurer : « tu sais, c’est juste un spectacle ! » Elle lui répondit « oui, mais on n’a pas vu la même chose ».
« Modifié: 12 juillet 2019 à 05:33:25 par andre48 »
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Hors ligne Plume dange

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Re : L'imprimante
« Réponse #1 le: 11 juillet 2019 à 21:44:35 »
Bonsoir.

Je ne suis pas sûre que ce soit très constructif, mais ton texte me perturbe. (peut-être parce qu'un de mes amis a presque le même prénom et qu'il aime bien jouer avec des imprimantes 3D  ;D)

il faisait ainsi savoir à tous qu’il était certain de réussir à utiliser ces machines


J'aurai personnellement plutôt mis "il fit", ça me semble plus logique.

Restai à tester l’imprimante.

Restait, non ?

J'aime bien l'idée de ce spectacle malsain, peut-être moralisateur sur les bords.
Je ne suis pas sûre de comprendre la raison exacte du malaise de la fille à la fin, j'ai une vague idée mais je ne sais pas si c'est ce que tu as voulu faire passer. On va mettre ça sur le compte de la fatigue.

Bref, je ne vais pas m'étaler longtemps, juste, j'ai bien aimé, c'est très visuel et ça me plaît.

Bonne soirée  :)

Hors ligne Dieter

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Re : L'imprimante
« Réponse #2 le: 11 juillet 2019 à 23:01:41 »
C'est bien écrit et l'enchaînement des idées est une véritable main courante qui entraîne le lecteur vers le malaise volontairement créé par la chute. De ce point de vue, je dois dire que c'est un bel exercice de style.

Paradoxalement, le sujet me parait assez mal choisi. D'une part, il a déjà été traité des milliers de fois de Frankenstein à Terminator en passant par le Docteur Folamour). D'autre part, je le trouve assez démagogique.

Je suis donc assez perplexe quant au but de ce texte.
On n'a rien inventé de mieux que la bêtise pour se croire intelligent.
Amélie Nothomb

Hors ligne andre48

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Re : L'imprimante
« Réponse #3 le: 13 juillet 2019 à 05:47:21 »
@Plume dange, merci pour ton commentaire. Un public amené à collaborer au broyage d’un individus ‘non conformes’ au désir leur créateur ; c’est normal que ça gène un peu. Mais si les lois le permettaient, une série mondiale de télé réalité ‘meurtre en direct’ ne ferait-elle pas un tabac ?
La fin permet à chacun l’interprétation des deux recyclages, eugénisme, euthanasie, reproduction mécanisée… ou performance de l’acteur ?
 @ Dieter, merci d’avoir lu ce texte, j’écris à partir de mes rêves que je ‘complète’, jamais sur une idée à démontrer, sauf que mon subconscient est peut-être insidieusement à la manœuvre. Des morceaux d’organes commencent à pouvoir être imprimés en 3Dbio, dans un lointain avenir, des organes entiers, des êtres… vivants ? ou servant de banque d’organe à leur propriétaire ?
Certains professionnels pour leurs statistiques (genre agroalimentaire ou …) réfléchissent en terme de biomasse humaine, de l’individu ou passe au décompte, aux masses, aux biomasses…  de la nature humaine aux masses humaines.
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Hors ligne Dieter

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Re : L'imprimante
« Réponse #4 le: 13 juillet 2019 à 09:14:20 »
Bonjour andre48,

Mon soucis dans ce cas précis, c'est qu'il y a un triple questionnement dans la morale de ce texte :
- Celui concernant les "déchets" humains après leur conception ; or, cela n'est pas nouveau : cela fait longtemps qu'on fabrique de la peau synthétique pour les grands brûlés, qu'on congèle des embryons pour l'aide à la reproduction et même qu'on conçoit des "bébés médicaments" en vue de prélever des organes pour sauver leurs ainés.
- Celui de l'assassinat du concepteur par sa création ; parce qu'en fait dans ton texte, on ne sait pas qui détruit qui.
- Celui du public qui ferme les yeux sur le danger que représentent les avancées scientifiques ; on pourrait aussi critiquer le fait que personne n'a rien dit lorsqu'on a inventé la roue, alors que la pollution automobile actuelle tue des millions de personnes.
Tout ça n'est pas nouveau. Les mêmes questionnements existent en littérature depuis 20 siècles : la bible faisait déjà s'interroger ses lecteurs sur le fait de savoir si Dieu devait punir Eve d'avoir croqué la pomme.
On n'a rien inventé de mieux que la bêtise pour se croire intelligent.
Amélie Nothomb

Hors ligne B.Didault

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Re : L'imprimante
« Réponse #5 le: 20 juillet 2019 à 08:39:06 »
Bonjour André,

Comme d'habitude joli texte décrivant un rêve dramatique.
Personnellement j'y vois un peu du complexe d’Œdipe et ce nouveau développement, basé sur de nouvelles technologies, est intéressant.

André à quand un dénouement humoristique, "Allaisien" en quelque sorte !

Un petit clin d’œil à Dieter
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Un grand merci pour ce partage.
Bernard
- La poésie est un art, une belle aventure, la dentelle de l’écriture.
- La haine est le venin de l’amour,
  Le sarcasme est celui de l’humour.
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