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19 novembre 2019 à 01:56:37

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Auteur Sujet: GAINSBOURG, vu de l'extérieur  (Lu 1892 fois)

Hors ligne Meilhac

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GAINSBOURG, vu de l'extérieur
« le: 02 janvier 2017 à 15:26:42 »
G comme Gainsbourg

(à propos : si le K est toujours dispo, je suis motivé pour le prendre).


Salut. Présentation/évocation de Gainsbourg.

Bon c'est un peu long, mais bon, longue carrière, grande oeuvre, etc.




Gainsbourg est souvent considéré comme l’un des meilleurs, voire le meilleur auteur-compositeur français du XXe siècle. C’est un peu injuste. En fait, si on s’accorde sur le fait que la musique, c’est l’art de jouer avec les sons et de créer des choses de beauté avec des sons, alors Gainsbourg, quelque part entre Bartok et Prokofiev, est un des plus grands musiciens du XXe siècle .

Je me propose de vous présenter rapidement son œuvre, en mettant la focale sur quelques unes de ses caractéristiques, par thème.
Je cite pas mal de titres. Pour ne pas surcharger le texte, je n’ai pas mis les liens dans le texte, mais tout Gainsbourg est sur Youtube, chansons, concerts, interviews. Son roman est en intégralité sur Internet. Ses films itou.

Rapide chronologie :

Enfance :

Lucien Ginsburg (le vrai nom de Serge Gainsbourg) est né à la fin des années 1920, de parents russes ayant migré en France. Son père est pianiste, pas un grand pianiste, mais un pianiste, il gagne sa vie comme ça, en jouant dans des groupes, en animant des soirées dans les bars, les mariages, etc. Chez lui, pour se détendre, il joue du Bach et du Scarlatti. Il adore la peinture, dont il a longtemps voulu faire son métier. Il enseigne le piano à Lucien, et lui fait travailler Chopin notamment. Lucien a deux sœurs, une grande et une sœur jumelle. Il est du genre sage, calme, silencieux, timide.
Les Ginsburg sont juifs. Pendant la guerre, ils portent l’étoile jaune. Puis, pour échapper aux rafles, il leur faut se cacher, dans le Sud (les parents) ou ailleurs (Lucien se fait scolariser dans un collège à Saint-Léonard-de-Noblat, sous le faux nom de Gaimbard).

Jeunesse, peinture, musique dans les bars de nuit :
Après la guerre, Lucien commence des études d’architecture. Il suit des cours de dessin et veut être peintre. Pour gagner sa vie, il joue la nuit dans des bars, parfois au piano, parfois à la guitare. Lucien est un pianiste très honnête, mais pas un virtuose. Idem à la guitare : il en joue très correctement, largement assez bien pour accompagner des chanteurs ou s’intégrer dans des petites formations, mais il n’est pas aussi fort techniquement qu’un « vrai » guitariste pro.
Mais la musique à l’époque c’est vraiment son gagne-pain. Son obsession : être peintre. Mais il procrastine, il est considéré comme un élève brillant, voire génial, à son cours de peinture, mais il est un peu velléitaire, achève peu de toiles, expose peu.
A force de jouer le soir pour gagner des sous, il finit par écrire des textes pour des chanteuses. Un soir, en voyant Boris Vian (blafard et limite laid) chanter sur scène, il se dit pourquoi pas moi, et se met à chanter ses chansons sur scène.

Entrée dans la chanson/musique, carrière :
Bides commerciaux et succès d’estime, musiques jazzy et latino et percu :

On lui propose d’enregistrer. Il fait deux albums (le premier en 1958, l’autre en 1959), des albums jazzy/Saint-Germain-des-prés, à la Boris Vian, comportant notamment « Le poinçonneur des lilas ». Succès d’estime auprès des professionnels ; prix de l’académie Charles Cros. Mais bon, avoir ce genre de prix c’est bien joli mais il reste franchement inconnu auprès du grand public. Pas de passage sur les radios ; et, quand il est sur scène, des bides. Son visage bizarre voire laid ; sa timidité super size, sa manière de jeter avec dédain ses chansons à la gueule du public… : peu d’applaudissements, des sifflets, des moqueries, etc.
Il enchaîne avec deux albums où se mêlent les influences jazzy/Saint-Germain-des-près et des rythmes latino. Dans ces albums, on retrouve par exemple La chanson de Prévert, Viva Villa, Baudelaire (morceau franchement bossa nova), Mambo miam miam (avec plein de percu et, déjà, sa fascination pour le parler petit-nègre). 
Cinquième album : Confidentiel, avec une contrebasse, une guitare électrique, sa voix, et puis c’est tout. Dans cet album, il y a notamment « Ellaeudanla Téitéia ».
Il enchaîne sur un album ultra-épuré aussi, mais dans un autre genre, non plus vers le jazz mais vers la musique tribalo-ethnique. Sur cet album (nommé Gainsbourg percussions) on retrouve « Couleur café » et « New York USA ».
Ses albums continuent de faire des bides. Pendant toute cette période, il y a des périodes où il retourne habiter chez ses parents. Il mange des pâtes, il ne peut pas prendre le taxi et rentre chez lui à pied, etc.

Premiers gros succès, et passage à la brit pop :
Finalement et heureusement Gainsbourg rencontre le grand succès : « Poupée de cire poupée de son », interprété par France Gall, gagne le concours de l’Eurovision. Et là, Gainsbourg gagne de l’argent, et la liberté de continuer plus sereinement, en gagnant vraiment sa vie.
Ensuite, période brit-pop, où il enregistre à Londres, avec des musiques anglais, plein de guitares électriques, c’est un son différent de ce qu’il a fait jusqu’alors. En gros, il se rapproche du son pop-rock popularisé par les Beatles. C’est l’époque de Dr. Jekyll et Mr. Hyde et Initials B. B.
Et, peu après (mil neuf cent soixante neuf), succès mondial avec Je t’aime… moi non plus.

Jusqu’alors Gainsbourg n’a jamais vraiment inventé de formes, il s’est coulé dans les formes existantes. Or, en 1971, il enregistre Histoire de Melody Nelson, où il murmure des alexandrins sur des tapis de guitares smartissimes, de batteries langoureuses et de basses rondes et ouatées. C’est aussi beau que d’habitude, mais en plus c’est novateur du point de vue de la forme. Il est hyper fier de ce qu’il vient de faire, s’attend à ce que tout le monde soit épaté. L’album fait un bide, échec commercial.
Ensuite, un album enregistré à Londres, toujours dans une veine un peu brit-pop, mais avec un son très particulier comme d’hab’. Batteries très en avant. C’est l’époque Je suis venu te dire que je m’en vais.
Puis Rock around the bunker, pour régler ses comptes avec les nazis. Album limite rockabilly. Bide commercial - il faut dire que c’est pas forcément facile de vendre des chansons qui s’appellent Nazi Rock ou S. S. In Uruguay. C’est beau, puissant, poétique, drôle, mais bon, ça parle de nazis, d’étoiles jaunes, etc., pas forcément le genre de thèmes les plus vendeurs en chansons.
Puis L’homme à tête de chou, où il use de nouveau beaucoup de la technique du talk-over qu’il avait utilisée pour Histoire de Melody Nelson : il parle par dessus la musique : vers relativement classiques, vers plus libres.
Dans les années 70 puis 80, il fait plusieurs films. les sujets sont toujours scabreux (Je t'aime moi non plus, c'est l'histoire d'une nana androgyne et d'un camionneur homosexuel qui tombent amoureux. Leur amour est compliqué : le gars ne peut envisager de la prendre que par derrière, mais du coup elle fait vachement de bruit, donc finalement ils consomment leur amour non pas à l'hôtel mais dans la benne du camion-poubelle dont le chauffeur est conducteur. Bref en général c'est des paraboles scabreuses sur le fait que l'amour c'est compliqué). Point de vue esthétique, je t'aime moi non plus est pas mal du tout. les suivants sont moins bien. Gainsbourg s'y est peut-être mis trop tard, au cinéma.


Le carton :
Fin des années 1970, il est temps de faire un nouvel album, Gainsbourg envisage de faire de la musique punk, finalement il opte pour le reggae, et cette fois ci c’est le carton, Aux armes et caetera est un grand succès commercial. La chanson titre passe dans toutes les boîtes de nuit. Deux ans plus tard, Gainsbourg fait un autre album reggae, puis deux albums funky, enregistrés aux Etats-Unis. Il meurt en 1991, à l’âge de soixante et un ans,  arrêt du cœur (il avait un cancer, et le cœur fatigué par la vie et les excès (tabac, alcool).

Un conte parabolique :
Gainsbourg a aussi écrit, un roman court (90 pages), Evguénie Sokolov. Il l’a commencé à peu près au moment où il a conçu l’album Vu de l’extérieur, période scato – et l’a terminé six-sept ans plus tard (une page par mois environ en moyenne). Evguénie Sokolov est un livre d’une élégance extraordinaire. « Je ne renie aucune virgule, aucun adjectif de ce livre » disait Gainsbourg, et de fait en le lisant on voit bien que c’est ultra chiadé. On reconnaît les goûts de Gainsbourg : les « je me » façon Montaigne, comme dans L’homme à tête de chou (« je m’allais enfermer dans les water-closet »), les mots qu’il aimait bien, ses goûts pour les mots « complets » (stylographe pour stylo, linoléum pour lino), pour les mots anglais, et son peu de goût pour les majuscules et les guillemets (pour le coup il écrit vraiment comme font beaucoup d’auteurs aujourd’hui et comme personne à ma connaissance faisait dans les années 70 : tendance à s’affranchir de certaines règles de ponctuation standard notamment). La première phrase est déjà un chef d’œuvre, avec son double sens (« la mienne » qui peut se rattacher à deux choses) et son « out of focus disent les photographes » qui signe le style Gainsbourg. 
Le livre est une parabole sur la condition artiste. Etre artiste, c’est exprimer, mais c’est aussi et surtout imprimer, et le héros de ce livre, à partir du jour où il s’aperçoit que, lorsque certaines conditions sont réunies, il produit malgré lui des chefs-d’œuvre, se consacre entièrement, et coûte que coûte, à ce que lesdites conditions soient réunies.
Ouvrage qui se lit en une heure et dont on se souvient toute sa vie.

Gainsbourg a également fait beaucoup de musiques de films, tout au long de sa carrière (L’eau à la bouche, Dieu est un fumeur de havanes : ces tubes ont été composés pour des films), et a écrit des chansons pour des interprètes en tout genre, de Régine (Les p’tits papiers) à France Gall (Laisse tomber les filles), en passant par Adjani (Pull marine) et Hardy (Comment te dire adieu), pour ne citer qu’elles.

Bon, ça c’était la présentation un peu formelle et chronologique et factuelle. Maintenant, entrons un peu dans le détail de l’œuvre, par thèmes.

M comme musique.
Gainsbourg était avant tout un zikosse. Ecoutez du Gainsbourg, avec du bon matériel, et écoutez les sons. Une guitare dans Gainsbourg, ça sonne pas comme une guitare ailleurs. Une note de basse chez Gainsbourg, ça sonne pas comme une note de basse ailleurs. La durée d'un silence chez Gainsbourg c'est pas la même que ailleurs. Etc. Ecoutez par exemple le reggae de Gainsbourg. On reconnaît tous les clichés, les stéréotypes du reggae (il était très fort pour intégrer, assimiler, les règles et les stéréotypes d'un genre, puis jouer avec, moitié en les appliquant, moitié en les transgressant, parfois dans le même mouvement - cf. "Appuyez vous sur les principes, ils finiront bien par céder" (Wilde)), et en même temps entre Marley et Gainsbourg on reconnaît tout de suite qui est qui. Plus généralement : Gainsbourg n’a inventé aucun genre (à part peut-être le genre "talk-over" quand même, ce qui n'est pas rien). Il s’est coulé dans des formes pré-existantes - quitte donc à jouer avec les stéréotypes de genre.

G comme genre, S comme style :
Si j’étais prof dans une école d’art et que je devais illustrer la différence entre genre et style, je prendrais l’exemple de Gainsbourg. Toute sa carrière il a surfé sur les modes, et n’a jamais cherché à innover. Il s’est coulé dans les genres existant, comme Baudelaire en faisant « banalement » de la poésie classique, comme Proust en faisant « banalement » un roman, comme Mozart et plein d’autres génies qui avaient d’autres chats à fouetter que chercher à innover pour innover, et qui avaient « seulement » leur sensibilité à exprimer, et le faisaient dans les formes existantes, et ne les subvertissaient que quand ils avaient un peu l’impression de tourner en rond. C’est ainsi que Gainsbourg a façonné sa technique du talk-over : là en l’occurrence il a été précurseur ; c’est lié à ses textes : il se sentait (et était) aussi un grand poète : le fait de pouvoir parler collait mieux avec ses ambitions littéraires.

T comme thèmes : Gainsbourg, pour ce qui est des thèmes de ses chansons, ne cherchait pas l’originalité à tout prix, et a fait beaucoup de chansons sur les relations amoureuses. Chansons aussi sur l’amour paternel, chansons scatologiques, et même chansons politiques. Comme la plupart des grands artistes, il n’avait aucun mal à imaginer les sentiments des autres. Il peut mettre des paroles crédibles dans la bouche de vieux gars, de jeunes nanas, etc.
Politiquement, Gainsbourg était un peu tout et n’importe quoi. Ou plutôt : toute sa vie, il s’est très peu intéressé à la politique. Les deux seules choses qui le « vertébraient » un peu politiquement étaient liées au fait que ses parents avaient fui le bolchévisme (donc peu d’appétence de Gainsbourg pour le communisme) et au fait qu’il était un petit juif russe, susceptible d’être regardé de travers pour ça (donc peu d’appétence de Gainsbourg pour le nationalisme et l’extrême droite). Mais pour le reste, par moments il s’est comporté comme un gars plus ou moins droitier (soutien à Giscard en 74), plus ou moins social-démocrate (interviews où il se dit de gauche). On peut aussi voir en lui une espèce d’anarchiste de droite : autant il avait un côté vieille France, tradi, bien élevé (je mets pas les coudes sur la table, je paie mes impôts), autant il avait aussi un côté individualiste, insoumis, etc. (je vis dans mon monde, j’ai conscience que mon monde est mieux que ce qui existe autour, et j’affirme ça et je provoque, cf. l’épisode du billet brûlé à la télé).
Eh ben n’empêche : quand il vivait avec une femme membre du Parti communiste, Gainsbourg lui disait, « tu vois, même si les Russes débarquent, je m’en sortirai » : il a écrit des chansons limite « réalisme socialiste », qui dépeignent la dureté de la condition ouvrière, avec une poésie toute gainsbourienne dedans quand même, cf. Le poinçonneur des lilas, L’alcool, et quelques autres.

Ceci dit, toute la vie de Gainsbourg est dans ses chansons, et la vie de Gainsbourg, c’est l’amour, le manque d’amour, l’envie d’être aimé, comme nous tous mais peut-être de manière exacerbée dans son cas.
Mais la vie de Gainsbourg c’est aussi et surtout l’amour du Beau, et c’est de ça que parlent ses chansons, très souvent les paroles sont à double sens, quand il parle à une femme ou quand il parle d’une femme, on peut tout à fait imaginer qu’il parle à la Beauté, à la peinture, ou à la personne qu’il serait si il n’avait pas tout sacrifié à l’art. « Chaque fois, les feuilles mortes, te rappellent à mon souvenir », on peut tout à fait imaginer qu’il parle au grand art, à la peinture, et qu’il exprime sa mélancolie de devoir se « contenter » de faire de la variétoche. Pour la quasi totalité de ses chansons d’amour, on peut (on doit, peut-être) imaginer qu’il ne parle ni d’une femme, ni à une femme, mais à lui, à la Beauté, à ses idoles, à la part de lui qui sacrifie le confort au Beau, etc. Essayez. En fait, si on aime l’art et qu’on prend au sérieux l’hypothèse selon laquelle Gainsbourg était un génie qui a sacrifié le reste de sa vie (le confort, la spontanéité, les relations sociales) à la Beauté, et qui s’est mal remis de n’avoir fait « que » de la « chanson » (même si il a fait aussi de la Musique), c’est le plus sûr moyen d’être ému par les textes de Gainsbourg : imaginer, pour chacune de ses chansons d’amour, que Serge Gainsbourg l’artiste qui disait « je n’ai aucune prétention à être moi-même » et « je me suis mis un masque et je n’arrive plus à l’enlever », s’adresse à Lucien Ginsburg, le gars qui, peut-être, aurait aimé vivre, avoir une vie normale, affranchie de la recherche permanente de la Beauté. Ou l’inverse, imaginer que c’est l’homme qui parle à l’artiste. Essayez, ça marche avec toutes ses chansons d’amour.

M comme monotonie :
Gainsbourg adorait la monotonie, comme Baudelaire et plein d’autres. Dans ses morceaux, il installe une ambiance, et il va au bout. Quand il a une idée, il la suit jusqu’au bout, ne change pas de direction. Il y a un côté lancinant, entêtant dans la musique de Gainsbourg. Jamais de changement de rythme.

O comme onomatopées :
Il adorait ça. « Shu ba doo ba loo ba », « Comic trip », « Tata teutonne », « Des vents des pets des boums »… son œuvre en est truffée.
Logique hein, les onomatopées c'est du son donc de la musique ; et quand on n'a aucun message à délivrer, qu'on se concentre sur le signifiant + que le signifié comme c'est le cas de Gainsbourg, logique qu'on aime les onomatopées.

R comme régression : La fin de la carrière et de la vie de Gainsbourg, c’est vachement intéressant. Il régresse un peu. Ce qui en soi est touchant. Mais il ne régresse pas tant que ça non plus. Des albums funk où le son a autant d’élégance et de caractère que dans Love on the Beat et You’re Under Arrest, je connais pas. Quant aux paroles : dans You’re Under Arrest (1987) c’est la débandade (album porno) ; il n’a plus d’idées ; mais dans Love On the Beat (1984) il continue d’y avoir des textes très classieux, beaux, poétiques.

S comme simplicité, C comme complexité : sur une échelle complexité/simplicité, il y a de tout dans l’œuvre de Gainsbourg. Des morceaux ultra sophistiqués, avec des enchaînements d’accords complexes, rares, improbables (La chanson de Slogan, avec l’enchaînement d’accords mineurs du couplet ; Pull marine, avec l'enchaînement fa mineur/si/si bémol ; et plein d’autres (Les sucettes, par exemple, les accords du pont) ; et d’autres où les enchaînements d'accord sont très simples, comme dans « Aux armes et caetera », et beaucoup d’autres tubes.

C comme construction : Gainsbourg a fait des textes en tout genre. Beaucoup de chansons où il n’y a pas à proprement parler de refrain, mais plutôt un motif qui revient dans chaque couplet (c’est pas la même chose). Exemples typiques : « Brigade des stups » ; « Les p’tits papiers » ; « Black Trombone ». Il a des textes où ça rime mais où il n’y a ni refrain ni motif qui revient (« Lunatic Asylum »). Et puis il y a quand même souvent le couplet/refrain (« Les feuilles mortes », « Aux armes et caetera », et caetera).

M comme méthode : Gainsbourg disait en gros « pas de mots pas d’idées ; les autres utilisent les mots pour véhiculer des idées, moi j’utilise les idées pour véhiculer les mots », se définissait comme « obsédé textuel ». Il y a beaucoup de jeux avec les mots, des trucs franchement improbables. Mais pour le reste : Gainsbourg parle de sa vie( ou de politique) comme Baudelaire ou d’autres : par réfraction, par ricochets, subliminalement, pudiquement, clandestinement (cf. E comme émotion).

E comme émotion : Gainsbourg, c’est pas émouvant, au sens où ça ne fait pas pleurer comme des histoires poignantes, ça ne serre pas le cœur comme des films bouleversants. C’est pas Mistral gagnant, en gros. C’est émouvant parce que c’est Beau, comme un marbre de Rodin. Et si parfois ça fait pleurer, c’est comme quand on pleure en écoutant du Bach ou du Schumann. Ce n’est pas « c’est une histoire bouleversante et à laquelle je m’identifie donc ça m’émeut ». Genre « Ellaeudanla Tétéia », c’est ultra-élégant, mais on n’est pas vraiment ému par le chagrin d’amour du narrateur, en un sens c’est trop sophistiqué, trop « glacé », pour toucher directement les tripes. Ça touche les sens, davantage que le cœur.
Y a quand même le rire. Gainsbourg c’est souvent drôle, parfois hilarant. C’est euphorisant aussi, puisque c’est beau. Mais c’est rarement poignant.
Après, selon nos goûts, notre histoire, on va être plus ou moins touché. La chanson de Gainsbourg qui me serre le cœur moi perso c’est « Ex-fan des sixties », tellement nostalgique, avec les espèces de sifflements derrière la voix.

D comme descendants, S comme successeurs :
Forcément, on lit ici et là, de temps en temps, dans Les Inrocks ou autres, « le nouveau Gainsbourg », mais bon Gainsbourg c’est un peu comme Pialat en cinéma ou Proust en écriture : tout le monde connaît, la plupart aime, et s’en inspire peu ou prou ; et en même temps personne ne lui ressemble vraiment.
Parfois, certains disent que Bashung, Biolay, seraient un peu des descendants de Gainsbourg. Mouais. Y a une veine poétique dans Bashung, mais sa musique, c’est pas forcément facile de considérer que ça boxe dans la même catégorie quand même (d’ailleurs Bashung a repris L’homme à tête de chou : facile de comparer). Quant à Biolay y a un côté un peu précieux  dans sa musique qu’il n’y a pas dans Gainsbourg, et c’est quand même pas mal moins puissant.
Y en a un qui est certes moins génial que Gainsbourg mais qui a certains égards lui ressemble énormément, c’est Katerine. Un genre de sous-Gainsbourg, avec beaucoup de points communs : cette manière de changer de genre à chaque album ou presque (Katerine, après avoir fait de la musique d’inspiration latino/bossa, a fait des albums très typés) ; et il y a beaucoup de ses chansons qui sont des espèces de clins d’œil (volontaires probablement, vu l’intelligence du lascar) à Gainsbourg. Morts vivants à Chatterton, les cris de J’aime tes fesses comme réponse à Love On the Beat, Numéros comme réponse à Jane B., et caetera.
Sinon, Gainsbourg a été le premier tchatcheur, c'est le père ou le grand-père des rappeurs. Quand il a commencé le talk-over (dès le début/milieu des années 60 ça lui arrive de parler au début de telle ou telle chanson (En relisant ta lettre, Baudelaire, par exemple ; mais c'est surtout à partir de 1971 qu'il pratique le talk-over de plus en plus) c'était rare et surprenant je crois.


P comme passeur :
Au milieu des années 80, un animateur télé (Sabatier) dit à Gainsbourg, « qu’est-ce que tu voudrais comme épitaphe ? », Gainsbourg répond « je n’ai fait que passer ». Bon c’était l’époque où il adorait faire des aphorismes, des phrases qui avaient plein de sens différents. Alors, il faut prendre cette phrase dans tous les sens du terme. Le plus évident, je n’ai fait que passer, je suis parti, bon. Le deuxième : passer au sens « mourir », je n’ai fait que mourir, mais à part ça je suis encore là (Gainsbourg pensait à toutes les dimensions de la condition artiste, la postérité ça l’intéressait, il aimait bien la phrase qui dit « la postérité n’a jamais rien fait pour moi », et il l’aimait bien parce qu’il y avait réfléchi, plus largement il était très conscient de sa responsabilité d’artiste, et l’idée que sa musique durerait après lui, il est probable qu’il la caressait. C’est comme ça que je l’imagine en tout cas). Troisième sens : je n’ai fait que passer pour ; cf. « je n’ai aucune prétention à être moi même » (phrase qu’il dit dans une émission télé des années 60) ; Gainsbourg a passé sa vie à se demander, non pas « qui suis-je », mais « en quoi faut-il que je me déguise », en gros (et ça a commencé avec la fuite face aux nazis, puis sa manière d’essayer de négocier avec la laideur). Dernier sens : j’ai rempli un rôle de passeur, et, notamment, de passeur entre la grande musique et la petite musique. De fait, Gainsbourg était obsédé par les frontières entre grande musique (celle qu’il avait apprise, qu’il comprenait, qu’il aimait ; chez lui il écoutait surtout de la musique classique) et musique populaire ; entre art majeur et art mineur. On peut faire l’hypothèse qu’il a souffert toute sa vie d’être le collègue, non pas de Schumann et Stravinsky, mais de Richard Antony et Florent Pagny. Pourquoi alors me direz-vous n’a t il pas fait du grand art, de la peinture, de la musique ? Problème de formation initiale (il n’avait pas fait de conservatoire), de paresse/procrastination, et puis aussi conscience aigue de sa responsabilité : Gainsbourg voulait le succès, le grand succès : il trouvait que c’était un devoir moral pour un gars comme lui de toucher les gens en nombre.
Et puis passeur et plagieur diront certains : Gainsbourg savait (comme environ 100% des créateurs ceci dit) que quand on crée on ne part jamais de zéro ; il aimait jouer avec ce(ux) qui l’avai(en)t précédé, que ce soit des textes (le texte de « Bonnie and Clyde » est une traduction d’une vraie lettre écrite par Bonnie), des mélodies (celle de « New York USA » qui est tirée d’un morceau de , celle « Initials B. B ». qui est tirée de Dvorak).
Parfois Gainsbourg le disait, parfois il ne le disait pas, et il a perdu des procès.

P comme panthéon :
Son panthéon perso. Ça donne une idée de l’univers esthétique dans lequel vivait Gainsbourg.
(Il a vite compris l’importance de ne pas laisser ses idoles interférer entre lui et son public, et parlait peu de ses idoles, mais il en parlait quand même de loin en loin).
Avant tout, Chopin, qui l’a marqué au fer rouge ; Rodin, qui était son idole absolue quand il voulait devenir peintre ; dans ses musiques et ses textes, il y a des allusions ou des clins d’œil à Stravinsky, Beethoven, Brahms. Dans ses interviews, il évoque Bartok, Bach. Silence assourdissant autour de Mozart, en revanche. On sait qu’il aimait beaucoup écouter Monk (jazz) et Gould.
Point de vue littéraire : il avait une immense culture, avait lu énormément.
Il était avant tout ultra-fan de Baudelaire, Rimbaud, Huysmans, Lautréamont, Nabokov. Il adorait Journal de l’année de la peste, de Defoe. Il a mis davantage de temps avant de tâter du Proust, du Joyce, des auteurs qui l’ont moins imprégné, qu’il n’a lu que vers la quarantaine. Il aimait bien Apollinaire aussi.
Quand on lit « ma bicyclette et moi » au début de Molloy, on pense au « ma Rolls et moi » de « Melody Nelson » et on a du mal à imaginer que ce soit une coïncidence... Probable que Gainsbourg a lu Beckett.
Plus globalement, dans les textes de Gainsbourg on retrouve des choses inspirées par ses lectures. Quand Evguénie Sokolov « s’insinue » quelque chose dans le fondement, on reconnaît un quasi-tic de langage d’Apollinaire dans Onze mille verges ; quand Gainsbourg dit « d’abord je veux avec ma langue/natale deviner tes pensées », c’est évidemment à « L’invitation au voyage » que fait écho cette langue natale un peu inattendue ; etc.
A part ça Gainsbourg était wildien jusqu’à l’os : toutes les phrases et les aphorismes de Wilde, toute la conception de l’art que portait Wilde : Gainsbourg avait la même. « L’artiste est celui qui crée des choses de beauté » ; « Un livre est bien écrit ou mal écrit. C’est tout » ; « Il n’y a pas de morale dans un livre » ; « appuyez vous sur les principes, ils finiront bien par céder », etc. Tous ces aphorismes, Gainsbourg aurait pu les faire siennes.
Gainsbourg à la fin de sa vie citait souvent un aphorisme de Wilde : « j’ai mis mon talent dans mon œuvre et mon génie dans ma vie ». Fort heureusement, dans le cas de Gainsbourg, c’est faux : la vie de Gainsbourg n’est pas forcément inintéressante, et il savait la mettre en scène ; mais elle est mille fois moins intéressante que son œuvre.
« Modifié: 02 janvier 2017 à 15:29:51 par Meilhac »

Hors ligne Marcel Dorcel

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GAINSBOURG, vu de l'extérieur
« Réponse #1 le: 08 juin 2019 à 06:35:15 »
Dans L'Abécédaire Musical Du MdE  la présentation détaillée de Meilhac https://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,21848.msg372494.html#msg372494 , argumentée mais au demeurant trop succincte de mon point de vue parce que mon expérience même de loin me tient encore compagnie.

Je vais ajouter et retrancher à la légende du bonhomme car je l'ai vécue pour ainsi dire en direct.Ce seront des impressions sans construction préalable que je vais tenter de livrer ainsi qu'elles me viennent, des souvenirs (il y en a tellement ! ), A présent qu'il est passé dans les mœurs de se revendiquer de l'artiste, à l'époque je peux certifier que c'était tout le contraire, Gainsbourg était perçu comme un déchet, une loque, au mieux un provocateur, certainement pas un grand artiste.

Du point de vue politique, G. n'était pas un artiste engagé, au gré de la mode il fluctuait, de gauche à droite, de droite à gauche, au vrai sens du terme il n'avait pas de conscience politique, c'est le même personnage qui à Strasbourg se met à chanter à capella devant les paras médusés «  La marseillaise » par peur de se faire casser la gueule ( lâcheté ou autre provocation ? ), en 1967, sait-il lui-même ce qu'il lui passe par la tête pour composer une ode à Tsahal, C'est "Le Sable et le soldat".

Oui, je défendrai le sable d'Israël,
La terre d'Israël, les enfants d'Israël;
Quitte à mourir pour le sable d'Israël,
La terre d'Israël, les enfants d'Israël;
Je défendrai contre tout ennemi,

Le sable et la terre, qui m'étaient promis
Quitte à mourir pour le sable d'Israël,
Les villes d'Israël, le pays d'Israël;
Tous les Goliaths venus des pyramides,
Reculeront devant l'étoile de David.


Invité de France-Culture en 1982, il déclarera: "Me battre pour mes origines juives ? Pourquoi pas, mais je ne vois pas où… moi, je suis un ashkénaze, je ne suis pas un mec d’Israël."

Définitivement, je crois que G. n'était pas vraiment intéressé par la politique, il suçait les roues comme on dit dans le jargon, ça l'amusait. Il était élitiste dans le bon sens du terme et a conservé un minimum de lucidité pour ne pas se prendre pour un autre, élitiste mais il affectionnait les gens, j'y reviendrai plus tard.

G. n'a ni conscience politique ni  même un soupçon de métaphysique.

Et si Dieu était juif ça t'inquiéterait petite
Sais-tu que le Nazaréen
N'avait rien d'un Aryen
Et s'il est fils de Dieu comme vous dites
Alors
Dieu est Juif
Juif et Dieu
Le Capital tu as lu de l'Israélite
Karl Marx un beau bouquin
Et le trio bolchevik la troïka des purs eh bien
Tous trois de race sémite
Je te le prouverai tout à l'heure
Dieu est Juif
Juif et Dieu
Grigori Ievseîetch Apfelbaum dit Zionoviev
Lev Borissovitch Rosenfeld dit Kamenev
Lev Davidovitch…


C'est le jeu (de mots ) pour amuser les foules. Ok, ses origines juives ressurgissent mais ni dans sa biographie ni dans ses oeuvres, il n'existe  de condition spirituelle, philosophique, politique.

Le primat absolu est une obsession esthétique; G. peintre raté, musicien raté, écrivain raté donnent le la d'une existence vouée au désir extatique, lunaire, de la postérité.
Dans une interview (impossible de la situer où et quand...): « Je ne veux pas passer à la postérité. Comme disait l’autre, qu’est-ce que la postérité a fait pour moi ? »
   


Never more, il est fasciné par Verlaine mais dans sa bio figurent peu de traces de cet attrait pour l'amant de Rimbaud. Avant tout, les influences de G. sont esthétiques et cruelles. La pulsion sexuelle est une pulsion de mort, il n'existe aucune condition qui permet de sortir du complexe de l'auteur raté sauf l'amour-physique mais en vérité ce n'est que le prétexte.  La laideur dont il souffrit vraiment. Frêle, pâle, ses grandes oreilles et son nez aquilin déterminants essentiels l'amèneront sur les chemins de la mysoginie, façade du refoulement intérieur qui le poursuit.   

Vous êtes bien belle 
Et je suis bien laid 
A vous la splendeur 
De rayons baignés
A moi la poussière 
 A moi l’araignée 
Vous êtes bien belle 
 Et je suis bien laid


Sublime chanson de Maglia, reprenant un poème de Victor Hugo.

Peintre raté, il brûlera toutes ses toiles. Selon certaines sources, il serait tombé en admiration devant le tableau d'Andrea Mantegna « Le Martyre de saint Sébastien », le parallèle est remarquable avec Yukio Mishima qui vouait un véritable culte à la même image mais sous le trait de Guido Reni.
320px-Andrea-Mantegna-088" border="0
800px-Sebastian-Reni-Musei-Capitolini-PC145" border="0


Dans la comédie musicale ANNA1967, avec la même Anna Karina, sublime, étoile montante qui vient de tourner avec Varda et Godard, dans une chanson il évoque le processus de cristallisation défini par Stendhal- dans De l'amour-https://www.wikiwand.com/fr/Cristallisation_(Stendhal)-

Le grand moment reste pour moi cette sublissime chanson: Ne dis rienhttps://www.youtube.com/watch?v=3et_q1OlWtk, G. lecteur de Stendhal, a encore une fois tout saisi, tout compris.

La définition de Barbey d’Aurevilly, évoquant l'ouvrage d'un auteur qu'il affectionne ( Huysmans ), prend tout son sens si l'on prend le parcours de vie de G.« Après un tel livre, il ne reste plus à l’auteur qu’à choisir entre la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix.»Il n'aura pas choisi le pistolet mais la croix qu'il portera toute sa vie à se consumer dans une auto-destruction maladive, les nails coffin , les clous du cercueils si chers à Robert Mitchum.
Pour l'anecdote, http://bdoubliees.com/seriesauteurs/auteurs1/gainsbourg.htm

Après Bardot, qui fût le grand amour de sa vie, l'objet du désir non-atteint, à travers toutes ses interprètes féminines, G. tel Pygmalion forcant le trait, il cherche et ne trouve pas. Adjani et Deneuve demeurent des leurres, elles cherchent en lui le compositeur idéal, il recherche en elles l'amour impossible. L'épisode France Gall des sucettes est sans doute l'épisode le plus tragi-comique de toute l'histoire de la variété française. La petite blonde, après qu'elle ait saisit tout le sens des paroles de la chanson, lui en voudra toute sa vie...il lui aura donné le succès, la gloire, l'argent et la petite blonde, boudeuse et retors, n'aura jamais saisi que le penchant négatif de l'esthète parfois possède le clown triste, l'amuseur public. G. s'en amuse dans ses interviews mais l'a très mal pris, il est celui qui lui a mis le pied à l'étrier comme tant d'autres...France Gall n'aura décelé que la cruauté du personnage, aura mis sous l'éteignoir l'incalculable, l'impensable.
Etienne Daho également, nourrit encore ses interviews d'une inimitié farouche avec le personnage de G. Faudra que j'y revienne.
G., au propre comme au figuré, aura fait chanter tout le monde, de la bécasse au sex-symbol.

Deux rencontres me troublent et me touchent profondément. Plus tard, nous reviendrons sur la relation difficile, compliquée Dutronc-Gainsbourg qui vaudrait à elle seule un livre.

Attardons-nous sur deux artistes. Tout d'abord Bashung vu en concert dans un bar à Périgueux il y a trop longtemps déjà, est un chanteur déjà confirmé avant la rencontre avec G. La légende raconte qu'ils seraient enfermés chez G. une semaine durant, la livraison qui suivit cette semaine de folie alcoolique et romanesque donna un des plus albums de rock français, Play Blessures , que je ne réécoute jamais au risque personnel de sombrer totalement.Album déjanté, hommage pro-punk à l'alcool, aux divagations, aux Sex-Pistols, inénarrable, inracontable, un mix tordu où deux types s'envoient en l'air, une crispation de l'âme...que dire ? Un chef-d'oeuvre du mauvais goût, ça sent le vomi, l'absurde, les 120 journées de Sodome , La grande Bouffe, G. donne l'occasion à Bashungde se livrer tel qu'en lui-même, l'artiste nu face à son drame.
De préférence à écouter désespéré, au petit matin, quand l'absurdité de la vie vous tord, que vous ne puissiez plus mettre un pied devant l'autre...

Puis la chanteuse Buzy...mais ce sera le prochain chapitre.
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Re : GAINSBOURG, vu de l'extérieur
« Réponse #2 le: 09 juin 2019 à 15:55:04 »
me suis permis de fusionner le message de meilhac, comme ça c'est quand même plus clair de tout avoir au même endroit



Très bonne chronique sinon, c'est intéressant de voir sous cet angle, parce que quelque part j'ai jamais compris la fascination pour Gainsbourg (pour le personnage, ce qu'il représente, je la comprends, mais pour sa musique, assez peu au final)
«J'aurais beau me crever au travail, porter des chevaux sur les épaules, faire tourner des meules et des moulins, de toute façon, je ne serai jamais un travailleur. Mon travail, quelque forme qu'il puisse prendre, il n'est perçu que comme pure caprice, espièglerie, hasard.»
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Re : Re : GAINSBOURG, vu de l'extérieur
« Réponse #3 le: 10 juin 2019 à 08:09:01 »
me suis permis de fusionner le message de meilhac, comme ça c'est quand même plus clair de tout avoir au même endroit



Très bonne chronique sinon, c'est intéressant de voir sous cet angle, parce que quelque part j'ai jamais compris la fascination pour Gainsbourg (pour le personnage, ce qu'il représente, je la comprends, mais pour sa musique, assez peu au final)

Merci Ben.G ! Mon propos n'est pas tant de faire aimer le personnage que de le dépeindre dans sa complexité. Trop, beaucoup trop de clichés circulent sur Gainsbourg. Autant quand j'étais jeune et un fan absolu, il ne me serait pas venu à l'idée de le critiquer négativement, autant avec  trente ans de recul, j'ai fait la part des choses. Comme tout un chacun mais encore plus que tout un chacun, G. est un être " ultra-fragmenté ", donc hyper-complexe. Rien n'est franchement concordant et c'est un pur plaisir que d'aller creuser !
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Re : GAINSBOURG, vu de l'extérieur
« Réponse #4 le: 18 juin 2019 à 15:30:33 »
la relation difficile, compliquée Dutronc-Gainsbourg qui vaudrait à elle seule un livre.

vas y raconte marcel !! :)

et sinon je me permets de renvoyer à http://jrmerlin.blogspot.com/search/label/Roman%20biographique mon livre sur gainsbourg  ;)


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Re : Re : GAINSBOURG, vu de l'extérieur
« Réponse #5 le: 22 juin 2019 à 05:15:41 »
la relation difficile, compliquée Dutronc-Gainsbourg qui vaudrait à elle seule un livre.

vas y raconte marcel !! :)

et sinon je me permets de renvoyer à http://jrmerlin.blogspot.com/search/label/Roman%20biographique mon livre sur gainsbourg  ;)

 ;) Dsl en retard.. je vais aller zieuter tout ça.
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Re : GAINSBOURG, vu de l'extérieur
« Réponse #6 le: 22 juin 2019 à 06:38:36 »
Oui, donc Buzy, chanteuse presque débutante à l'époque viendra rendre un bien bel hommage à G. dans son album I love you Lulu, 1985. Maître G. ne fera que le mixage sur une chanson et quelques photos. La petite Buzy, paroles et chansons, nous gratifie d'un superbe album pop aux accents gainsbourriens.
Il me semble que G. ait pu être attiré par cette jeune fille aux allures de" garçonne " ( La garçonne, Victor Margueritte, à lire impérativement), être fragile, un peu androgyne; adoubé par le maître, ce sera une excellente prestation délivrée par la gamine.
Plus récent, écoutez, c'est beau !   https://www.youtube.com/watch?v=qC0PolAMaEc
Buzy, en 2019, poursuit de concert une carrière minimaliste de chanteuse, de créatrice, peinture, collages, arts plastiques et de psycho-thérapeute.

L'androgynie, que j'évoquais au dessus, est perçue bien avant tout le monde ( transgenres et autres gâteries ) par G. maître du  temps, dans sa rencontre avec Jane B. et le sublime film Je t'aime moi non plus qu'il lui offre en guise de madeleine au gôut salé et immonde.
Le cinéma de G. est à mon sens très supérieur aux critiques qu'il en a reçus.
Le principal défaut de ses films demeure le recyclage permanent de ses aphorismes, textes ou chansons. Sinon, le cinéphile averti ne pourra que se pâmer devant le cadrage, la photographie, le son, l'art cinématographique est un sujet maîtrisé par G.,  il sait s'entourer des meilleurs ( comme dans la musique ), partie technique ou artistique, tous savent et participent d'un projet totalement esthétique, le scénario est souvent inexistant sauf Equateur, tiré d'un roman de Simenon.

 Je t'aime moi non plus est un ovni dans le paysage cinématographique. Tourné avec peu de moyens, G. recycle son tube planétaire condamné par le Vatican, dans un film aux confins de l'absurde, de l'immoralisme total. Art brut, Arrabal n'est pas loin, Kubrick non plus qui avait ouvert la voie en 1971 avec Orange mécanique.
Le summum de la gerbe ( hommage à Huysmans et aux décadents ) est atteint: on fait l'amour dans des camions-poubelles, la sodomie mise en scène comme un art majeur, homosexualité, triolisme, on a le beurre et l'argent du beurre. Ce film est l'avènement du punk, on jette à la gueule du bourgeois sa décrépitude totale, son nihilisme-Nietzche n'est jamais très loin- et je reste persuadé que Le dernier tango à Paris l'a sacrément influencé !
Le doublage son ( en français ) de Joe Dallesandro est catastrophique mais Birkin en Johnny-Jane pris en sandwich entre Hughes Quester et J.D, c'est un bien bel  hommage rendu à Genêt.
Film inépuisable, long, ennuyeux, bêtifiant la bêtise, l'absurdité du genre humain, personne n'en ressort indemne. Pour ceux qui ont lu Guyotat, hormis le côté politique, il y a nécessairement des assonances qui vous reviennent à la figure.
Michel Blanc apparait à l'écran dans un de ses premiers films, Depardieu en paysan homo, c'est grave mais fécond !
Cinéma d'auteur, pourfendeur et nettoyeur d'âmes, fable marxiste ( entre l'enclume et le marteau ! ), entre Luis Buñuelet Peter Greenaway , G. se fend d'un rire cubique où il renvoie à la face du monde l'état de pauvreté métaphysique dans laquelle nous nageons.
Deux cas dans lesquels je conseillerais ce film, un, si vous avez envie de faire l'amour jusqu'à vous détruire, deux, si le projet de mourir ne vous est pas indifférent, ou plus sûrement un troisième, si vous je vous ai donné l'envie de le voir et de venir débattre avec moi...

A suivre.

EDIT: i give you a gift ! https://youtu.be/QFD7YIk_9dw ... mieux que l'euroVISION ! :mrgreen:
« Modifié: 22 juin 2019 à 06:51:29 par Marcel Dorcel »
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Re : GAINSBOURG, vu de l'extérieur
« Réponse #7 le: 22 juin 2019 à 15:10:30 »
Je t'aime moi non plus, suite.

image-du-film-je-taime-moi-non-plus-avec-Jane-Birkin" border="0 image-du-film-je-taime-moi-non-plus-de-serge-gainsbourg" border="0

Deux homos, Padovan et Krass, un motel pourri au milieu de nulle part, tenu par un pétomane, Reinhard Kolldehoff , qui jouera plus tard dans Equateur, Nana, la bull-terrier de G.119436271038723" border="0 second rôle mais d'importance, l'amour de sa vie, lâchée devant la caméra, belle, tragique. Et dans un premier rôle, Jane B., serveuse à petits seins et gros cul.134514" border="0

Un film qui ne se dévoilera vraiment que regardé dans une salle où les portables seront éteints, les yeux des spectateurs rivés sur l'écran; les mêmes spectateurs sortiront les yeux embués de larmes, les uns iront faire l'amour tout de suite dans une rue adjacente, les autres boiront des bières en refaisant le monde,  tout se fera sans honte ni crainte.
Grand film d'amour s'il en est.

Quelques notes chopées sur la toile.

Jacques-Eric Strauss
( co-prod avec Claude Berri ) :

« L’esthétique de l’image venait pour Serge naturellement, du fait de sa formation. Quand on a construit ce bar américain sur le champ d’aviation d’Uzès, c’était une gageure et je m’en étais inquiété en tant que producteur. Il m’avait rétorqué : “Tu verras, ça ressemblera à un bar américain, je te le promets”, et c’était vraiment l’Amérique. Tout le monde était stupéfait, tout était reconstitué dans le moindre détail, il avait tout visualisé dans sa tête…

Robert Chazal, dans France-Soir du 13 mars,
« Pour son premier film comme auteur et metteur en scène, Gainsbourg nous entraîne dans un univers où le bonheur n’est qu’un mot vide de sens et dont les frontières sont la mélancolie, la dérision, la tendresse sans illusion et la désespérance. Comme aucun autre cinéaste français n’avait réussi à le faire, il nous impose une vision très voisine de celle des meilleurs films américains sur le monde des paumés, des vaincus de la vie. Tels les plus grands récits de la Série noire comme « Le facteur sonne toujours deux fois » ou « On achève bien les chevaux ». »

Jane Birkin :

« Un jour ma mère m’a téléphoné de Londres pour me demander pourquoi le film n’était projeté que dans un cinéma gay-porno à Soho. Je ne savais pas quoi lui répondre, sinon qu’à Paris il était programmé sur les Champs-Élysées et que Truffaut en avait dit du bien. J’aurais pu tuer ce crétin de journaliste anglais qui avait écrit : « Mr. Gainsbourg ignorerait-il l’usage du beurre ? » en comparant « Je t‘aime moi non plus » au « Dernier Tango » de Bertolucci. Je me souviens à l’époque d’une grande frustration. »

Judy Campbell-Birkin :

« Le film m’a choquée. Nous avons été le voir à Paris, mon mari et moi, et en sortant il est resté muet. Il a fallu que je réfléchisse très fort à ce que j’allais dire à Jane. J’ai fini par lui sortir une banalité, du genre « C’est un film très intéressant ». Ce qu’il est en réalité : en y repensant, une fois passé le choc initial, j’ai comparé ce film à l’histoire de la Petite Sirène qui modifie son apparence, quitte à en souffrir, pour plaire à l’homme qu’elle aime. Quant à la distribution du film en Angleterre, qu’il se retrouve programmé dans ces horribles salles m’a révoltée. »

On peut encore citer François Truffaut qui, à la radio, en fait un panégyrique. Pierre Tchernia qui appelle Gainsbourg pour lui dire combien sa femme et lui ont été émus aux larmes, ou encore le journal Positif qui établit intelligemment un lien entre « Je t ‘aime moi non plus » et la peinture régionaliste américaine d’Edward Hopper ou Andrew Wyeth.

Fin et à suivre...

AJOUT: https://www.francemusique.fr/emissions/france-musique-la-nuit-quel-meli-melo-dis/je-t-aime-moi-non-plus-20567
« Modifié: 22 juin 2019 à 16:07:39 par Marcel Dorcel »
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Re : GAINSBOURG, vu de l'extérieur
« Réponse #8 le: 28 juin 2019 à 13:10:34 »
merci Marcel
mais du coup c'est quoi ta théorie et/ou tes infos sur les relations gainsbourg-dutronc ?  :)

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Re : Re : GAINSBOURG, vu de l'extérieur
« Réponse #9 le: 29 juin 2019 à 05:11:46 »
merci Marcel
mais du coup c'est quoi ta théorie et/ou tes infos sur les relations gainsbourg-dutronc ?  :)

Merci :mrgreen: de me refiler la patate chaude, relation difficile à appréhender donc je pensais l'aborder sur le final...sois pas pressé!
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