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24 août 2019 à 08:45:15

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Auteur Sujet: Le dernier grenadier du monde (Bakhtiar Ali)  (Lu 375 fois)

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Le dernier grenadier du monde (Bakhtiar Ali)
« le: 22 juillet 2019 à 00:19:48 »

Ce qu'en résume l'éditeur :

Mouzaffar, officier supérieur des Peshmergas, n’a jamais connu son fils qui n’avait que quelques jours au moment où il sauve la vie de son meilleur ami, célèbre chef révolutionnaire kurde. Cette action lui vaut vingt et un ans de captivité à l’isolement dans le désert.

Quand il retrouve la liberté, il s’embarque pour un voyage dans le champ de mines qu’est devenu son pays, qu’il ne reconnaît plus. Un voyage, à la recherche de son fils, dans les histoires de ses amis et leurs secrets. Il va y découvrir l’existence de trois fragiles grenades de verre, qui le guideront dans sa quête, écouter chanter deux sœurs énigmatiques et fortes, apprendre l’histoire cruelle de la “guerre des charrettes” du bazar et de leur jeune Maréchal. Comprendre jusqu’où peut aller la trahison des puissants et l’insoutenable douleur de la guerre. Un voyage qui l’amène à faire ce que des milliers d’autres ont fait avant lui : traverser la Méditerranée, pour aller en Europe.


*

Le livre va paraitre à la rentrée chez Métailié (dont vous connaissez peut-être le travail éditorial par la traduction des textes de Luis Sepúlveda ou de Leonardo Padura (L'homme qui aimait les chiens)).
Bakhtiar Ali est un auteur kurde qui semble assez renommé au Moyen-Orient, et déjà pas mal traduit dans certains pays occidentaux. C'est la première fois qu'il est traduit en français.

Franchement je l'ai ouvert par curiosité, parce que sur la quatrième de couv c'était écrit "traduit du kurde" et que l'auteur est originaire de Souleimaniye, au Kurdistan irakien où je pense aller bientôt. La première page m'a beaucoup plu, ensuite j'ai ouvert le livre au hasard et la phrase sur laquelle je suis tombé m'a vraiment positivement intrigué. De fil en aiguille et surtout au fil des transports en commun, j'ai fini par dépasser le cap du premier chapitre et lentement comprendre que j'allais lire le livre entier, qui, s'il n'est pas à proprement parler un pavé (320 pages), intimide tout de même un peu (grand format à marges étroites).

Bah je l'ai fini ce matin et c'était vraiment une drôle de bonne lecture. Un peu exigeante, dans la mesure où le narrateur raconte essentiellement l'histoire de tout un groupe de personnages qu'il ne connait pas : il ne fait que reprendre les récits qu'on lui en fait et qu'il recueille peu à peu, donc ça bouscule la trame chronologique et on navigue souvent à vue. C'est dense et pas linéaire, mais pas foutraque pour autant, ni expérimental ; la trame des évènements est bien moins difficile à suivre que chez Faulkner ou Kateb Yacine, dans l'ensemble il n'y a pas de soucis de compréhension.

Bref qu'est-ce qui m'a fait aimer ce texte ? Son onirisme, son lyrisme, son idéalisme. C'est l'histoire d'un groupe de gamins pris dans la nasse de la guerre civile et qui la vivent de façon différente et complémentaire, l'un écoutant son désespoir et s'enrôlant dans la guérilla, un autre guidé par son charisme à la tête des vendeurs ambulants du marché, un autre tombant amoureux de deux soeurs tout droit sorties des Mille et une nuits.
Et c'est d'abord l'histoire d'un homme qui vient de passer vingt-et-un ans en prison et qui, à l'heure de sa libération, tente de retrouver la trace de son fils, qui n'avait que quelques jours lors de son arrestation. C'est comme ça qu'il en vient à nous raconter l'histoire de tous ces gamins dont je vous parlais précédemment, jusqu'à esquisser le portrait de la jeunesse kurde de cette époque, en fait c'est vraiment la figure universelle de l'enfant perdu, tous les potentiels visages de l'enfant perdu qui sont dessinés/écrits au fil du texte. "Complémentaire" c'est vraiment le maitre-mot je crois. Toutes ces histoires finissent par en créer une seule lorsqu'on dézoome, riche et contradictoire, puissamment réelle.
Ça m'a fait un peu penser au texte de Jorge Amado Capitaines des sables.
C'est aussi assez original dans la mesure où ça se construit peu à peu comme le récit initiatique d'un homme mûr, d'un père à la recherche de son enfant ; y a beaucoup de phrases qui pourraient être reprises en adages, en sentences, une énorme réflexion sur l'existence, de très beaux passages sur l'initiation au désert aussi (j'y ai été très réceptif haha), plein de moments où j'ai voulu corner la page pour y revenir et noter des phrases.
Stylistiquement c'est assez irréprochable ; ça veut pas dire que ce sera votre came bien sûr, mais le style est ample, solide, maitrisé, avec une rhétorique assez lancinante et incantatoire qui me fait penser à une des facettes du style de Kateb Yacine. Celui de Bakthiar Ali est moins épique, convoque moins la légende, il est plus "résilient" d'une certaine manière, mais je pense que ce que je suis en train de vous dire est assez abscons et ne ferait éventuellement sens qu'après que vous l'aurez vous-même lu... pardon pour ça.

Bon ça sort à la rentrée seulement donc en grand format donc c'est pas donné, mais si vous le voyez dans votre bibliothèque, je conseille de l'emprunter !
C'est vraiment une lecture dont je ressors satisfait, une immersion intrigante, je crois pas avoir jamais lu un truc de ce genre. Ça ne veut pas dire que c'est un ovni, que c'est des agapes littéraires, que c'est un feu d'artifice, pas du tout, j'ai l'impression que c'est "discrètement différent" de tout ce que j'ai lu jusqu'ici, et c'est ça qui me laisse d'autant plus... intrigué.
Et assez immersif ouais, dans la mesure où il n'y a finalement que quelques personnages dont on nous raconte quelques années, sur 320 pages le récit se borne finalement à peu de chose, mais avec beaucoup d'analyse sur chacun, des détails ou des corrections qui s'ajoutent à chaque chapitre, des retours... On s'intéresse à quelques cas particuliers qui conduisent à un panorama assez universel, on parle de guerre civile, de gamins paumés, d'espoirs, de désespoirs, de rêves, tout ça baigné dans une ambiance assez mélancolique (et vraiment aussi en prenant en compte ce "mélan-" qui veut dire "noir"), il pourrait y avoir un joueur de ney et de kamancheh dans toute la bande-son du livre. On observe un pays entier, des années entières d'un pays entier, par le petit bout de lorgnette qu'est le coeur de trois gamins, et lentement mais surement ça prend une de ces ampleurs, jusqu'à être un bouquin qui prend une portée vraiment universelle, initiatique.

J'ai vraiment aimé :-\
« Modifié: 22 juillet 2019 à 16:56:03 par Lo »
"Il était tard lorsque nous bûmes." (René Daumal)

 


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