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24 août 2019 à 09:43:43

Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Aventures au long cours » Sur une année - défi Bradbury » Companion piece [B3]

Auteur Sujet: Companion piece [B3]  (Lu 1298 fois)

Hors ligne barnacle

  • Grand Encrier Cosmique
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Companion piece [B3]
« le: 08 avril 2019 à 11:49:30 »
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   Je sors.
   Je m’assois et j’étends mes jambes vers le soleil, qui est ravi de me voir pieds nus : je bronzerai, brûlerai, jusqu’à la cheville. L’auvent de la terrasse offre assez d’ombre pour que je puisse me protéger en reculant la chaise ou en la tournant autrement, mais ce genre de considérations appartient à une autre univers, où les choses changent, où elles en valent la peine.
   L’air poisse. Les nappes de chaleur se renouvellent comme autant de compresses chaudes qu’on appliquerait à un malade, elles-mêmes fiévreuses, elles-mêmes mourantes.
   À l’intérieur, la climatisation est glaciale pour satisfaire maman et tous mes membres exigent un retour à cet état précédent, où la souffrance au moins a le mérite d’être anesthésiante. L’inconfort, progressivement, se particularise dans les pieds : la sueur y sèche au fur et à mesure qu’elle suinte, accumulant toujours plus de crasse sur ma peau.
   Je n’envisage pas de rentrer. Il est fatiguant de prétendre que tout est normal. On ne peut pas parler. Au moins ici, dehors, rien d’humain n’impose le silence. Il n’y a que la cruauté tranquille de la nature. Ce qui se meurt sous la canicule ne saurait pas le dire.
   Oh : un chat passe dans un buisson.
   Il vient de chez les voisins, je suppose.
   Il circule sans donner le temps d’être vu. L’apparition fait seulement frisonner à rebours les ombres qu’elle a déjà quittées, qui se rident, vibrent, puis s’étiolent inanimées à nouveau. Sa présence ne se devine vraiment qu’au mécontentement végétal qu’il laisse sur son passage, herbe foulée, branche brisée, buisson épousseté de sa torpeur, autant d’enfants qu’il froisse en les décoiffant vigoureusement.
   La chaleur ne paraît pas l’affecter. Elle me touche moins moi-même, tandis que je le guette. Je retombe en enfance, mon corps tombe défait dans des souvenirs qui viennent se superposer au jardin : à l’époque,  le gazon était trop bien entretenu, les arbustes encore trop jeunes, pour que le chat des voisins ait beaucoup d’endroits où se cacher, et j’étais trop petit pour ne pas toujours lui courir après. Il sautait alors à un endroit ou un autre où je ne pouvais que le harasser vocalement avec mon désir de jouer, sans pouvoir l’atteindre. Le plus souvent, il m’ignorait ainsi depuis les murets qui séparent la maison de la route.
   Mais j’ai vieilli, je ne bouge plus, je ne crie plus. Ce chat-là n’a qu’à fuir mon regard, ce qu’il fait apparemment sans le moindre effort. Je le cherche sur le mur d’en face, sans succès, quand le coin de ma vision attrape quelque chose de beaucoup plus proche.
   Il suffirait de tourner la tête.
   Je ne sais plus. Pourquoi s’embêter ? L’amour des chats est une gaminerie qui ne mène à rien. Je suis venu sur cette terrasse pour y brûler à petit feu, souffrir, pas pour faire joujou avec la faune locale.



   Je rentre.
   Maman est assis devant la télé, le son coupé. Elle feint d’être assoupie quand je rentre.
   La polaire sur ses genoux est un cadeau de Noël : elle se plaint toujours d’avoir froid, sans jamais vouloir monter le chauffage ou baisser la clim. Elle m’a remercié poliment. J’attendais plus. Au moins elle s’en sert.
   À l’époque je ne savais pas encore qu’elle se mourrait. C’était un secret entre ma sœur et elle.
   Je m’installe sur le fauteuil d’à côté. Il est plus facile de regarder dans la même direction qu’elle que de la contempler, fatiguée, les joues creuses, les sourires forcés. Elle se meurt, mais il ne faut pas en parler. Elle admet que je le sais, c’est tout.
   J’attrape la télécommande pour avoir l’audio du feuilleton qui passe, puis je me ravise, des fois qu’elle dorme vraiment. Une jeune femme porte des cartons, les déplace à droite à gauche dans un appartement très éclairé, plein encore de bricoles vives, tout en maintenant une conversation animée avec un homme plus âgé, son père peut-être. Il laisse traîner des regards tristes vers la caméra quand elle ne fait pas attention.
   La scène change, c’est la rue, le dehors, un camion de déménagement, une rue de centre-ville où passent des enfants. Toujours des cartons. Son portable sonne, je l’entends même sans le son. Elle se raidit, elle décroche.
   J’ai l’impression d’être au cinéma ou à la messe. Chaque image m’absorbe : c’est beau, cette histoire où je ne suis pas. Ici, je suis prisonnier de la maison de mon enfance, condamné à ronger seul les non-dits et l’inéluctable.
   Une heure passe peut-être. Elle ouvre les yeux, regarde la télé sans demander le son.



   Je sors.
   Je ne peux pas pleurer devant elle. Il faut que je pleure, et que je souffre, sur cette terrasse calcinée où elle ne me rejoindra pas. Fulminer, et brûler enfin, et laisser chuinter à défaut de couler les larmes qui se sont congelées en moi, pour revivre. Phoenix de glace.
   Casse-toi, le chat, tu ne m’intéresses pas. J’allais tranquillement me scarifier sous les dards du soleils et toi tu —
   Je le maudissais intérieurement, et j’avais besoin de le regarder pour lui exprimer ma pensée, alors j’ai tourné ma tête. Sa mélancolie m’a arrêté. L’iris rouge, les prunelles noires, ses yeux passent sur moi, à travers moi, sans me voir, et aussitôt vont ailleurs : vers une autre proie ou une autre cachette. Même chose.
   Il chasse l’inaccessible, ne le trouve qu’un instant, recommence. Son monde est peuplé d’un excès d’absences, des choses qui sont là devant lui sans cesse mais qui ne sont pas ce qu’il veut. Sous ses yeux, le museau est celui d’une panthère. Trop puissante pour les distractions qu’on lui offre. Puis se diluent le cou, la poitrine, les pattes dans un pelage noir vaporeux. Une ombre.
   À travers le volume de sa silhouette, on voit obscurci le carrelage de la terrasse sur laquelle il se tient, le pan de jardin à taille de chat que son corps devrait cacher.
   Il se redresse et passe près de moi, en m’ignorant. Je me demande si, en tendant ma main, elle passerait à travers lui, ou si il s’esquiverait avant que je ne puisse le toucher, et je m’agenouille pour lui offrir ma paume, un doigt à renifler.
   Il ne tourne pas la tête.



   J’avais une idée, mais je ne sais plus laquelle. Maman m’a regardé. Mes allers-retours dehors ont attiré son attention. Elle s’attend à une explication, sans la demander. Je reste coincé au niveau de la porte une minute, puis je me rends compte que le verre d’eau à côté de son fauteuil est vide.
   Quand je m’approche d’elle pour le prendre, elle me fait signe de lui passer la télécommande. Le geste est ancestral et pourtant neuf, lancé comme si elle n’avait pas jadis refusé la paresse qui interdit de se plier pour attraper un objet sur la table basse, comme si elle ne se serait pas levé pour aller monter le son sur le téléviseur plutôt que de demander de l’aide.
   Je lui donne la télécommande et pars à la cuisine avec le verre. Derrière moi, les dialogues des acteurs se lèvent par vagues et viennent s’écraser, incongrus, contre le mur du silence. C’est un opéra joué pour une armée de sourds.
   Elle zappe sans direction.
   En tirant l’eau du robinet, je me souviens de mon désir d’amadouer le chat. Il doit avoir soif.  À une autre époque, j’aurais demandé à maman si elle connaissait le propriétaire de cet animal mi-poils mi-ombre. Elle me répondrait tout autant aujourd’hui, mais je n’entendrais que ce qu’elle ne me dit pas à longueur d’heures.
   « Merci » fait-elle lorsque je repose le verre à ses côtés. Le son de la télé, pourtant un jeu idiot, semble lui avoir redonné des couleurs. Elle me jauge pour savoir si je suis prêt à mener avec elle une conversation banale, mais s’abstient.
   L’idée me dégoûte.



   Choc thermique. Un temps j’avais oublié qu’il fait froid dedans et chaud dehors, mais une bouffée de chaleur, comme la respiration d’un cerbère, m’enveloppe dès la porte franchie et lèche mon visage du menton à l’oreille.
   J’avance alourdi sur la terrasse, l’offrande d’eau tendue devant moi.
   « Minou minou minou. »
   J’ai besoin de le voir.
   Chaque brindille, dans le jardin, se déploie en haute définition, trop haute définition, et écrase de sa présence ses voisines. Tout s’entremêle dans cette bataille, éclatant, lumineux, flou comme un mirage à force de briller. Je me sens comprimé avec elles à cette hauteur du sol, celle où tout s’épuise à être distinct, terrassée pourtant par l’immensité unanimement claire du ciel.
   « Minou minou minou. »
   Je l’appelle sans bouger. Ma statue pointe vers l’ouest. Il vient.
   Pas pour moi, il ne me voit pas toujours pas. Son museau plonge presque dans le bol que je descends au niveau de sa tête, sa langue rouge se plonge dans l’eau, s’y plie, remonte d’un mouvement vif en ne portant qu’une lampée minuscule.
   J’approche l’autre main, pas trop près encore.
   Il marque une pause, pas tendu non, il attend de voir. Boit de nouveau, par petits coups, une accumulation de petits riens. Je n’y trouve pas de notion de plaisir ou de satisfaction. Je ne sais pas s’il avait soif. Il semble le faire par pure nécessité. Abandon d’un temps à la nécessité.
   Ma langue est sèche. Je passe la main le long de ses côtes, ne sent ni os saillants, ni peau, ni fourrure, je remonte vers le cou, tout se durcit, il se raidit, je continue, caresse le dessus de sa tête, il ne boit plus.
   « Toi tu me comprends hein ? »
   Je ne peux pas l’attraper par son corps, il m’échapperait, glisserait en fumée entre mes doigts, il faut que je le serre, que je le tienne contre ma poitrine, son museau près du mien. Je m’abaisse alors, je me mets à son niveau, je tends les bras naïvement autour de lui, puis je fais tout ce que je peux faire, je n’ai pas le choix, j’essaye de le soulever par la tête. Je l’aime, il faut que je le lui montre.
   Il se débat, s’enfuit.
   Je sens, au moment où il bondit loin de moi, son cœur qui bat, que je pourrais attraper, tandis  qu’il traverse ma poigne.


   Je rentre, je m’assois à côté de maman. La télé chuchote une histoire de meurtre sage, des questions innocentes, des suspicions gantées dans la soie et un charme début de siècle.
   Je regarde le mur, puis mes mains. Qu’ont-elles contenu, qu’est-ce qui m’échappe ?
   Le premier sifflement est déguisé par le bruit constant du climatiseur. Une vieille machine s’épuise. Puis je me tourne et je vois maman, toute serrée, sa poitrine toute serrée, soudainement si petite, et les sifflements rauques qui quittent sa bouche. Ses lèvres s’agitent, pour me dire quelque chose, sans émettre aucun son.
   Je n’ai pas envie de lui parler. Elle tend une main, misérable comme celle d’un bébé, une vieille serre de bébé, vers moi. Je lui en veux tellement, d’avoir voulu tout me cacher, d’avoir préféré le silence à une discussion franche sur sa maladie, d’avoir voulu me protéger de sa mort.
   Je lui en ai tellement voulu. C’est idiot. Il n’est pas trop tard. Je peux encore lui dire tant de choses.



   Je sors.

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Re : Companion piece [B3]
« Réponse #1 le: 13 juin 2019 à 21:30:20 »
Salut salut

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   Je ne sais plus. Pourquoi s’embêter ? L’amour des chats est une gaminerie qui ne mène à rien. Je suis venu sur cette terrasse pour y brûler à petit feu, souffrir, pas pour faire joujou avec la faune locale.

chouette passage

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  Maman est assis devant la télé,

faute de frappe ?

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se serait pas levé pour aller

levée

Même si j'avais voulu faire un commentaire détaillé, j'aurais pas tant trouvé à dire. J'ai beaucoup aimé, l'ambiance lourde est bien retranscrite, et ton écriture a bien fixé mon attention.
Jolie fin, aussi.
"Moi je crois aux histoire auxquelles les autres ne croient pas encore."
Angèle

"Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre.
Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise."
Arundhati Roy

 


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