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19 juillet 2019 à 12:56:47

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Auteur Sujet: L'argent des cendres [Tic Tac 13 mars 2019]  (Lu 387 fois)

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L'argent des cendres [Tic Tac 13 mars 2019]
« le: 13 mars 2019 à 22:15:13 »
L’argent des cendres

   La fumée monte au ciel, s’englue dans la brume. Les trainées verdâtres déchirent le ciel, les saignées anthracite, comme autant de blessures profondes, ondulent en filant à l’horizon. Les câbles électriques plongent vers l’est, les poteaux rouges et blancs se découpent sur le ciel violacé. Les lumières clignotantes couronnent les pylônes jumelés.
   Sur le bord de la route qui mène à la centrale, Bobby marche les mains dans les poches. Sa voiture l’a lâché la semaine dernière, Dieu sait quand il pourra la faire réparer. Non. En fait, non, Dieu n’en sait rien, ou il s’en fout. Ou les deux. Bobby traine sa carcasse vers l’usine, parce qu’il le faut bien, parce que les machines ne font pas encore tout toutes seules.
   L’air est humide. La frange plaquée sur le front, Bobby peste contre le vent. Pas qu’il soit fort, ou qu’il soit froid. Non, simplement, il souffle vers lui. Les couleurs dégoûtantes de la fumée forment une trace de limace au-dessus de sa tête. Une bave poudreuse qui s’étire, s’enroule sur elle-même et déploie une odeur nauséabonde. Âcre et corrosive.
   Bobby cache son nez dans le creux de son coude. Encore quelques centaines de mètres et il sera dans l’usine. L’odeur y est bien moins forte, grâce aux filtres et surtout grâce au flux d’air ascendant qui englobe toute la centrale. Ou alors est-ce simplement l’habitude. Un fois qu’on a pénétré l’enceinte, qu’on a revêtu l’uniforme et que l’on surveille les installations. Peut-être bien que c’est ça, l’habitude. Elle vous prend par la main, vous rassure, vous endort, vous anesthésie. La bonne vieille habitude. Le corps fonctionne en robot, au milieu des machines, de ses frères robots.
   Les installations. Une multitude de tapis qui trimbalent des tonnes de déchets à la seconde. Les camions guidés par satellite convergent de partout pour alimenter le monstre. Déchargement automatique, répartition sur tapis, contrôle des masses et des densités, scan des objets et reconnaissance optique. Tout fonctionne sans intervention humaine. Tout pourrait fonctionner infiniment sans qu’un gars ne doive être là à surveiller. Puisque toute cette intelligence informatique est programmé pour les situations prévues et a appris à se reparamétrer pour gérer la nouveauté, les accidents, les aléas.
   Bobby surveille donc tout ça de loin, sur la petite plateforme surélevée au milieu de l’usine. Tout autour, des tapis, des caméras, des bras mécaniques. Le niveau sonore, dément, serait insupportable sans les bouchons auditifs sur-mesure. Les machines s’en foutent des décibels. Bobby est bien protégé. Trop seul, mais bien protégé. Une bulle de polycarbonate entoure sa plateforme. Lorsque des projections viennent se coller dessus, un robot nettoyeur apparaît sans tarder. Il fait son office en quelques secondes et Bobby peut reprendre efficacement son activité inutile. Les robots ne se trompent plus jamais. Les matières non combustibles sont écartées. Les matières réutilisables, recyclables, compostables, dangereuses… toutes, elles sont écartées du flux qui mène vers la grande bouche de feu.
   C’est comme ça que Bobby appelle le four. La grande bouche de feu. Ça n’a aucun sens, de donner un nom organique à ce qui ne l’est pas, mais Bobby a besoin de compagnie. Un tiers de sa vie s’écoule en ce lieu.
   Hier, il a cru apercevoir un corps, enseveli dans les déchets qui filaient vers la grande bouche. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas eu à intervenir dans le process, qu’il avait trop tardé avant de réagir. Avant d’ordonner à un robot de faire une tâche qu’il aurait décidé, lui. La masse en forme de corps avait basculé dans la grande bouche et Bobby avait constaté avec soulagement son erreur. Trois morceaux distincts s’étaient séparés en tombant dans le gouffre de feu. Aucun membre, tronc ou tête. Juste un amas qui ressemblait à un corps et n’en était pas un.
   Ce matin, à nouveau, il a un doute. Sur un des tapis sud-est, il distingue des couleurs de vêtement. Un jean, une marinière. La main de Bobby se dirige sur le boîtier de communication, presse un bouton. Un signal lumineux clignote. Bobby articule : « Sud-Est ». Trop tard. Le corps disparaît dans la Grande Bouche de Feu. La tête porte de longs cheveux, les bras se plient lors de la chute. Bobby sursaute et pousse un cri. Pour la première fois depuis des semaines, il se sent pleinement réveillé au travail.
   Les yeux écarquillés, Bobby scrute maintenant tous les tapis. Une femme dans la boue sur un tapis Nord-Ouest. Bobby en est sûr. Il se précipite sur le boîtier, presse le bouton et crie « Nord-Ouest ! » mais tous les tapis continuent d’avancer. Un homme maintenant, Bobby hurle dans le micro, les tapis Sud-Est foncent vers la grande bouche. Et puis, une autre femme, nue. Bobby s’agite dans sa bulle de plastique, appuie sur les boutons, pousse des cris de sauvage. Le robot nettoyeur passe nonchalamment devant lui. Bobby frappe la paroi d’acrylique. À quelques mètres de lui, une série de cadavres. Aucun doute. Quoi que Bobby fasse, aucun tapis ne s’arrête, aucun robot n’intervient, aucune machine ne l’écoute. Est-ce une erreur ? Est-ce volontaire ? Sans interruption, il tente de donner des ordres, rien n’y fait.
   Lorsqu’il voit une série de jeunes enfants emmenés vers la bouche de feu, Bobby sort de sa bulle et se précipite dans les escaliers. Il fonce vers la centrale électrique et le générateur.
   La turbine tourne à une vitesse folle. Le stator, rougi par le flux, crache ses électrons dans les câbles électriques géants. Bobby s’approche du pupitre de commande. En quelques secondes, il programme la déconnection des fils à très haute tension. Compte à rebours lancé sur cinq minutes.
   Sans perdre une seconde, Bobby s’élance vers la sortie. Les camions, inhabituellement nombreux, forment de longues files aux entrées de l’usine. Bobby ne cesse de courir. Il est à presque un kilomètre des installations lorsque le câblage se débranche dans la turbine. L’échauffement généré instantanément fait fondre le stator. Les tonnes d’acier liquide transpercent le plancher de la salle des machines, jusqu’aux réservoirs de biogaz. La première explosion soulève la salle des machines qui déchire le plafond, la seconde pulvérise l’intégralité des installations.
   Le corps de Bobby est projeté au sol.

   Lorsqu’il se relève, il neige de la cendre. Tout est flou, tout est sourd. Loin au-dessus du nuage de particules calcinées, quelques drones collectent des informations, traitent des signaux. Sans doute comprendront-ils rapidement.

   Bobby titube, silhouette mal découpée dans l’air épais. Les feuilles des arbres ont été soufflées. En surface, Bobby est lacéré, au fond de lui, il a déjà disparu.
« Modifié: 25 mars 2019 à 14:24:26 par Rémi »

Hors ligne Claudius

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Re : L'argent des cendre [Tic Tac 13 mars 2019]
« Réponse #1 le: 13 mars 2019 à 22:25:51 »


Beurk ! C'est ouf ton texte, mais bien vu ! Bien écrit aussi, même si la fin et plutôt triste.

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Re : L'argent des cendre [Tic Tac 13 mars 2019]
« Réponse #2 le: 13 mars 2019 à 22:27:31 »
Yé Rémi,

Au fil du texte:

Citer
La fumée monte au ciel, s’englue dans la brume. Les trainées verdâtres déchirent le ciel, les saignées anthracite, comme autant de blessures profondes, ondulent en filant à l’horizon. Les câbles électriques plongent vers l’est, les poteaux rouges et blancs se découpent sur le ciel violacé. Les lumières clignotantes couronnent les pylônes jumelés.
J'aime bien, c'est déjà plein de couleurs et de sensations de paysages

Citer
Les couleurs dégoûtantes de la fumée forment une trace de limace au-dessus de sa tête.
j'aime bien l'image

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Les machines s’en foutent des décibels.
:D

Citer
Trop seul, mais bien protégé.
suis pas sûre du "trop"

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à intervenir dans le process,
c'est bizarre tout d'un coup ce mot anglais

 Bah c'était trop bien  :coeur: le suspense, le rythme, le paysage de machines, les couleurs, l'explosion, cool! Bien joué Rémi!
"[...] alors le seul fait d'être au monde
  remplissait l'horizon jusqu'aux bords"
  Nicolas Bouvier

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Re : L'argent des cendres [Tic Tac 13 mars 2019]
« Réponse #3 le: 25 mars 2019 à 14:30:39 »
Je ne vous ai pas remercié pour les commentaires : merci !!!

J'ai repris le texte, j'ai tenté de l'étoffer un peu, de le lisser, de rendre plus clair l'enjeu...

Il est en textes courts où il attend un commentaire depuis une semaine :
http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,31002.0.html

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Re : L'argent des cendres [Tic Tac 13 mars 2019]
« Réponse #4 le: 25 mars 2019 à 16:59:51 »


Voui, je l'ai vu pas encore eu le temps de m'y pencher sérieusement... mais j'irai

 ;) ;)
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