Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

26 mars 2019 à 11:14:09

Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateurs: Aube, Miromensil, Chapart, Claudius) » Mon Coffre à Jouets

Auteur Sujet: Mon Coffre à Jouets  (Lu 413 fois)

En ligne kokox

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Mon Coffre à Jouets
« le: 07 mars 2019 à 10:12:15 »
Mon coffre à jouets







   CERTAINS DIMANCHES, mes jouets s'embêtent dans mon coffre à jouets.
   Je le sais, je les entends. Ils m'appellent. Pleurent après mes mains. Tout doucement.
   Alors, ces heures où mes parents ne s'aiment pas, j'ouvre le capot. J'observe mes jouets un long moment, mais sans vraiment les voir. Je n'ai pas trop envie de jouer et ils le sentent. Ils me regardent l'un après l'autre, et chacun semble me dire : viens vers moi !
   Mon coffre à jouets est un grand bazar mélancolique. Quand j'y enfonce mollement ma main, elle se perd dans le passé : dans les crèches, les boules de Noël, les sapins d'hier. Puis soudain, elle farfouille bruyamment, brutalise ici ou là, sans savoir ce qu'elle souhaite.
   Puis soudain, elle s'apaise. Tâte, se tâte, à tâtons.
   Ma main tremble. Est malade. Il faudrait que quelqu'un la soigne, l'emmène à l’hôpital.
   J'aimerais prendre le métro. Partir très loin.
   Mais les métros pour enfant seul n'existent pas.
   Je ne sais plus où je suis. Toutes mes pensées tombent l'une après l'autre dans la bouche d'égout. Pour rejoindre les rats.
    Je n'arrive même plus à voir ce que je regarde.
   Mes jouets sont trop nombreux et je les connais trop par cœur. Ils ne me fabriquent plus de joie comme avant. Ils me sont devenus une pauvre foule enchevêtrée, comme des voitures froissées après un accident. Les plus neufs sont mélangés aux plus anciens. Des lanières de ferraille percent les illustrés. Les pâtes à modeler adhèrent aux pièces de bois. L'hippopotame mauve en plastoc se tord sous l'échelle du camion de pompier.
   Tout est en vrac. Tout se lamente. Tout renifle. Il n'y a rien de plus bête au monde qu'un objet de plaisir qui s'ennuie dans un coffre.
   Mes jouets ne sont rien sans moi. Mes jouets sont idiots. Ils ne savent pas jouer tout seul. Les petites voitures Majorette éparpillées me disent : regarde nos carrosseries, nous n'avons plus de peinture ! Les cartes à jouer toutes écornées, me disent : tu ne veux pas faire une bataille, un rami, avec nous ? Il manque plein de pages à mes albums de coloriage. Où sont-elles ? Je m'en fiche. Je déteste à présent ces vieux dessins où mes feutres débordaient trop des traits. Mes personnages en pâte à modeler n'ont plus de nez, plus de bras. Ils sont durs, moches, vieux. Plus cuits que les morts de Pompéi.
   Je n'ai pas envie de rechercher mes osselets qui sont toujours perdus au fond de mon coffre. Je n'ai pas envie de tout enlever pour remettre la main dessus. Il en manque toujours un et c'est toujours le rouge. Et ma mère doit toujours me racheter un paquet neuf. Et ma mère me dit que je perd tout, que je suis un bordélique, un gougnafier.
   Dans un coin, la tête de Nicolas, mon ours en peluche, surnage encore. Lui aussi semble mort. Je sens qu'il aimerait bien que je le prenne dans mes bras, pour ranimer son coeur. Il fut pendant longtemps mon ami, mon seul ami. Mais aujourd'hui, il me dégoûte, avec son œil crevé, son museau qui ne tient plus qu'à un fil. De toute façon, je suis trop grand maintenant pour le prendre dans mes bras. Il a l'air de le comprendre. Et cela le rend triste, Nicolas. Mais je m'en fiche aussi. Je ne l'aime plus. Je voudrais le voir au fond d'une poubelle. Brûlé ou dévoré par les mâchoires du camion-benne. Je me sens si seul que je n'ai plus besoin d'ami.
   
   J'aperçois mon père qui s'approche de ma mère. Il lui demande, sur un ton mi-glacé mi-tiède :
   - Tu manges ?
   Mais ma mère ne lui répond pas. Les mots sont bloqués dans sa gorge. Le nez dans son caca, elle fait l'autruche.
   - Oh, t'as entendu ? Tu manges ? insiste mon père.
   Enfouie sous la couverture, la tête de ma mère est tournée vers le mur. Sa main brusquement a un geste de violence comme si elle voulait chasser une guêpe dans l'air.
   - Bon bah moi, je vais faire un tour ! Médite bien ma fille, médite !
   Mon père fait demi-tour, manque de trébucher sur moi. Il ne m'a pas vu.
   Et puis, la porte claque.
   Le silence en profite pour venir se mettre à table. Manger les restes.
   Une mouche est entrée par la fenêtre qui tourne maintenant autour de moi. Elle s'infiltre un instant dans mon coffre, renifle la mort des choses. Repart par la fenêtre.
   
   Ma mère se lève. Vieille de mille ans, ses yeux sont tout rougis. Sa figure est blanche, si blanche. C'est un fantôme qui me croise sans me voir. Va fermer le verrou de la porte, d'un coup sec.
   CLAC !
   Au retour, elle me découvre enfin. Et me balance de sa voix pâteuse :
   - C'est pas moi qui vais ranger ton bordel !
   Je suis à genoux. Je la regarde, anéanti, la peur au ventre.
   - Tu comprends ce que je te dis ? Je te l'ai dit combien de fois de ranger ton coffre ? Hein ? Tu veux me faire crever, c'est ça ?
   Alors, à mains tremblantes, je retire l'un après l'autre tous mes jouets en désordre. Tout doucement, en évitant de faire du bruit.
   Pas de bruit ! Pas de bruit ! Pas de bruit !
   Du haut de ses yeux, elle me regarde faire comme un regard de Dieu.
   Puis, elle retourne se coucher. Enfouir sous l'oreiller ses mille kilos de larmes sèches.
   C'est alors qu'au fond du coffre, je retrouve mon vieux marteau en bois d'ébéniste que je croyais avoir perdu.
   Je regarde tous mes jouets disséminés autour de moi. Je retrouve aussi ma dame de coeur qui était collée sous l'as de pique. Je caresse un instant la tête rêche de Nicolas.
   Je m'empare du marteau.
   Pose ma main gauche à plat.
   Et me tape sans faire de bruit sur chaque bout de mes doigts.
« Modifié: 08 mars 2019 à 04:09:42 par kokox »

Hors ligne Lavekrep codaraque

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Re : Mon Coffre à Jouets
« Réponse #1 le: 07 mars 2019 à 18:55:37 »
Salut Kokox,
je trouve que ton texte mériterait d'être retravaillé ( quelques répétitions et quelques maladresses, du moins à mon avis) parce que sur le fond, l'histoire est captivante de tristesse et tu as su faire monter le malaise jusqu'à cette fin terrible.
A+

En ligne derrierelemiroir

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Re : Mon Coffre à Jouets
« Réponse #2 le: 07 mars 2019 à 19:34:50 »
Salut kokox:

Au fil du texte:

Citer
CERTAINS DIMANCHES, mes jouets s'embêtent dans mon coffre à jouets.
Très bon début. Court, accrocheur, annonceur d'ambiance mélancolique.

Citer
dans les crèches, les boules de Noël, les sapins d'hier.
mmh c'est joli mais il a quoi comme jouets? Des crèches et des boules de Noël?  :o

Citer
Puis soudain, elle farfouille bruyamment, brutalise ici ou là, sans savoir ce qu'elle souhaite.
   Puis soudain, elle s'apaise.
J'aime pas trop la répétition de "puis soudain", je sais pas si elle était voulue. Je remplacerais par "Enfin", le deuxième, ou quelque chose du genre.

Citer
Mes jouets sont trop nombreux et je les connais trop par cœur.
ici par contre j'aime bien la répétition de "trop"

Citer
Les pâtes à modeler adhèrent aux pièces de bois
>< >< >< >< >< >< ><

Citer
en plastoc
j'aime pas trop "plastoc"

Citer
Tout est en vrac. Tout se lamente. Tout renifle.
j'aime bien

Citer
qu'un objet de plaisir
c'est pour pas répéter jouet? ça fait bizarre object de plaisir...

Citer
Mes jouets sont idiots. Ils ne savent pas jouer tout seul.
:coeur: (par contre, il faut pas un "s" à seul?)

Citer
Plus cuits que les morts de Pompéi.
j'aime bien l'image, mais dans la tête d'un enfant? Enfin, ça dépend son âge, mais je l'imaginais trop jeune pour penser à Pompéi. Mais pourquoi pas en fait.

Citer
Il en manque toujours un et c'est toujours le rouge.
:coeur:

Citer
Et ma mère doit toujours me racheter un paquet neuf. Et ma mère me dit que je perd tout, que je suis un bordélique, un gougnafier.
ici les répétitions marchent bien je trouve, ça souligne le raz-le-bol de sa mère

Citer
Il fut pendant longtemps mon ami, mon seul ami. Mais aujourd'hui, il me dégoûte, avec son œil crevé, son museau qui ne tient plus qu'à un fil.
pauvre Nicolas  :(

Citer
De toute façon, je suis trop grand maintenant
maintenant n'est pas nécessaire je trouve

Citer
Je me sens si seul que je n'ai plus besoin d'ami.
c'est très très bien dit  :coeur:

Citer
J'aperçois mon père qui s'approche de ma mère
"s'approcher" ça sonne mieux je trouve

Citer
Mais ma mère ne lui répond pas.
pas besoin de "mais" je trouve

Citer
Le nez dans son caca,
étrange expression  ::)

Citer
- Oh, t'as entendu ? Tu manges ? insiste mon père.
arf, j'imagine vraiment bien le ton ici  :-X

Citer
Médite bien ma fille, médite !
ma fille...mais quel c****** (pardon  :noange:)

Citer
Une mouche est entrée par la fenêtre qui tourne maintenant autour de moi.
si tu mets "qui", on dirait que c'est la fenêtre qui tourne ^^ je remplacerais par "et" simplement

Citer
Vieille de mille ans, ses yeux sont tout rougis.
:coeur:

Citer
elle me regarde faire comme un regard de Dieu.
avec un regard de Dieu? ou comme un Dieu? La mère ne peut pas être comme un regard

Citer
Enfouir sous l'oreiller ses mille kilos de larmes sèches.
:coeur:

Citer
Je m'empare du marteau.
   Pose ma main gauche à plat.
   Et me tape sans faire de bruit sur chaque bout de mes doigts.
:coeur:

Merci kokox, c'était une très belle lecture. Tes textes m'enchantent souvent... enfin, enchanter... ils sont souvent tristes, mais c'est la vérité qui en ressort qui m'enchante. La justesse des mots, des images et des ressentis qu'elles procurent.

Voilà, à bientôt  :)








"[...] alors le seul fait d'être au monde
  remplissait l'horizon jusqu'aux bords"
  Nicolas Bouvier

Hors ligne Koondera

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Re : Mon Coffre à Jouets
« Réponse #3 le: 07 mars 2019 à 21:23:06 »
Citer
Je trouve que ton texte mériterait d'être retravaillé ( quelques répétitions et quelques maladresses, du moins à mon avis) parce que sur le fond, l'histoire est captivante de tristesse et tu as su faire monter le malaise jusqu'à cette fin terrible.
+1

bon.. le scenar est top, la photo très bonne, on y est, on le voit, on l'entend, ça coule et ça chute, ça percute.

Mais pour moi aussi, le texte accroche, piétine, se cogne. Répétitions, phonétique maladroite etc.

Donc je dirais : maintenant que tout est posé, fignole aux petits oignons. ex: comment dans un coffre à jouets y'a la crèche? Seriously ??? L'enfant joue avec des santons comme des barbies ?  "Joseph, vite, selle l'âne, j'perds les eaux!" , "V'nez les rois mages, on va faire un selfie!"

Citer
sur un ton mi-glacé mi-tiède
sur un ton mi-tiède mi-glacé

pas de malentendus: c'est un encouragement enthousiaste et confiant !  ;D
et ce n'est qu'un avis



En ligne kokox

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Re : Mon Coffre à Jouets
« Réponse #4 le: 08 mars 2019 à 04:03:47 »
Un grand merci à Lavekrep codaraque, à Koondera, et à Derrierelemiroir pour votre lecture. :)

Chère Derrierelemiroir, je vais prendre en compte la majorité de tes propositions d'amélioration de ce texte. Un nouveau grand merci de t'y être penchée avec autant de perspicacité, de sensibilité et de finesse.

Concernant ces fameuses crèches, boules de Noël et autres sapins du passé, ils n'appartiennent effectivement pas au coffre à jouets, mais font référence à un texte qui précède dans mes mémoires de jeunesse et se nomme "Le buisson ardent". Ce buisson narre les péripéties d'un incendie qui s'était déclenché sous notre sapin alors que nous réveillonnions avec mes parents fin des années 60. À cause de bougies placées trop proches de ses branches sèches, Jésus, Balthazar, l'âne et le boeuf, s'étaient enflammés en un clin d'oeil, ainsi que le sapin, les rideaux, la couverture que tenait mon père pour éteindre les flammes, et par extension son bras. Tout autant, pour plus de compréhension, je peux alléger cette phrase suspecte et la transformer ainsi, afin d'éliminer tout équivoque :

Quand j'y enfonce mollement ma main, elle se perd dans le passé, les sapins d'hier.



Bien à vous !

« Modifié: 08 mars 2019 à 04:08:12 par kokox »

Hors ligne Alan Tréard

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Re : Mon Coffre à Jouets
« Réponse #5 le: 08 mars 2019 à 18:05:03 »
Mon cher kokox,

La grande vertu de ta littérature, c'est qu'elle pose à nos yeux des enjeux que nous serions bien en difficulté à tenter de conscientiser avec précision, c'est dans cet écrit-même que l'on peut retrouver des thématiques profondément humaines comme les violences faites à l'enfant, la fragilité de l'éducation dans de difficiles conditions de vie ou encore la curiosité naturelle de chacune & chacun à comprendre et atteindre le rôle que l'on peut jouer quotidiennement.

Ô combien je connais ta naturelle humilité, peut-être trouveras-tu mes compliments trop explicites ou passionnés, pourtant cela ne m'empêche pas de te commenter aujourd'hui encore pour te remercier de toutes les forces que tu exposes à travers tes ouvrages.

Il y a une chose qui me manque à la lecture, cependant, et que je souhaitais remarquer : j'admets évidemment que cela pourrait bien être un choix bel et bien volontaire de ta part ! Je me demandais si tu avais eu des frères et sœurs, et sinon si tu aurais aimé en avoir. Ma question pourrait paraître indiscrète, et je ne te serai pas rancunier de ne pas me répondre ; j'ai tendance à penser que la vie de l'auteur impacte profondément ses choix d'écriture, et qu'elle joue ce rôle fondateur d'orienter quelque part la narration. Alors j'attendrai de savoir si tu souhaites répondre à cette question ou non avec une certaine retenue...

Mes amitiés les plus attentives.

 :mafio:

En ligne kokox

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Re : Mon Coffre à Jouets
« Réponse #6 le: 09 mars 2019 à 07:43:09 »
Mon cher Alan,

Un grand merci pour tes amitiés attentives que j'embrasse d'une sincère reconnaissance.

Je me demandais si tu avais eu des frères et sœurs, et sinon si tu aurais aimé en avoir. Ma question pourrait paraître indiscrète, et je ne te serai pas rancunier de ne pas me répondre ; j'ai tendance à penser que la vie de l'auteur impacte profondément ses choix d'écriture, et qu'elle joue ce rôle fondateur d'orienter quelque part la narration.


Question singulière en regard de ce texte, mais absolument pas indiscrète. Je dirais même fortement intuitive et troublante. Serait-ce un manque fraternel qui m'aurait poussé sur la voie de l'écriture ? Cette privation d'un abri sentimental en dehors de mes parents aurait-elle renforcé ma sensibilité d'enfant ? Alors écoute bien ceci : il y avait effectivement une soeur deux ans avant mon apparition sur Terre, morte malheureusement à la naissance. Elle s'appelait Pascale et je porte sur l'état civil son prénom, en sa mémoire.

Ce "Coffre à Jouets" fait partie de mon recueil de souvenirs d'enfance "Ma vie de mioche". J'en ai commencé la rédaction il y a environ cinq ans. Et tiens-toi bien, cher Alan, le tout premier texte que j'ai écrit "Le cabas" parlait justement de cette "grande soeur" disparue trop tôt. En voici un extrait :

          En allant faire les courses, souvent il arrivait qu'une parfaite inconnue nous arrête dans la rue, ma mère et moi. Elle nous disait alors en me mangeant des yeux :
         - Mon Dieu, qu’est-ce qu’il est beau ! Qu’est-ce qu’il a l’air gentil en plus !
Et ma mère lui répondait :
        - Ah bon, vous croyez ? 
   - À croquer, je vous dis.
   - Ah bon ?
   - Ah, mais oui !
   On flattait ma mère. Comme elle était pauvre à cette époque, cela lui faisait briller le cœur. À la place de dire « Merci, c’est gentil », elle faisait semblant d’être bête pour retenir ses jambes de danser. Moi, quand je recevais un compliment, je ne cachais jamais rien, je dansais avec mes joues et avec mes yeux. Je rigolais. Surtout quand l’inconnue passait sa main dans mes cheveux, et puis disait :
   - De vrais blés d’or ! Et si soyeux !
   - Oui, on se demande avec mon mari. Nous sommes si bruns.
   - Ah, vous n'êtes pas blonde ?
   - Euh non, pas vraiment.
   - Ça arrive que ça saute une génération, vous savez.
   - Ah bon ?
   - Ah, mais oui !... Et y en a qu’un comme ça ?
   Quand on lui posait ce genre de question, en général un petit nuage blanc se déposait sur le visage de ma mère. Souvent, elle ne répondait rien. Elle regardait par-dessus l'épaule de l'inconnue quelque chose qui n'existait pas. Ou bien elle regardait si ses chaussures étaient propres ou bien si elles étaient sales. Mais quand il lui arrivait de répondre, elle le faisait avec une petite voix enrouée :
   - Y en avait une autre, mais elle est morte à la naissance.
Dans ces cas-là, il y avait deux sortes d’inconnues. Celle qui s’éloignait soudain avec un bras en l'air en disant :
        - Ma pauvre, oh ma pauvre ! comme si elle était toute nue et qu’il allait bientôt pleuvoir.
        Et puis, il y avait celle qui commençait à discuter d’enfant mort avec ma mère. Et de berceau vide. Et de poussette à revendre. Et de larmes dans les seins. Alors le trottoir n’avançait plus. Les magasins n’avançaient plus. Le cabas dans la main de ma mère ne bougeait plus. Cela pouvait durer très longtemps que je regarde l'eau couler dans le caniveau. Les enfants morts, les mères sont fortes pour leur inventer toute une vie.


        Que te dire de plus, mon cher Alan ? Sinon que tu as peut-être touché là un point sensible auquel je n'avais jamais songé. Et, de fait, je n'ai plus d'autres mots que ceux de louer ta belle sagacité.

Pour conclure, cette citation de l'immense auteur Christian Bobin :

La mort tombe dans la vie comme une pierre dans un étang : d’abord, éclaboussures, affolements dans les buissons, battements d’ailes et fuites en tout sens. Ensuite, grands cercles sur l’eau, de plus en plus larges. Enfin le calme à nouveau, mais pas du tout le même silence qu’auparavant, un silence, comment dire : assourdissant.




Bien à toi !


Hors ligne Keanu

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Re : Mon Coffre à Jouets
« Réponse #7 le: 09 mars 2019 à 11:15:42 »
Bonjour kokox,

Quelques remarques dans le détail :

   CERTAINS DIMANCHES, mes jouets s'embêtent dans mon coffre à jouets.
   Je le sais, je les entends. Ils m'appellent. Pleurent après mes mains. Tout doucement.
   Alors, ces heures où mes parents ne s'aiment pas, j'ouvre le capot. J'observe mes jouets un long moment, mais sans vraiment les voir. Je n'ai pas trop envie de jouer et ils le sentent. Ils me regardent l'un après l'autre, et chacun semble me dire : viens vers moi !
   Mon coffre à jouets est un grand bazar mélancolique. Quand j'y enfonce mollement ma main, elle se perd dans le passé : dans les crèches, les boules de Noël, les sapins d'hier. Puis soudain, elle farfouille bruyamment, brutalise ici ou là, sans savoir ce qu'elle souhaite.
   Puis soudain, elle s'apaise. Tâte, se tâte, à tâtons.
   Ma main tremble. Est malade. Il faudrait que quelqu'un la soigne, l'emmène à l’hôpital.

Tout ce début est parfait, vibrant de tristesse et déjà porteur d'une violence malsaine et torve, d'un dysfonctionnement profond. Bravo pour cette main d'enfant, malade et déréglée au milieu des jouets, qui en dit long et me hérisse le cœur. Certaines phrases comme "Alors, ces heures où mes parents ne s'aiment pas, j'ouvre le capot." sont très belles et sont comme les rouages du texte.

   J'aimerais prendre le métro. Partir très loin.
   Mais les métros pour enfant seul n'existent pas.
   Je ne sais plus où je suis. Toutes mes pensées tombent l'une après l'autre dans la bouche d'égout. Pour rejoindre les rats.
        Je n'arrive même plus à voir ce que je regarde.

Ici, je trouve que c'est un petit moins fort que précédemment, parce que plus appuyé justement, trop explicite dans l'encrassement peut-être : "métros pour enfant seul", "bouche d'égout", "rat". Le propos devient moins distillé, allusif, alors l'émotion retombe un peu selon moi (vraiment un peu). Tu pourrais peut-être gommer une ou deux phrases ? Mais ce n'est pas si important puis, je ne sais pas, c'est ton texte.

   Tout est en vrac. Tout se lamente. Tout renifle. Il n'y a rien de plus bête au monde qu'un objet de plaisir qui s'ennuie dans un coffre.

Ça me serre...
 
Les cartes à jouer tout (adverbe ?) écornées, me disent : tu ne veux pas faire une bataille, un rami, avec nous ?

Plus cuits que les morts de Pompéi.
Cette précision, cette figure me semble inutile voire incongrue, elle m'a sorti du texte.

Et ma mère me dit que je perds (avec un "s") tout, que je suis un bordélique, un gougnafier.

Je me sens si seul que je n'ai plus besoin d'ami.
Oui...
   

   J'aperçois mon père qui s'approche de ma mère. Il lui demande, sur un ton mi-glacé mi-tiède :
   - Tu manges ?
   Mais ma mère ne lui répond pas. Les mots sont bloqués dans sa gorge. Le nez dans son caca, elle fait l'autruche.
   - Oh, t'as entendu ? Tu manges ? insiste mon père.
   Enfouie sous la couverture, la tête de ma mère est tournée vers le mur. Sa main brusquement a un geste de violence comme si elle voulait chasser une guêpe dans l'air.
   - Bon bah moi, je vais faire un tour ! Médite bien ma fille, médite !
   Mon père fait demi-tour, manque de trébucher sur moi. Il ne m'a pas vu.
   Et puis, la porte claque.
   Le silence en profite pour venir se mettre à table. Manger les restes.
   Une mouche est entrée par la fenêtre qui tourne maintenant autour de moi. Elle s'infiltre un instant dans mon coffre, renifle (j'ai remarqué la répétition avec "Tout renifle" quelques lignes plus haut - au cas où ça te dérange...) la mort des choses. Repart par la fenêtre.

Ce passage central est très bien rendu, avec l'irruption concrète des parents et leur interaction vide, cassée, méchante.
On trouvait l'image avec les rats d'égout au-dessus, maintenant ce sont les mouches. Peut-être que ce bestiaire qui symbolise le désespoir, la salissure, la misère affective est un peu too much dans un texte aussi réel, puissant ? A toi de voir !

   Ma mère se lève. Vieille de mille ans, ses yeux sont tout rougis. Sa figure est blanche, si blanche. C'est un fantôme qui me croise sans me voir. Va fermer le verrou de la porte, d'un coup sec.
   CLAC !
   Au retour, elle me découvre enfin. Et me balance de sa voix pâteuse :
   - C'est pas moi qui vais ranger ton bordel !
   Je suis à genoux. Je la regarde, anéanti, la peur au ventre.
   - Tu comprends ce que je te dis ? Je te l'ai dit combien de fois de ranger ton coffre ? Hein ? Tu veux me faire crever, c'est ça ?
   Alors, à mains tremblantes, je retire l'un après l'autre tous mes jouets en désordre. Tout doucement, en évitant de faire du bruit.
   Pas de bruit ! Pas de bruit ! Pas de bruit !
   Du haut de ses yeux, elle me regarde faire comme un regard de Dieu.
   Puis, elle retourne se coucher. Enfouir sous l'oreiller ses mille (il y a déjà "mille ans" au-dessus) kilos de larmes sèches.
   C'est alors qu'au fond du coffre, je retrouve mon vieux marteau en bois d'ébéniste que je croyais avoir perdu.
   Je regarde tous mes jouets disséminés autour de moi. Je retrouve aussi ma dame de coeur qui était collée sous l'as de pique. Je caresse un instant la tête rêche de Nicolas.
   Je m'empare du marteau.
   Pose ma main gauche à plat.
   Et me tape sans faire de bruit sur chaque bout de mes doigts.

Toute ce passage est parfaitement écrit pour moi. Et me remue. Quelle force d'évocation psychologique dans cette autoflagellation finale. C'est le point d'orgue de la souffrance, de la solitude, du désamour, l'enfant se sert de ce qui est censé être un objet ludique pour se torturer physiquement, pour se punir lui-même de n'être pas aimé, il se rend coupable ou alors sanctuarise le vide et la noirceur dans une forme de masochisme (même si le texte ne précise pas s'il tape de sorte à véritablement sentir de la douleur physique).

C'est un texte superbement écrit qui m'a beaucoup touché.
Le coffre à jouets me paraît refléter ici une enfance si meurtrie, si malheureuse qu'elle ne dispose plus d'aucun refuge, d'aucune évasion. Le caractère hétérotopique traditionnellement associé au coffre à jouets ne fonctionne plus du tout, devient risible. C'est l'absence de lumière et d'attention, le spectacle de la dégénérescence morale et sociale des parents, leur errance et leur brutalité qui viennent avorter toute possibilité de féerie et provoquent la plongée de l'enfant dans le néant.
Bravo et merci kokox, au-delà du sujet c'est ton regard, ton écriture, ta voix qui permettent de transmettre autant de choses.
« Modifié: 09 mars 2019 à 11:26:40 par Keanu »

Hors ligne Alan Tréard

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  • C'est osé de penser que je pense.
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Re : Mon Coffre à Jouets
« Réponse #8 le: 09 mars 2019 à 11:19:14 »
Nulle réponse ne pouvait mieux me combler, j'y trouve beaucoup de moi-même, j'ai vécu parfois des choses très proches par leur ressemblance.

Je trouve souvent dans ton style comme une multitude d'échos à nos propres préoccupations, ce serait comme une lecture dans laquelle certaines questions en amenaient des nouvelles. Cela me laisse la même impression que les ondes sur l'eau du lac lorsqu'on y plonge quelque chose, comme une vague dont les courants véhiculeraient des écumes tourbillonnantes, d'une émotion à l'autre, d'un premier élément du souvenir vers son suivant...

C'est toujours pour moi une pensée où reposer mon esprit pour lui trouver de nouvelles énergies. Un lien vers la vie aux multiples répercussions.

Hors ligne elisabeth beaudoin homps

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Re : Mon Coffre à Jouets
« Réponse #9 le: 09 mars 2019 à 16:52:02 »
C'est un très beau texte Kokox, il y a beaucoup de sanglots retenus dans ce coffre à jouets et beaucoup de pudeur dans cette douleur que tu décris avec élégance sans jamais tomber dans l’apitoiement. Je rejoins le commentaire de Keanu, auquel il n'y a a pas grand chose à ajouter, sur cette symbolisation de la misère sociale via l'image centrale du coffre à jouets.  Au final, on a l'impression que l'enfant se tape sur le doigts pour tenter de ressentir une douleur physique susceptible d'anéantir, de faire taire la souffrance psychique qui le ronge. Et, bien sûr, il  choisit un marteau pour ne pas devenir complètement marteau. Le signifiant est tout trouvé  ;)
C'est très bien écrit, comme d'habitude, il y a juste une petite répétition qui me gêne dans la première phrase , "mes jouets s'embêtent dans leur coffre à jouets", j'aurais plutôt écrit "mes jouets s'embêtent dans leur coffre".
Merci pour le partage.

En ligne kokox

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Re : Mon Coffre à Jouets
« Réponse #10 le: 12 mars 2019 à 06:05:46 »
Un grand merci à vous trois, Keanu, Alan Tréard et Elisabeth Beaudouin Homps:)

Je n'étais pas à proprement parler un enfant martyr. Bien plus un enfant blessé, accidenté, par l'amour chaotique de mes parents. Je n'étais pas un enfant battu, mais un spectateur juvénile roué par sa propre impuissance à ne pas pouvoir stopper l'inexorable sauvagerie du désamour. On sait pourquoi on aime, on parvient rarement à savoir pourquoi on n'aime plus, alors ce sentiment perdure, se tord comme une couleuvre. C'est ce mystère que mes parents se hurlaient, ce "C'est pas normal de ne plus s'aimer alors qu'on s'aime encore". Il auront quand même tenu 38 ans sous l'emprise de cet étau primitif, agonisant, ressuscitant sans cesse. Par delà les nuits longues, les petits matins cruels, moi j'ai appris à aimer ce qu'il restait, le bon fond comme on dit, qui est enfoui sous la pierre du coeur.

Sinon, j'ai le plaisir de vous apprendre que "Ma vie de Mioche" a trouvé un éditeur. Il sera publié en juin. Un grand merci par conséquent à tous les membres du MDE qui se seront penchés sur les quelques textes postés ici, m'auront encouragé, corrigé, aidé à parfaire, à rendre plus légère l'écrasante montagne.

Bien à vous !
« Modifié: 12 mars 2019 à 06:20:14 par kokox »

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Re : Mon Coffre à Jouets
« Réponse #11 le: 12 mars 2019 à 07:37:44 »
Bah Kokox c'est trop bien, bravo ! Je me délecte toujours de tes écrits même si souvent ils font mal, même si des fois ils dérangent. Tu as un style d'écriture que j'aime vraiment beaucoup et tu dis des choses vraies.
Alors vraiment, bravo, tu peux être fier de toi !
"[...] alors le seul fait d'être au monde
  remplissait l'horizon jusqu'aux bords"
  Nicolas Bouvier

Hors ligne Alan Tréard

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Re : Mon Coffre à Jouets
« Réponse #12 le: 12 mars 2019 à 08:01:04 »
Une heureuse nouvelle, j'ai hâte de pouvoir offrir ce livre à mes proches, leur raconter une partie de son cheminement, sa force et sa grande particularité, j'y trouverai une parole que je reconnais et que je comprends, une confidence que je partagerai avec bonheur.

Oui, j'ai hâte !!

En ligne kokox

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Re : Mon Coffre à Jouets
« Réponse #13 le: 13 mars 2019 à 03:57:36 »
Derrièrelemiroir et Alan Tréard, merci bien ! :)

 


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