Le Monde de L'Écriture

23 avril 2019 à 12:00:12

Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateurs: Aube, Miromensil, Chapart, Claudius) » Sirine

Auteur Sujet: Sirine  (Lu 496 fois)

Hors ligne Keanu

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Sirine
« le: 12 février 2019 à 12:24:27 »
Je me souviens de ta mère le premier jour, une femme de quarante ans qui exhalait une envie de plaire maladroite et désespérée avec son pantalon en cuir noir, ses bottes noires et sa veste noire pailletée d'argent. J'ai vite remarqué que comme toi elle s'efforçait de rester ancrée dans la terre et que comme toi elle prenait beaucoup de médicaments. Vous aviez en commun cette attitude vaporeuse et ce goût opulent pour le maquillage.

Le premier jour je me souviens avoir été surpris par ton étrange manière de parler qui alliait des tournures trop rigides pour l'oral et des expressions argotiques de collégienne de banlieue. Ta culture scolaire se mêlait en désordre aux termes à consonance arabe des réseaux sociaux et de la rue.

Tu étais une grande et belle Algérienne de quinze ans qui arborait des jupes courtes et des lèvres épaisses. Tes yeux d'encre semblaient contenir un monde nébuleux et chaviré. Souvent tu t'endormais en plein milieu des cours à cause des insomnies et des médicaments pour la bipolarité que tu ingurgitais de manière chaotique, alors je devais te porter et t'allonger à l'infirmerie.

Tous les mardis et les jeudis nous passions plus de deux heures en tête à tête dans une petite salle. Je t'aidais à rattraper ton retard scolaire mais tu me parlais surtout de la violence des autres. Certaines filles t'accusaient d'avoir sucé Jordan dans les toilettes. Certains professeurs pensaient que tu camouflais ta paresse et ton arrogance derrière ton handicap. Certains hommes de la cité te traitaient de pute parce que tu ne portais pas le voile et montrais ton corps. Ton père avait claqué la porte il y a deux ans après t'avoir marquée de son poing. Ta mère était tombée au milieu du magasin à cause de l'alcool et du lithium.

Je comprenais que ces moments passés tous les deux étaient pour toi comme des îlots au milieu de la mer rugissante.

Un jour une collègue m'a glissé au détour d'un couloir « Sois prudent, je vois bien comme elle te regarde » et c'est vrai que tu me dévorais de tes yeux frénétiques ou lunaires. J'avais l'habitude de nouer des relations affectives avec les élèves mais je sentais dans mon cœur ton intelligence marginale, ton besoin de vivre heureuse, ta recherche éperdue de compréhension et de sécurité que tu habillais d'une idée féminine de l'amour.

En fin d'année, lorsque le proviseur a déclaré en réunion « Tu y arriverais mieux si tu passais autant de temps à bosser qu'à te faire belle », j'ai cru exploser de haine et je t'ai vue fondre en larmes. Une fois dehors tu as posé ta joue trempée contre mon torse et je t'ai repoussée doucement.

Tu portais ta féminité comme un bouclier ou un jardin (un refuge), comme un cadeau ou un talisman (un pouvoir). Tu aimais les personnes attentionnées et fragiles, la paix dans le Coran, préparer des gâteaux, poster des proverbes de grands sages sur internet, regarder des tutos beauté et me sourire en partant à dix-sept heures.

Tu étais seule alors je crois que tu m'as aimé un peu. Tu m'as aimé un peu, d'un premier amour égaré et impossible, d'un amour qui ne se connaît pas, d'un amour qui ne s'avoue pas. Tu m'as aimé un peu car je t'ai accordée du temps et de l'attention, car j'étais de ton côté et dans une position supérieure à la tienne. Mais c'était mon métier. Mais nous appartenions à deux univers trop différents. Mais tu étais une jeune fille forcée d'aimer le seul homme qui la protégeait, et il y a un peu de domination dans toute protection.

Le dernier jour je t'ai embrassée sur la joue et tu m'as offert un énorme gâteau aux fruits rouges que j'ai mangé le soir même (il était délicieux). Je ne t'ai plus jamais revue.

Pendant plusieurs années j'ai reçu de nombreux mails très intimes et appliqués qui me racontaient ta vie malheureuse et tes espoirs ; je n'ai jamais répondu.
« Modifié: 13 février 2019 à 02:39:08 par Keanu »

Hors ligne Cyr

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Re : Sirine
« Réponse #1 le: 12 février 2019 à 19:22:23 »
J'ai accrochée à ton texte, c'est sensible et intriguant. Je ne sais pas trop, parfois j'aurais aimé que les choses soient présentées sur un autre rythme, un peu plus lent ou équilibré dans le déroulement de l'histoire.
Il y a ce côté assez catégorique/tranché aussi dans la description  des personnages qui refroidit un peu. Est-ce que je suis parlante?  :-[

Au plaisir de te lire encore,

« Modifié: 12 février 2019 à 19:25:44 par Cyr »

Hors ligne Keanu

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Re : Sirine
« Réponse #2 le: 13 février 2019 à 14:21:12 »
Merci beaucoup Cyr pour ton retour.
Je prends note de tes remarques, que je comprends bien.

Hors ligne Didier Samviel

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Re : Sirine
« Réponse #3 le: 13 février 2019 à 15:33:25 »
Bonjour,

Le texte est en effet très prenant. Le fait d'apprendre "tard" le lien entre le narrateur et la jeune fille crée une tension importante en début de texte. Et lorsqu'on le découvre, la tension ne baisse pas tant le lien est gênant.
On sent bien que le narrateur doute de lui même, de ses propres intentions. De ce point de vue c'est bien réussi.

Je rejoins malgré tout Cyr  au sujet du rythme.
La vitesse avec laquelle le narrateur dresse son portrait le force à être très chirurgical, cru. Parfois un peu trop juge à mon goût d'ailleurs. J'y vois un contraste un peu déroutant avec le regard affectif et protecteur qu'il semble avoir. Malheureusement le regard chirurgical est surtout présent en début de texte, donc on a du mal à croire à ce côté protecteur qui, du coup, met beaucoup de temps à faire oublier le début.

Je n'aime pas trop "entourer" la critique négative pour la camoufler, mais je maintiens que le texte est très intrigant et pourrait facilement être le début d'une aventure intrigante, honteuse voire malsaine, mais captivante.

Hors ligne Léilwën

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Re : Sirine
« Réponse #4 le: 13 février 2019 à 15:58:11 »
Salut !

Je passais par là, du coup j'ai lu  ;)

Citer
Tu étais une grande et belle Algérienne de quinze ans qui arborait des jupes courtes et des lèvres épaisses.
=> ici, "épaisses" m'a fait buter ; c'est peut-être totalement personnel, mais vu que tu fais une description avantageuse de cette fille et que je trouve qu'"épaisse" est plutôt connoté négativement, ça m'embête  :\? j'aurais plutôt vu un mot du style "pulpeuses" ou "charnues"
Citer
un monde nébuleux et chaviré
=> j'aime bien ça :)
Citer
comme des îlots au milieu de la mer rugissante
=> c'est personnel, mais pour moi il manque quelque chose ici ; instinctivement, je me suis demandé "des îlots de quoi ?", mais ce n'est peut-être que moi...  :-[
Citer
tes yeux frénétiques ou lunaires
=> :coeur:
Citer
« Tu y arriverais mieux si tu passais autant de temps à bosser qu'à te faire belle »
=> je ne suis pas sûre qu'il faille une majuscule vu qu'il n'y a pas de point (et donc que la phrase est intégrée à l'autre)
Citer
Tu portais ta féminité comme un bouclier ou un jardin (un refuge), comme un cadeau ou un talisman (un pouvoir). Tu aimais les personnes attentionnées et fragiles, la paix dans le Coran, préparer des gâteaux, poster des proverbes de grands sages sur internet, regarder des tutos beauté et me sourire en partant à dix-sept heures.
=> c'est très beau, ça :)
Citer
Tu m'as aimé un peu car je t'ai accordée du temps
=> accordé (le COD c'est "du temps", et il est placé derrière ; "t'" est COI et le participe ne s'accorde jamais avec le COI)
Citer
Mais c'était mon métier. Mais nous appartenions à deux univers trop différents. Mais tu étais une jeune fille forcée d'aimer le seul homme qui la protégeait, et il y a un peu de domination dans toute protection.
=> hum... ici, ça ne marche pas sur moi ; techniquement, on ne commence pas une phrase par une conjonction (mais bon, parfois, on aime bien ;) ).
La virgule est de trop (puisque "et" a déjà fonction de virgule ici).
Pour moi, le "mais" ne coule pas et je n'aime pas le postulat "et il y a un peu de domination dans toute protection" (encore une fois, c'est très personnel)
Citer
Pendant plusieurs années j'ai reçu de nombreux mails très intimes et appliqués qui me racontaient ta vie malheureuse et tes espoirs ; je n'ai jamais répondu.
=> je trouve la fin puissante !

Au total, j'ai bien aimé ce portrait dont on devine le narrateur comme en ombre chinoise. Il y a une certaine sincérité et une certaine perplexité qui s'en dégage. Au final, ça décrit un peu la vie : les autres sont plus consistants et complexes que leur simple apparence, même si on a tendance à en faire fi.

À une prochaine ! :oxo:
Grammar nazi en désintoxication intensive

Tu débarques et tu es un peu perdu ? Je peux peut-être t'aider par ici

Hors ligne Keanu

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Re : Sirine
« Réponse #5 le: 13 février 2019 à 21:28:46 »
Merci à tous les deux !
Vos remarques de fond m'intéressent beaucoup. Je préfère ne pas y répondre, ne pas exposer mes partis pris, afin de laisser le texte nu.

Léilwën, sur le purement formel :

Citer
« Tu y arriverais mieux si tu passais autant de temps à bosser qu'à te faire belle »
=> je ne suis pas sûre qu'il faille une majuscule vu qu'il n'y a pas de point (et donc que la phrase est intégrée à l'autre)

Lorsqu'on insère une parole, on met normalement deux-points puis on ouvre les guillemets, etc., et on commence la parole rapportée par une majuscule. Ici (comme ailleurs) j'ai fait le choix de ne pas mettre deux-points, ni de sauter une ligne et d'ajouter un tiret cadratin. La majuscule doit être conservée comme on fait normalement à mon avis. 

Citer
Tu m'as aimé un peu car je t'ai accordée du temps
=> accordé (le COD c'est "du temps", et il est placé derrière ; "t'" est COI et le participe ne s'accorde jamais avec le COI)

Ah oui, merci beaucoup !

Citer
Mais c'était mon métier. Mais nous appartenions à deux univers trop différents. Mais tu étais une jeune fille forcée d'aimer le seul homme qui la protégeait, et il y a un peu de domination dans toute protection.
=> hum... ici, ça ne marche pas sur moi ; techniquement, on ne commence pas une phrase par une conjonction (mais bon, parfois, on aime bien ;) ).
La virgule est de trop (puisque "et" a déjà fonction de virgule ici).

Je comprends cette approche académique pour le "mais" ;  je ne la partage pas en l'occurrence. Idem pour la virgule suivie de la conjonction, c'est une histoire de rythme.

Merci encore Léilwën pour ton retour détaillé.

Hors ligne Eveil

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Re : Sirine
« Réponse #6 le: 13 février 2019 à 21:52:22 »
C'est très beau, ça m'a ému, ce qui m'arrive très rarement je dois l'avouer. La langue est simple mais vraie. Ton texte a l'énorme avantage d'être lolitéen. Je pense à Nabokov, à Larbaud, à Calaferte et sa Rosa Mystica. Les parenthèses me semblent superflues.   
"Ne m'attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche"

Hors ligne Ashka

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Re : Sirine
« Réponse #7 le: 14 février 2019 à 11:48:55 »
 ;)

Citer
Je me souviens de ta mère le premier jour, une femme de quarante ans qui exhalait une envie de plaire maladroite et désespérée avec son pantalon en cuir noir, ses bottes noires et sa veste noire pailletée d'argent. J'ai vite remarqué que comme toi elle s'efforçait de rester ancrée dans la terre et que comme toi elle prenait beaucoup de médicaments. Vous aviez en commun cette attitude vaporeuse et ce goût opulent pour le maquillage.
Ça fait mouche cette description.  Et je pense de nouveau qu’il n’y a pas grand-chose qui t’échappe…

Citer
Le premier jour je me souviens avoir été surpris par ton étrange manière de parler qui alliait des tournures trop rigides pour l'oral et des expressions argotiques de collégienne de banlieue. Ta culture scolaire se mêlait en désordre aux termes à consonance arabe des réseaux sociaux et de la rue.

Peut-être ici la redite de « Le premier jour » est superflue ? Et j’aurais fait une seule phrase, à la lecture, ça coulerait mieux, mais c’est personnel. ;)

Citer
Tes yeux d'encre semblaient contenir un monde nébuleux et chaviré.
J’aime bien ça.

Citer
Souvent tu t'endormais en plein milieu des cours à cause des insomnies et des médicaments pour la bipolarité que tu ingurgitais de manière chaotique
Ici, peut-être voir avec plus haut : je me souviens avoir été surpris par ton étrange manière de parler  ?


Citer
comme des îlots au milieu de la mer rugissante.
:coeur:

Citer
ta recherche éperdue de compréhension et de sécurité que tu habillais d'une idée féminine de l'amour.
Ça fait mouche ça aussi. ;)


Citer
Tu portais ta féminité comme un bouclier ou un jardin (un refuge), comme un cadeau ou un talisman (un pouvoir). Tu aimais les personnes attentionnées et fragiles, la paix dans le Coran, préparer des gâteaux, poster des proverbes de grands sages sur internet, regarder des tutos beauté et me sourire en partant à dix-sept heures.
Joli
Citer
Tu étais seule alors je crois que tu m'as aimé un peu. Tu m'as aimé un peu, d'un premier amour égaré et impossible, d'un amour qui ne se connaît pas, d'un amour qui ne s'avoue pas.
Joli et bien vu encore une fois.
 
Citer
Mais tu étais une jeune fille forcée d'aimer le seul homme qui la protégeait, et il y a un peu de domination dans toute protection.
Ici, je bute un peu ici à « forcée », je ne sais pas si ce mot recouvre exactement toute la nuance de la situation ? :\?
(Et je ne sais pas non plus si elle a perçu ça comme une domination. Je pense que la domination, ce sont ceux qui la porte qui la ressentent vraiment quand ils sont honnêtes avec eux-mêmes et qu'elle peut être annihilée par le respect. Mais ce n'est pas sûr du tout qu'elle l'ait ressentie comme ça, vu son attitude envers le narrateur. (Mais c’est mon tout petit point de vue ;) )
(Je pense que de ressentir une domination d'autrui, ça enclenche une série de contre-feux, de résistances à plus ou moins long terme, même si l'on est fragile, même si l'on est instable par bipolarité et d'autant plus si l'on aspire à de jolie choses, comme elle.)
Mais, pardon, je digresse, complètement ! :-[

Citer
Pendant plusieurs années j'ai reçu de nombreux mails très intimes et appliqués qui me racontaient ta vie malheureuse et tes espoirs ; je n'ai jamais répondu.
Cette fin pudique est belle.

C'est un texte difficile à commenter, tu effleures avec justesse une situation délicate. Et derrière ce texte, il y a comme le regret d'un amour impossible. C'est comme ça que je le perçois et je trouve ça très très fort.

Merci encore pour ce texte qui ne m'a pas laissée indifférente. ;)

Hors ligne Keanu

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Re : Sirine
« Réponse #8 le: 14 février 2019 à 21:19:45 »
Merci beaucoup Eveil ! Je suis vraiment ravi que tu sois passé et que ça t'ait plu. Et merci aussi pour les références.
Ashka, merci pour ton commentaire, tu es toujours aussi sensible et précise. Je rejoins l'intégralité de tes remarques (sauf pour la répétition du "premier jour" au début, qui est volontaire) et je comprends tout à fait ce que tu exprimes vis-à-vis du "forcée" et de la domination. Le rapport étroit entre protection et domination m'intéresse de très près, autant d'un point de vue affectif que politique ; mais ce passage de mon texte est trop démonstratif, surplombant, pas très juste finalement.
Merci encore à tous.

Hors ligne jfmah

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Re : Sirine
« Réponse #9 le: 22 février 2019 à 15:38:09 »
Hello!
Je viens de lire ton texte. Comme les autres, je trouve que c'est très bien. C'est assez difficile de se lancer dans ce genre de descriptions où on a l'impression que tout a été dit 1000 fois: comment éviter les clichés? Tu t'en tires bien.

Une remarque comme ça: tu pourrais penser à jouer d'avantage sur les sentiments du narrateur. La description est en effet assez "froide" mais pas non plus d'une froideur véritable, ou franche. Pourquoi il repense à tout ça? Ses sentiments étaient quoi? Il y a quelques évocations ici et là: les descriptions généreuse, la colère, donc c'est bien présent. Mais peut-être tu  pourrais ajouter à cette dimension. Mais là encore, évidemment, le risque de tomber dans les clichés est assez grand. Pas évident!
L'écriture se destine comme d'elle-même
à l'anamnèse (J. Derrida)

Hors ligne Papillon

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Re : Sirine
« Réponse #10 le: 22 février 2019 à 18:12:19 »
Bonjour,

Je me lance pour la forme, et mon avis pour le fond viendra ensuite.

Je me souviens de ta mère le premier jour, une femme de quarante ans qui exhalait une envie de plaire maladroite et désespérée avec son pantalon en cuir noir, ses bottes noires et sa veste noire pailletée d'argent. J'ai vite remarqué que comme toi elle s'efforçait de rester ancrée dans la terre et que comme toi elle prenait beaucoup de médicaments. Vous aviez en commun cette attitude vaporeuse et ce goût opulent pour le maquillage.
Je mettrai les deux "comme toi" entre virgules, pour le rythme répété, et la ponctuation respectée (?).

Le premier jour je me souviens avoir été surpris par ton étrange manière de parler qui alliait des tournures trop rigides pour l'oral et des expressions argotiques de collégienne de banlieue. Ta culture scolaire se mêlait en désordre aux termes à consonance arabe des réseaux sociaux et de la rue.
Je mettrai une virgule après "Le premier jour, je me souviens..."

Tu étais une grande et belle Algérienne de quinze ans qui arborait des jupes courtes et des lèvres épaisses. Tes yeux d'encre semblaient contenir un monde nébuleux et chaviré. Souvent tu t'endormais en plein milieu des cours à cause des insomnies et des médicaments pour la bipolarité que tu ingurgitais de manière chaotique, alors je devais te porter et t'allonger à l'infirmerie.
Je mettrai une virgule après "Souvent, tu t'endormais...".

Tous les mardis et les jeudis nous passions plus de deux heures en tête à tête dans une petite salle. Je t'aidais à rattraper ton retard scolaire mais tu me parlais surtout de la violence des autres. Certaines filles t'accusaient d'avoir sucé Jordan dans les toilettes. Certains professeurs pensaient que tu camouflais ta paresse et ton arrogance derrière ton handicap. Certains hommes de la cité te traitaient de pute parce que tu ne portais pas le voile et montrais ton corps. Ton père avait claqué la porte il y a deux ans après t'avoir marquée de son poing. Ta mère était tombée au milieu du magasin à cause de l'alcool et du lithium.
Je mettrai une virgule après "Tous les mardis et les jeudis,...". Il y a toujours une virgule après les compléments de temps, de lieu, etc., surtout placé en début de phrase. Sauf si ces absences de ponctuation sont volontaires... c'est juste que ça gêne ma lecture  :) mais auquel cas, ne lis pas mes commentaires sur ces ponctuations  ;)

Je comprenais que ces moments passés tous les deux étaient pour toi comme des îlots au milieu de la mer rugissante.

Un jour une collègue m'a glissé au détour d'un couloir « Sois prudent, je vois bien comme elle te regarde » et c'est vrai que tu me dévorais de tes yeux frénétiques ou lunaires. J'avais l'habitude de nouer des relations affectives avec les élèves mais je sentais dans mon cœur ton intelligence marginale, ton besoin de vivre heureuse, ta recherche éperdue de compréhension et de sécurité que tu habillais d'une idée féminine de l'amour.

En fin d'année, lorsque le proviseur a déclaré en réunion « Tu y arriverais mieux si tu passais autant de temps à bosser qu'à te faire belle », j'ai cru exploser de haine et je t'ai vue fondre en larmes. Une fois dehors tu as posé ta joue trempée contre mon torse et je t'ai repoussée doucement.

Tu portais ta féminité comme un bouclier ou un jardin (un refuge), comme un cadeau ou un talisman (un pouvoir). Tu aimais les personnes attentionnées et fragiles, la paix dans le Coran, préparer des gâteaux, poster des proverbes de grands sages sur internet, regarder des tutos beauté et me sourire en partant à dix-sept heures. 
Virgule après "Un jour,..."
Tu portais ta féminité comme un bouclier ou un jardin (un refuge), comme un cadeau ou un talisman (un pouvoir).  :coeur:

Tu étais seule alors je crois que tu m'as aimé un peu. Tu m'as aimé un peu, d'un premier amour égaré et impossible, d'un amour qui ne se connaît pas, d'un amour qui ne s'avoue pas. Tu m'as aimé un peu car je t'ai accordée du temps et de l'attention, car j'étais de ton côté et dans une position supérieure à la tienne. Mais c'était mon métier. Mais nous appartenions à deux univers trop différents. Mais tu étais une jeune fille forcée d'aimer le seul homme qui la protégeait, et il y a un peu de domination dans toute protection. 
La répétition du "Mais" en début de phrase me gêne un peu. C'est une suite de "mais", comme une liste ; je garderais le premier et mettrais des virgules pour remplacer les autres.

... et il y a un peu de domination dans toute protection. 
Tu fais mouche ! Je suis entièrement d'accord avec tes mots. La frontière est mince pour que le protégé ne sombre pas de lui-même dans la soumission une fois son protecteur inconsciemment "adopté". De fait, le protecteur qui se veut bienveillant dans ton histoire (je l'ai perçu ainsi) se retrouve malgré lui dans une position de domination. Car la domination ne dépend pas du dominant mais bien de la personne qui se soumet et ce, quelque soit le moteur qui l'y pousse.

Le dernier jour je t'ai embrassée sur la joue et tu m'as offert un énorme gâteau aux fruits rouges que j'ai mangé le soir même (il était délicieux). Je ne t'ai plus jamais revue.

Pendant plusieurs années j'ai reçu de nombreux mails très intimes et appliqués qui me racontaient ta vie malheureuse et tes espoirs ; je n'ai jamais répondu.

"Le dernier jour,..."  :)
Et j'aurais mis ":" à la place du ";"
Je m'excuse si j'ai répété certaines choses déjà dites.

Pour ce qui est de mes impressions sur le fond , je ne rejoins pas mes camarades du dessus sur le fait que les descriptions sont froides.
De la lecture faite de ton texte, je comprends que le narrateur se remémore des souvenirs concernant cette jeune femme. Je ne l'ai pas pris comme un déroulé de faits sur l'instant. Il se souvient de tout, les choses s'enchaînant les unes à la suite des autres dans son esprit, comme pour ma lecture.
Je n'ai pas éprouvé le besoin de savoir pourquoi il pensait à elle ainsi ; c'est une bribe de pensée capturée sur l'instant et posée sur le papier.
Je trouve ton texte touchant par sa sensibilité et sa fluidité ainsi que par la bienveillance du personnage. La fin pose délicatement les choses, comme pour faire comprendre au lecteur que la  jeune femme ne lui a jamais appartenu, qu'il ne la dominait pas même s'il prenait soin d'elle à sa façon et, de part son silence à ses lettres... lui rend sa liberté qu'il ne lui a, finalement, jamais prise.
"Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ?"
Edward Lorenz

Hors ligne Keanu

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Re : Re : Sirine
« Réponse #11 le: 23 février 2019 à 00:25:26 »
Je viens de lire ton texte. Comme les autres, je trouve que c'est très bien. C'est assez difficile de se lancer dans ce genre de descriptions où on a l'impression que tout a été dit 1000 fois: comment éviter les clichés? Tu t'en tires bien.

Merci ! Ces compliments me font vraiment plaisir, car cette question des "clichés" (bien plus complexe qu'elle n'y paraît) me préoccupe constamment lorsque j'écris, pour ce texte y compris.

Une remarque comme ça: tu pourrais penser à jouer d'avantage sur les sentiments du narrateur. La description est en effet assez "froide" mais pas non plus d'une froideur véritable, ou franche. Pourquoi il repense à tout ça? Ses sentiments étaient quoi? Il y a quelques évocations ici et là: les descriptions généreuse, la colère, donc c'est bien présent. Mais peut-être tu  pourrais ajouter à cette dimension. Mais là encore, évidemment, le risque de tomber dans les clichés est assez grand. Pas évident!

Je pense que je ne peux plus remodeler à ce point ce texte. Il est vraiment, dans mon économie interne, terminé. Ici je crois que j'ai essayé d'esquisser les choses, peut-être avec une certaine distance, en tout cas comme pour d'autres textes j'ai recherché une espèce de justesse dans le timbre (ne pas trop en faire ; en faire suffisamment). Je ne voulais pas, surtout pas, manquer de respect à ce "personnage" féminin, l'instrumentaliser esthétiquement ou narcissiquement, alors j'ai fait le choix d'une certaine épargne ou frugalité dans le texte global et a fortiori dans la description des sentiments du narrateur.

Merci encore pour ton point de vue constructif qui me permet d'approfondir ma propre lecture de mon texte.

Sauf si ces absences de ponctuation sont volontaires... c'est juste que ça gêne ma lecture  :) mais auquel cas, ne lis pas mes commentaires sur ces ponctuations  ;)

Alors oui, je connais l'usage normatif des virgules (après un complément circonstanciel en début de phrase, etc.), donc les omettre à tous les endroits que tu as relevés était effectivement un choix d'écriture, une volonté syntaxique. Dans ces phrases, la virgule brisait la vision rythmique que je m'en faisais. Mais je comprends entièrement ta gêne.

Tu fais mouche ! Je suis entièrement d'accord avec tes mots. La frontière est mince pour que le protégé ne sombre pas de lui-même dans la soumission une fois son protecteur inconsciemment "adopté". De fait, le protecteur qui se veut bienveillant dans ton histoire (je l'ai perçu ainsi) se retrouve malgré lui dans une position de domination. Car la domination ne dépend pas du dominant mais bien de la personne qui se soumet et ce, quelque soit le moteur qui l'y pousse.

Merci beaucoup pour ces remarques de fond qui rejoignent parfaitement ma propre vision et me donnent l'impression non seulement d'avoir été lu attentivement, mais aussi d'avoir été compris. C'est très précieux.
Je pense que lorsqu'on souhaite être/lorsqu'on se sent protégé.e par quelqu'un, il y a une forme de délégation de pouvoir. Et il peut, bien sûr, y avoir donc une prise de pouvoir. Pour le dire très rapidement.

Et j'aurais mis ":" à la place du ";"

Ah non, là je garde  :)

Pour ce qui est de mes impressions sur le fond , je ne rejoins pas mes camarades du dessus sur le fait que les descriptions sont froides.

C'est passionnant je trouve que les impressions de lecture divergent sur ce point.
Moi non plus, je ne pense pas que le narrateur soit froid. Peut-être qu'il essaie plutôt de trouver les mots justes, une forme de pudeur, de tempérance, pour ne pas justement porter atteinte à l'intégrité de la psychologie de cette jeune fille en la submergeant de mots au risque de la détourner en se l'appropriant (esthétiquement et narcissiquement). C'est très facile d'avaler la réalité de quelqu'un.e, de pécher par ingérence, en prétendant la décrire et en se payant de mots.
Mais je comprends également le ressenti des autres, car il peut ressortir de cette tentative de justesse une impression d'exposé clinique, à froid.

De la lecture faite de ton texte, je comprends que le narrateur se remémore des souvenirs concernant cette jeune femme. Je ne l'ai pas pris comme un déroulé de faits sur l'instant. Il se souvient de tout, les choses s'enchaînant les unes à la suite des autres dans son esprit, comme pour ma lecture.

Oui, c'est exactement ça.

Je trouve ton texte touchant par sa sensibilité et sa fluidité ainsi que par la bienveillance du personnage. La fin pose délicatement les choses, comme pour faire comprendre au lecteur que la  jeune femme ne lui a jamais appartenu, qu'il ne la dominait pas même s'il prenait soin d'elle à sa façon et, de part son silence à ses lettres... lui rend sa liberté qu'il ne lui a, finalement, jamais prise.

Prosaïquement, il ne répond pas à ses mails afin de ne pas entretenir une proximité impossible, de ne pas lui faire miroiter une figure affective qu'il ne pourrait pas revêtir dans les faits. Ça rejoint ta lecture, plus profonde, et pour laquelle je te remercie infiniment.
Merci de façon générale pour cette vision détaillée, intelligente et sensible, qui me met du baume au cœur.

Hors ligne Léilwën

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Re : Sirine
« Réponse #12 le: 23 février 2019 à 00:33:23 »
Je repasse juste pour dire que personnellement, je ne l'avais pas trouvé froid du tout ce texte, mais au contraire d'une douceur pudique particulière. C'est pour ça que j'avais dit que le texte me laissait perplexe : de mon ressenti, c'est comme si le personnage principal mettait un voile de pudeur ajouré sur une tendresse immense, et qui transparaîtrait donc en kaléidoscope ; à la fin je ne savais plus trop quelle était l'émotion majoritaire entre la pudeur et la tendresse.

Voilà pour ma part  ;)
Grammar nazi en désintoxication intensive

Tu débarques et tu es un peu perdu ? Je peux peut-être t'aider par ici

Hors ligne Keanu

  • Aède
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Re : Sirine
« Réponse #13 le: 23 février 2019 à 00:50:40 »
Pardon pardon, je viens de remarquer l'abus de langage dans mon message "Mais je comprends également le ressenti des autres" qui pouvait laisser entendre que tous les autres commentateurs avaient notifié une impression de froideur, alors que pas du tout.

Merci :coeur: :-[ Léilwën d'avoir encore précisé ton sentiment, surtout lorsqu'il s'exprime à travers  des formules comme "voile de pudeur ajouré sur une tendresse immense" !!!! c'est très beau et très évocateur, signifiant, ça me touche pour de vrai. Je pense que tu mets le doigt sur quelque chose que je ne parvenais qu'à effleurer, à savoir ce conflit textuel (presque vocal...) entre la pudeur et la tendresse. C'est ça, précisément. Merci  :coeur: :coeur:

Hors ligne Eddiedu49

  • Tabellion
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Re : Sirine
« Réponse #14 le: 20 avril 2019 à 19:54:39 »
Salut Keanu,

Encore une fois, j'ai trouvé ce texte vraiment touchant.
Alors, une des premières questions que je me suis posée, c'est : Y a t-il eu une vraie Sirine ?
A travers ce texte, on perçoit tes émotions, c'est poignant. Soit tu décris des choses ressenties, vécues, ou seulement imaginés dans ton esprit, mais j'ai l'impression singulière de percevoir les rôles, les fonctions du narrateur dans ce texte.
C'est d'une grande sensibilité, et d'une fine analyse, je peux y voir à travers tes mots, Sirine mais pas qu'elle :)
Bravo, merci encore pour ces textes, c'est un plaisir de te lire, à tel point que je savoure seulement ta plume sans m'arrêter aux éventuels fautes ou choses qui pourraient entraver ma lecture (peut-être y en a-t-il pas ?)

Bonne soirée à toi !

 


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