Le Monde de L'Écriture

23 avril 2019 à 11:59:46

Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateurs: Aube, Miromensil, Chapart, Claudius) » Anita Anita

Auteur Sujet: Anita Anita  (Lu 670 fois)

Hors ligne Keanu

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Anita Anita
« le: 23 janvier 2019 à 22:25:05 »
La dernière fois j'ai entendu ta voix, timide comme la bruine, et je ne sais pas si ça m'a fait chaud au cœur ou si ça l'a fendu.
Tu penses que la relation aux autres peut sauver quelqu'un de lui-même et moi je pense un peu le contraire, c'est-à-dire que la relation à soi peut sauver quelqu'un des autres. En gros, mais ce qu'on aime surtout et sans trop d'idée, toi comme moi, c'est les rayons à travers les stores d'une chambre lorsque l'ivresse dure jusqu'au petit matin.

Assis à une table en bois j'incendie ma mémoire avec cette bouteille d'alcool fort et j'écris sous la feuillaison des tilleuls argentés.
Je suis désormais capable de boire une bouteille entière de whisky tout seul. C'est une capacité dont je ne retire ni honte, ni fierté.
Ce qui me rend fier, c'est lorsque je parviens à t'aimer correctement, à restituer ta réalité dans toute sa pesanteur, à ne pas t'avaler avec mon besoin de consolation, c'est lorsque ton corps est pris de tremblements et que tes mains touchent mon visage avec frénésie.
Ce qui me rend honteux, c'est le bleu sur ton bras, c'est d'avoir cru que te laisser briller me ferait de l'ombre, c'est ma jalousie et ma colère déchaînées contre tes passions contradictoires.

Je me souviens de toi allongée sur le sol du grenier, avec ta jupe remontée au-dessus des genoux.
Tu avais cette nuit-là mangé jusqu'au mal de ventre et, t'horrifiant de la surface bombée, recouvert le miroir d'un drap pour ne plus croiser ton reflet.
Cette nuit-là j'avais pris ta main, et la mienne était déjà celle d'un homme qui se sent responsable, carnassier et minuscule.
Déjà j'hésitais entre la consolation et l'envie, entre regarder tes yeux inquiets et regarder tes seins.
Une jeune fille nous parle de sa peur et on devrait oublier ses seins.


*


Je me souviens.
La folie furieuse et ce réveil des limbes les plus souterrains, les plus amnésiques, ceux de l'ivresse brutale qui dure depuis plusieurs jours, tes hurlements dans la cuisine, mon cerveau qui explose et ma main qui brise une assiette sur le sol.
Toi qui me dis « Tu ressembles à mon père » et tes yeux inondés de rancune.
Le sentiment d'injustice dans mes viscères comme une aiguille blanche et brûlante.
Je te fais tomber et je t'attrape à la gorge, je te tire par les cheveux sur trois mètres, je me sens devenir l'homme faible qui se venge.
Plus tard on décuve et on utilise, on essouffle cette violence dans les draps jusqu'à n'être plus qu'une caresse, une larme, un murmure, un sourire meurtri, un besoin de se blottir à tout jamais.

Le lendemain je sculpte mes contorsions sur les tiennes et je ne veux plus de notre chambre.
Pourtant, quelque chose me fait pencher vers toi, me fait revenir vers toi.
Ton corps est un gîte. Je plonge dedans. Tu continues ta tragédie, mais je ne sais pas, je n’arrive plus à t’en vouloir.
Je choisis ton corps, tes yeux. Tu as une de ces voix… Je ne suis plus grand-chose. Je sens que c’est mal, que je le regretterai.
Mais je reviens dans la chambre parce que tu t’y pavanes, tu as ton demi-sourire, tes reproches ont disparu, ta peau ressort dans les draps opalins, il fait chaud, j’ai mal à la tête, nous partageons la conscience de notre désaccord, de notre désamour, et je ne veux que m’enfouir lentement dans ta bouche.


*


Je te vois, dans la cour ombragée et recouverte de neige, je te vois enfant, avec tes mains fines et fatiguées qui s'agitent sur l'accordéon, tes doigts gelés et la figure putative de ton père en haut des escaliers, qui justifie mentalement sa cruauté par ses propres souvenirs, qui t'évalue avec sa jouissance mélancolique et judiciaire, toi qui joues dans cette petite cour depuis des heures déjà malgré le froid d'hiver.
C'est un vent de l'est qui souffle sur la vieille ville, c'est une bohème triste, une bohème à la tristesse endiablée qui ricoche sur les pierres médiévales ; jeune fille garçonne et nerveuse vêtue d'une robe blanche, avec ta voix puissante et tes cheveux ocres, tu sais bien que parmi tes frères et sœurs, que parmi toutes les filles du monde tu es la plus aimée et la plus battue, la plus vénérée et la plus maltraitée, la plus belle et la plus coupable, tu sais bien que tes doigts vont saigner sur l'accordéon à force de répéter cette mélodie tzigane dans cette cour ombragée et recouverte de neige. Mais c'est un chant brisé qui transporte le feu et l'angoisse, qui raconte la fête pourpre et langoureuse de ton enfance.


*


Assis à une table en bois j'incendie ma mémoire avec cette bouteille d'alcool fort. Chaque fois que je pense à ton prénom, Anita, je ressens dans ma poitrine un paysage sacré.

Mon amour est un pouvoir magique gâché par mon ego masculin.
Mon désir, une mer calme et profonde que je transforme en fantasme de possession, une lumière chaude et spirituelle envahie par une peur narcissique et glacée.
Mon cœur, une forêt un matin d'averse, une forêt après la pluie — mon cœur est doux et trempé de couleurs mais lorsque la nuit je me réveille d'un cauchemar je me rends compte que le monde social l'a rendu sombre, dur et sec comme le pain de campagne dans la cuisine. L'érosion nocturne de ma bienveillance lors des nuits où l'alcool me fait bander à froid.

Je contiens ta dureté dans mon ventre, je la roule comme une boule de peau et de sang qu'on se retient de vomir, et je t'obéis, je me tais, je me réfugie dans les coins, je me fais petit, je me fais enfant, sans lumière, sans pénis. J’aimerais être une odeur qui tempère les mauvaises odeurs de ta vie, une odeur de menthe, de lait ou d'orage.

Aujourd'hui notre histoire comporte ça de tragique que nous ne pouvons ni nous retrouver, ni nous perdre.
J'ai compris qu'il existait une culture du mal-être lorsque j'ai eu honte de m'émerveiller.
« Modifié: 24 janvier 2019 à 02:29:30 par Keanu »

Hors ligne kokox

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Re : Anita Anita
« Réponse #1 le: 24 janvier 2019 à 09:32:56 »
Salut à toi, Keanu ! :)

Un texte fort comme un café sans sucre, jalonnés de jolis hauts et de plus faibles bas ! Qu'importe ces montagnes russes, du reste, où les accalmies le disputent aux violences et réciproquement. Dévorante, brûlante, fatale ! Les mots ne sont jamais assez forts quand on veut parler de passion. Car à côté de cette énergie bouleversante qui en a emporté plus d’un dans son sillage, même le grand amour et la tendresse paraissent pâlots, ennuyeux, routiniers. Pourquoi une telle fascination ? Qui frappe-t-elle ? Jusqu’où peut-elle nous brûler ? Si la passion nous séduit tous, si elle inspire les chansons ou les romans d’été, elle n’est pas toujours bien vue des psys, qui, toutes écoles confondues, la considèrent presque comme une maladie de l’âme et redoutent ses ravages. « Dire que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre », réalise Swann, dont les yeux se dessillent soudain, dans "Un amour de Swann".
J'ai bien connu moi-même ces bourrasques du coeur dans ma jeunesse. Elles furent sans conteste mon chemin initiatique pour apprendre pas à pas la tempérance, la pondération de mes  sentiments, "l'aimer simple", sans extravagance !
Toutefois, si tu en as fini avec demoiselle Anita, je veux bien que tu me donnes son 06, histoire de revivre un peu mes anciennes liaisons tourmentées et flamboyantes, ces attachements narcissiques autant que mortifères où je me prenais pour Titus brûlant de rencontrer sa nouvelle Bérénice, afin d'exploser tous mes sens !  :)




Bien à toi !
« Modifié: 24 janvier 2019 à 09:35:16 par kokox »

Hors ligne Ashka

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Re : Anita Anita
« Réponse #2 le: 24 janvier 2019 à 19:10:21 »
Hello Keanu  ;)

J'ai vu passer ton texte. Je viens te voir.

Citer
La dernière fois j'ai entendu ta voix, timide comme la bruine, et je ne sais pas si ça m'a fait chaud au cœur ou si ça l'a fendu.
Très belle phrase qui touche au coeur.
Citer
Tu penses que la relation aux autres peut sauver quelqu'un de lui-même et moi je pense un peu le contraire, c'est-à-dire que la relation à soi peut sauver quelqu'un des autres. En gros, mais ce qu'on aime surtout et sans trop d'idée, toi comme moi, c'est les rayons à travers les stores d'une chambre lorsque l'ivresse dure jusqu'au petit matin.
Très bien vu cette différence de point de vue et cette "pirouette" élégante : " c'est les rayons à travers les stores d'une chambre lorsque l'ivresse dure jusqu'au petit matin" ;)
Citer
Assis à une table en bois j'incendie ma mémoire avec cette bouteille d'alcool fort et j'écris sous la feuillaison des tilleuls argentés.
Très joli la "feuillaison des tilleuls argentés"
Citer
Je suis désormais capable de boire une bouteille entière de whisky tout seul. C'est une capacité dont je ne retire ni honte, ni fierté.
Cette phrase conforte le ton que tu as voulu donner à ton texte et ce ton là, il me semble issu d'une vérité nue, sans artifice, comme si au bout de tout les combats avec soi-même ne restait que cette conscience lasse et sans fard, cet état indéfinissable que tu saisis ici.
Citer
Ce qui me rend fier, c'est lorsque je parviens à t'aimer correctement, à restituer ta réalité dans toute sa pesanteur, à ne pas t'avaler avec mon besoin de consolation, c'est lorsque ton corps est pris de tremblements et que tes mains touchent mon visage avec frénésie.
C'est beau ça, il y a juste le mot "pesanteur" qui m'a apparu un peu "lourd" pour le coup.
Citer
Ce qui me rend honteux, c'est le bleu sur ton bras, c'est d'avoir cru que te laisser briller me ferait de l'ombre, c'est ma jalousie et ma colère déchaînées contre tes passions contradictoires.
Ici, cet aveu... terrible.
Citer
Une jeune fille nous parle de sa peur et on devrait oublier ses seins.
C'est bien vu...

*

Citer
Toi qui me dis « Tu ressembles à mon père » et tes yeux inondés de rancune.
Le sentiment d'injustice dans mes viscères comme une aiguille blanche et brûlante.
Le heurt entre deux. Oui, c'est parfois ça...
L'aveu qui suit est encore terrible...

Citer
Le lendemain je sculpte mes contorsions sur les tiennes
:coeur:
Pour la suite, cet amour désamour, cette confusion est très bien rendue.
Je te signale quelques répétitions, mais à voir pour toi ;)
Citer
Le lendemain je sculpte mes contorsions sur les tiennes et je ne veux plus de notre chambre.
Pourtant, quelque chose me fait pencher vers toi, me fait revenir vers toi.
Ton corps est un gîte. Je plonge dedans. Tu continues ta tragédie, mais je ne sais pas, je n’arrive plus à t’en vouloir.
Je choisis ton corps, tes yeux. Tu as une de ces voix… Je ne suis plus grand-chose. Je sens que c’est mal, que je le regretterai.
Mais je reviens dans la chambre parce que tu t’y pavanes, tu as ton demi-sourire, tes reproches ont disparu, ta peau ressort dans les draps opalins, il fait chaud, j’ai mal à la tête, nous partageons la conscience de notre désaccord, de notre désamour, et je ne veux que m’enfouir lentement dans ta bouche.

*


Citer
la figure putative de ton père en haut des escaliers, qui justifie mentalement sa cruauté par ses propres souvenirs, qui t'évalue avec sa jouissance mélancolique et judiciaire
C'est très bien rendu ça aussi...
Citer
tu sais bien que tes doigts vont saigner sur l'accordéon
Ici je suis bêtement sortie du texte à cause des doigts qui saignent sur l'accordéon. C'est une image ? C'est une déformation professionnelle, pardon. J'ai parfois vu des harpistes les doigts en sang, un hautboïste la lèvre fendue, à cause de leurs instruments. Mais pas un accordéoniste. Mais je digresse. Je reprends ma lecture et considère ça comme une image.
Citer
Mais c'est un chant brisé qui transporte le feu et l'angoisse, qui raconte la fête pourpre et langoureuse de ton enfance.
:coeur:

*


Citer
Chaque fois que je pense à ton prénom, Anita, je ressens dans ma poitrine un paysage sacré.
Un peu plus de mal avec l'image de ressentir un paysage sacré mais c'est très personnel ;)
Citer
Mon amour est un pouvoir magique gâché par mon ego masculin.
ça ressort souvent dans tes textes.
Citer
Mon désir, une mer calme et profonde que je transforme en fantasme de possession, une lumière chaude et spirituelle envahie par une peur narcissique et glacée.
Ici, c'est précis et bien retraduit.
Citer
Mon cœur, une forêt un matin d'averse, une forêt après la pluie — mon cœur est doux et trempé de couleurs mais lorsque la nuit je me réveille d'un cauchemar je me rends compte que le monde social l'a rendu sombre, dur et sec comme le pain de campagne dans la cuisine. L'érosion nocturne de ma bienveillance lors des nuits où l'alcool me fait bander à froid.
Ici j'ai du mal avec "le monde social" qui me sort le texte hors de son sujet. Ou alors développer davantage pour éclaircir  ? :\?
Citer
Je contiens ta dureté dans mon ventre, je la roule comme une boule de peau et de sang qu'on se retient de vomir, et je t'obéis, je me tais, je me réfugie dans les coins, je me fais petit, je me fais enfant, sans lumière, sans pénis. J’aimerais être une odeur qui tempère les mauvaises odeurs de ta vie, une odeur de menthe, de lait ou d'orage.
Cette dureté, c'est celle de qui ? Je me suis un peu perdue ici... Anita ? Celle du cœur du narrateur ?
J'ai beaucoup aimé : "J’aimerais être une odeur qui tempère les mauvaises odeurs de ta vie, une odeur de menthe, de lait ou d'orage."
Citer
Aujourd'hui notre histoire comporte ça de tragique que nous ne pouvons ni nous retrouver, ni nous perdre.
Que c'est bien vu...
Citer
J'ai compris qu'il existait une culture du mal-être lorsque j'ai eu honte de m'émerveiller.
Ici je comprends, mais je ne sais pas si si le mot "culture" est vraiment celui-là. Cela me semble plus de tenir d'un état, d'une sorte de "vouloir" rester comme ça,  se complaire...  :\? mais c'est très personnel ;)

Pas évident pour moi de commenter ce texte. Tu touches des choses impalpables, difficiles à retranscrire, profondément humaines.
Pardon si parfois mes remarques peuvent être maladroites.

Dans la globalité, c'est un texte fort, qui sonne au plus juste, en cela il est réussi.

Merci pour ce partage qui ne me laisse pas indifférente.

 
« Modifié: 24 janvier 2019 à 19:19:37 par Ashka »

Hors ligne Keanu

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Re : Anita Anita
« Réponse #3 le: 26 janvier 2019 à 19:52:47 »
Merci beaucoup à tous les deux pour votre lecture et votre retour.

Ce texte ne doit pas être évident à aborder en raison de l'intimité qu'il déploie et de son apparence morcelée, décousue.

Ashka, comme d'habitude tu vises juste dans toutes tes remarques. Je vais me contenter de dire que je te rejoins pour les doigts qui saignent sur l'accordéon, c'est un abus de langage, je vais modifier ça, l'idée c'est surtout qu'il est cruel et difficile physiquement de devoir répéter cette mélodie encore et encore à l'extérieur alors qu'il fait très froid, que les doigts sont gelés. Pour la dureté, c'est bien celle d'Anita, ce n'est peut-être pas très clair. Enfin, je crois que je vais garder le mot "culture", il correspond à mon idée : on peut cultiver, entretenir, polir un mal-être de soi à soi.

Merci encore !

Hors ligne elisabeth beaudoin homps

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Re : Anita Anita
« Réponse #4 le: 27 janvier 2019 à 21:48:08 »
Bonjour Keanu
C'est vraiment un très beau texte
il y a cette facilité que tu sembles avoir pour entrer dans le champ des profondeurs sans être ennuyeux et cette écriture concise et déliée que j'aime beaucoup.
il y a du courage aussi, quand tu abordes cet envahissement sexuel induit par la jalousie et par ce désir qui s'aiguise et se brutalise dès lors que cette femme que tu aimes est désirée par d'autres yeux.
Enfin il y a de jolies images qui s'imposent gracieusement entre les lignes et de l'amour qui transpire, aussi.
Merci pour ce partage
Un seul détail me gêne mais il est très personnel, je connais une Anita qui c'est parfois imposée dans ce texte par le seul fait de son prénom, c'est toujours un risque avec les textes à "prénoms" ils suscitent des personnages qui échappent à leur auteur  ;)

Hors ligne Keanu

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Re : Anita Anita
« Réponse #5 le: 28 janvier 2019 à 18:45:24 »
Je comprends tout à fait pour le prénom, mais je ne peux pas l'enlever je crois car il est important, c'est aussi de lui que part l'écriture.
Merci, merci Elisabeth pour ce beau commentaire qui me va droit au cœur...

Hors ligne Ben.G

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Re : Anita Anita
« Réponse #6 le: 02 février 2019 à 22:01:50 »
wesh


Citer
En gros, mais ce qu'on aime surtout et sans trop d'idée, toi comme moi,
le en gros fait maladroit, et le reste un peu trop, enfin je pense que tu pourrais viser à l'essentiel direct et juste mettre ce qu'on aime surtout toi comme moi
(j'aime beaucoup ce qui vient juste avant)


Citer
n'être plus qu'une caresse, une larme, un murmure, un sourire meurtri, un besoin de se blottir à tout jamais.
(six substentifs, je trouve ça un peu beaucoup)

Citer
tu sais bien que tes doigts vont saigner sur l'accordéon à force de répéter cette mélodie tzigane dans cette cour ombragée et recouverte de neige.
c'est fou parce que cette phrase est extrêmement longue, mais plutôt bien gérée, et en afit y'a juste sur cette toute fin où là ca manque d'aération, trop long (à force de + dans cette)


Citer
J’aimerais être une odeur qui tempère les mauvaises odeurs de ta vie, une odeur de menthe, de lait ou d'orage.
j'aime l'idée, mais un peu maladroit la formulation



et j'adore la phrase de conclusion, j'allais dire justement que l'avantage de la l'ego masculin, c'est qu'il n'est que construction et que ca se change. Et bref, oui, cette culture du mal-être...

Je remarque aussi dans ton texte que tu fais beaucoup de retours systématiques à la lignes après une phrase, c'est pas une critique, ça rend plutôt bien ici, je le fais simplement remarquer (y'a eu un moment, vers le début, où je me suis dit que j'aurais bien aimé un paragraphe sans retour à la ligne histoire de bien me plonger dans le texte), mais globalement j'ai aimé
Pas joyeux joyeux, mais y'a un truc dans ton écriture, à la fois assez discret et bien dilué je dirais, que j'aime bien

Au plaisir de te relire !
« Modifié: 02 février 2019 à 23:29:39 par Ben.G »
Être sur la route sans avoir quitté la maison,
être dans la maison sans avoir quitté la route
- Victor Segalen

Mon paradoxe de singe

Hors ligne Milla

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Re : Anita Anita
« Réponse #7 le: 02 février 2019 à 22:13:52 »
Salut ! :)

au fil de la lecture...
Citer
La dernière fois j'ai entendu ta voix, timide comme la bruine, et je ne sais pas si ça m'a fait chaud au cœur ou si ça l'a fendu.
virgule après fois

Citer
En gros, mais ce qu'on aime surtout et sans trop d'idée, toi comme moi, c'est les rayons à travers les stores d'une chambre lorsque l'ivresse dure jusqu'au petit matin.
comment ça "sans trop d'idée ? :\?

Citer
Assis à une table en bois j'incendie ma mémoire avec cette bouteille d'alcool fort et j'écris sous la feuillaison des tilleuls argentés.
virgule après bois
pour la "feuillaison", c'est + un processus non, le moment où y a des nouvelles feuilles, qu'un état de l'arbre sous lequel on peut se trouver. Je crois que le mot fait forcer et que feuillage passerait mieux.

Citer
C'est une capacité dont je ne retire ni honte, ni fierté.
quand il n'y a que 2 "ni", on en met pas de virgule.

Citer
je sculpte mes contorsions sur les tiennes
pas compris ce que tu voulais dire :\?

Citer
Aujourd'hui notre histoire comporte ça de tragique que nous ne pouvons ni nous retrouver, ni nous perdre.
J'ai compris qu'il existait une culture du mal-être lorsque j'ai eu honte de m'émerveiller.
j'ai la sensation que cette fin touche juste de façon assez forte

hop, tout lu !
j'ai bien aimé ton traitement de ce sujet terrible, sensible et délicat. Tu nous y immerges, avec réflexions angoisses et sensations intimes de ton perso, j'ai trouvé que c'était bien dosé sur cette intensité là. Peut-être parfois des formules un peu poussées qui donnent l'impression que c'est forcé pour le style. Mais globalement j'ai trouvé ton texte réussi.

au plaisir

Milla



Hors ligne Keanu

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Re : Anita Anita
« Réponse #8 le: 05 février 2019 à 13:56:42 »
Spoiler
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*


Tout a commencé en août. C'est l'été que les choses éclosent tu sais, on y revient toujours, et à la fois c'est une poésie qu'on se raconte, on donne du soleil à nos peurs, un espace-temps à nos dérives, c'est comme boire beaucoup d'alcool et pleurer devant un miroir, c'est comme quand je te vois prendre un couteau puis le reposer, c'est comme dans les films.

Je me rappelle cette nuit d'août et le petit jardin à l'arrière de la maison. Les autres riaient grassement autour des bouteilles et la fumée dispersait une douceur de rêve que contrebalançait l’effervescence de l’alcool. On les écoutait se raconter des histoires avec exagération et enthousiasme, comme d’habitude, leurs comédies toutes simples, leurs mensonges assumés auxquels, attendris, ils ne croient pas eux-mêmes.

L’intimité progressait à tâtons, on le sentait sans le dire, et peu à peu la lumière du néon, les glissements dans l’eau noire, les récits et les sourires devenaient des signes, des incidences, des ambiguïtés. Tout le monde répétait à en frémir ce chassé-croisé entre la volupté et la conscience pudibonde, laquelle s’empressait de démystifier l’intuition du corps. Plutôt que les mains entre elles, c'étaient les paroles qui appelaient les visages à se rapprocher, la berceuse partant des lèvres jusque dans les regards.

Tous les deux on voulait aller plus loin, ne pas se réveiller, pousser un peu encore les chaleurs discrètes, les échanges religieux de la nuit, parler cette langue qui nous paraît étrange parce qu’on la tait d’habitude, parce qu’on a peur, le jour sobre, de communier dans cette acuité. Il suffit pourtant de se trouver sans défense. Alors on chuchote,  on demande une cigarette, on joue sans jouer, on dit pour ne pas dire, et on accède à cet instant réparateur, natal.

Je me souviens comme si c'était hier de ton corps chloré et luisant de jeune fille aromatisé au sirop et au Cognac. Je te monte dans les escaliers, tu es complètement nue et complètement ivre dans mes bras, tu détiens un grand pouvoir et tu m'effraies bien sûr car je sens chez toi une fragilité enfantine et une intelligence sexuelle qui ressemble à celle dont parlait Andrea Dworkin. Je sens chez toi un courage qui me ferait défaut et une fissure vieille comme la Vallée du Grand Rift. C’est que tu as vécu des choses et tout le temps des bleus aux jambes, alors je suis un peu intimidé.

Je te dépose à même le plancher dans la dernière chambre du haut, je te demande si tu as froid, puis je me penche sur ton corps, tu hésites entre le désir et le sommeil, je me penche sur ton corps sans rien faire d’autre que me pencher. Ton impudeur solaire. L’urgence de ce corps, des lèvres, des yeux à demi fermés me rappelle quelque chose, il y a comme un bruit, comme un mal de ventre, comme une espèce de très grand bruit dans un ventre soudain vieux, alors je peux distinguer un paysage qui serait la politesse de l’enfance.


*


Assis à la table blanche sous le cerisier, on boit un verre puis un autre, l'alcool de la veille est remplacée par l'alcool d'aujourd'hui, alors que ma mère travaille dans l'ombre fraîche des murs de son bureau, derrière les volets bleus. Je propose qu'on se baigne, je vois ton corps entrer dans l'eau et je t'imagine soudain en train de prendre mon sexe dans ta bouche — mais non, pas encore, la conversation se fait plus légère, la méfiance s'amenuise, je regarde tes jambes mouliner sous la surface tandis que nos verres de rosé traînent sur les dalles. On nage un peu ensemble, en sortant tes cheveux ondulent et je me souviens de toi dans la salle de bain de notre maison en banlieue nord — on y restait des heures avec notre bouteille malgré mes colocataires, la cendre de nos cigarettes tombait dans l'eau et brusquement tu me disais : « Ça m'excite de prendre un bain avec toi. », alors je te hissais sur le rebord, je posais tes fesses sur le carrelage froid, le bain tiédissait doucement, je me mettais debout, écartais tes cuisses savonneuses et je te pénétrais comme ça, en regardant les petits plis de ton ventre et tes cheveux mouillés qui ondulaient et se plaquaient sur ta tête, je te prenais dans cette humidité et cette fumée et dans tes yeux il n'y avait rien de tendre mais quelque chose d'ébranlé, de détraqué, une forme de détresse animale.

Le rosé nous a suffisamment grisés et tes lèvres m'empêchent de penser, alors d'un coup je te dis « Viens » et tu viens, tu t'approches de moi, je prends ton cul entre mes mains et te soulève pour que tes jambes enserrent ma taille, on s'embrasse et tu as un goût de fraise, un goût d'eau et un goût d'été, un goût de résignation docile. J'entre deux doigts puis tu détaches ta bouche de la mienne et te mets à sangloter doucement, alors je dis « Non, non »,  je cesse de te toucher et pose mon front contre le tien mais aussitôt tu sors ta langue et replaces ma main. Alors on sourit, on a un peu froid, on sort brusquement. Trempés, pieds nus, on court dans les mauvaises et piquantes herbes du jardin pour se cacher derrière le tronc d'un gros sapin, là où ma mère ne pourra pas nous apercevoir depuis la fenêtre de son bureau. Je te plaque contre l'arbre, je sens que c'est désagréable, tu te retournes, par derrière je vais au fond de toi et sur ton dos je vois des copeaux d'écorce et de la sève. On dirait que tu veux que je colonise quelque chose en toi. Tu t'agenouilles, je jouis et on rigole.


*


Une fois mon père m'a mis à la cave et m'a fait manger sur le sol.
Tes cernes bleu pâle sous tes yeux verts et cette maîtrise légèrement enrouée dans ta voix. Tu humes la puissance de cette phrase vécue et tu me regardes avec l'amour-propre des personnes fracturées. On dirait que tu me défies et que tu m'appelles à l'aide en même temps.
Tu me décris cette figure criminelle de ton passé après le coucher du soleil et cinq verres de vodka : J'en peux plus de faire semblant j'en peux plus de cette illusion que je suis forte j'ai envie de mourir. J'étais seule au monde dans cette famille il voulait que je lui appartienne totalement peut-être même qu'il me désirait et me haïssait comme il se désirait et se haïssait lui-même.

Alors je pense au fait qu'une partie de moi malheureuse et vorace voulait que tu m'appartiennes totalement, parce que je te désirais et te haïssais comme je me désirais et me haïssais moi-même, mais au fond de mon cœur je te voulais à la manière d'une amie éternelle dont on connaît tout le chagrin et face à laquelle on n'est jamais ni juge ni accusé. J'adorais ton prénom Anita et je voulais simplement ton rire après l'orgasme, ensevelir tes névroses sous une couche de fleurs et de gentillesse. Mais j'ai trop incendié le loup dans mon ventre comme tu as d'ailleurs abreuvé la sœur noire en toi, j'ai fini par vraiment ressembler à ton père parce que je n'ai pas supporté pouvoir lui ressembler à tes yeux.

C'est aussi et surtout dans l'amour que l'on juge et que l'on accuse. Je ne sais pas si tu as cessé d'aimer ce que je suis ou simplement ce que je fais. Mais je sais que tu m'as aimé. Aujourd'hui je me demande plutôt si tu m'as estimé.

Un puits de narcissisme ouvre mon ventre. Puis je sens une brise douce qui dévoile mes yeux.
Je pense tranquillement à la foule compacte dans le métro le matin à huit heures : « Toutes ces personnes disent Je comme moi » je le ressens et ça me fait sourire.
Je me souviens lorsque je te disais : « Tu sais, on est en 2016, on est sept milliards sur Terre... » et qu'au lieu de nous effrayer ça nous rassurait tous les deux.
Je me souviens de Marie qui croise un adolescent aux cheveux blonds et me murmure, les yeux humides : « J'ai soixante ans et ce n'est pas possible mais c'est lui, c'est le même qu'à ce concert de mes seize ans, je l'ai connu étant jeune. » Je me souviens aussi de Marie qui me parle de l'ego : « Souvent l'ego s'intensifie lorsque la confiance en soi diminue. Tu sais, bizarrement peut-être, je crois qu'on n'est jamais moins orgueilleux que lorsqu'on se sent dans son droit le plus plein d'exister... Ressentir qu'on a le droit fondamental d'exister, d'être là, de parler, de regarder, autant que n'importe qui. Puis ne plus y penser. »


*


Tu me dis que dans tout désir se loge un peu d'humiliation mais je sais aussi qu'il y a cette tristesse flamboyante dans ton corps que je pénètre. Il y a ta force de caractère, ta terreur de l'autre, tes crises d'autodestruction, ta manière de parler, ton aura de détresse, tes maux de ventre.

Je crois que tu as une grande intelligence humaine, nourrie par ton histoire familiale terrifiante et compliquée. Je sais que tu comprends facilement les situations, les personnes. Cela fait naître en toi beaucoup de compassion mais peut-être aussi un peu de fatigue. Pour ces raisons il te faut des êtres simples et transparents comme l'eau.

Tu es capable de te détester jusqu'à plus soif, d'avoir peur de faire un seul pas dans la rue, mais de t'oublier et de te montrer en soirée avec toute la vitalité de l'orgueil — pour bien sûr le regretter le lendemain. Car il y a en toi ces deux faces d'une même pièce que sont l'envie et la peur, la fierté et la honte.

Tu es aussi quelqu'un de très doux qui aime les animaux, les enfants. Tu pleures lorsque tu penses à la pauvreté, aux injustices, à l'état du monde. Tu as beaucoup de douceur et de violence en toi.

Je peux vouloir te posséder oui, mais aussi te détruire ou disparaître en toi, ou encore me blottir à tout jamais dans tes bras la nuit.

« Modifié: 05 février 2019 à 18:34:09 par Keanu »

Hors ligne elisabeth beaudoin homps

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Re : Anita Anita
« Réponse #9 le: 05 février 2019 à 21:24:12 »
Bonjour Keanu
J'ai bien aimé ce texte même s'il y a parfois quelques longueurs et maladresses sur la forme. Comme je me fous un peu de la forme, j'ai retenu quelques idées sur le fond.
Les scénarios impitoyables de l'enfance et leur répétition dans les relations amoureuses (Et dans d'autres situations..)
Le désir de réparer tout autant que de détruire l'autre en étant pris au piège de la répétition de ces scénarios via deux histoires en partie inconscientes qui s'imbriquent.
"L'ego qui s'intensifie lorsque la confiance en soi diminue" , c'est toute la question de la blessure narcissique,  de cet ecartelement proportionnel entre honte et orgueil. Plus l'homme est orgueilleux plus il souffre, plus il est humble plus il oeuvre tranquillement dans l'estime de lui même.
Le désir qui devient pulsion devoratrice " j'ai trop incendié le loup de mon ventre " et la culpabilité qui en découle chez cet homme intelligent et empêtré dans la bestialité de son désir de possession est intéressant aussi.
Et bien sûr il y a toujours de jolies images dans tes récits.
Merci pour ce partage.


Hors ligne Ashka

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Re : Anita Anita
« Réponse #10 le: 07 février 2019 à 01:02:05 »
 ;)


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C'est l'été que les choses éclosent tu sais, on y revient toujours, et à la fois c'est une poésie qu'on se raconte, on donne du soleil à nos peurs, un espace-temps à nos dérives, c'est comme boire beaucoup d'alcool et pleurer devant un miroir, c'est comme quand je te vois prendre un couteau puis le reposer, c'est comme dans les films.
Ici j'ai aimé toute la 1ère partie : "C'est l'été que les choses éclosent tu sais, on y revient toujours, et à la fois c'est une poésie qu'on se raconte, on donne du soleil à nos peurs, un espace-temps à nos dérives"
Avec une mention pour : "c'est une poésie qu'on se raconte" :coeur:
Ensuite, je trouve que le propos n'a pas assez glissé progressivement malgré "dérive", je trouve ça abrupt à partir : c'est comme boire beaucoup d'alcool , etc... 
"c'est comme dans les films" à la fin. :\?  me fait sortir un peu du propos.
Suggestion, pour amener le tout, mais ce n'est que moi, hein ;)
"C'est l'été que les choses éclosent tu sais, on y revient toujours, et à la fois c'est une poésie qu'on se raconte, on donne du soleil à nos peurs, un espace-temps à nos dérives, c'est comme pleurer devant un miroir, boire beaucoup d'alcool, c'est comme quand je te vois prendre un couteau puis le reposer »
Terminer comme ça, sur le couteau qui se repose, ça peut être assez fort, mais à toi de voir  ;)

Citer
Je me rappelle cette nuit d'août et le petit jardin à l'arrière de la maison. Les autres riaient grassement autour des bouteilles et la fumée dispersait une douceur de rêve que contrebalançait l’effervescence de l’alcool. On les écoutait se raconter des histoires avec exagération et enthousiasme, comme d’habitude, leurs comédies toutes simples, leurs mensonges assumés auxquels, attendris, ils ne croient pas eux-mêmes.
Je trouve tout ce passage très juste, oui, tu touches à la vérité de ces instants ici.
« leurs comédies toutes simples, leurs mensonges assumés auxquels, attendris, ils ne croient pas eux-mêmes. » :coeur:

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c'est une poésie qu'on se raconte, on donne du soleil à nos peurs, un espace-temps à nos dérives, c'est comme boire beaucoup d'alcool et pleurer devant un miroir, c'est comme quand je te vois prendre un couteau puis le reposer, c'est comme dans les films.

Je me rappelle cette nuit d'août et le petit jardin à l'arrière de la maison. Les autres riaient grassement autour des bouteilles et la fumée dispersait une douceur de rêve que contrebalançait l’effervescence de l’alcool. On les écoutait se raconter des histoires
je te signale les répétitions au cas où ;)

Citer
L’intimité progressait à tâtons, on le sentait sans le dire, et peu à peu la lumière du néon, les glissements dans l’eau noire, les récits et les sourires devenaient des signes, des incidences, des ambiguïtés.

Ici l’eau noire, c’est une piscine ? Au début j’ai cru que c’était la nuit et puis il y a corps chloré plus loin. Eclaircir ou pas ?
Tout ça, c’est bien fait :
« les récits et les sourires devenaient des signes, des incidences, des ambiguïtés.  »
Ça sonne et tu touches du doigt quelque chose d’impalpable et exact. Bravo ! :coeur:

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Tout le monde répétait à en frémir ce chassé-croisé entre la volupté et la conscience pudibonde, laquelle s’empressait de démystifier l’intuition du corps.
Je suis un peu sortie à « tout le monde » mais très juste encore : « chassé-croisé entre la volupté et la conscience pudibonde, laquelle s’empressait de démystifier l’intuition du corps » :coeur:

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Plutôt que les mains entre elles, c'étaient les paroles qui appelaient les visages à se rapprocher, la berceuse partant des lèvres jusque dans les regards.
Très très juste encore ici. :coeur: :coeur:

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Tous les deux on voulait aller plus loin, ne pas se réveiller, pousser un peu encore les chaleurs discrètes, les échanges religieux de la nuit, parler cette langue qui nous paraît étrange parce qu’on la tait d’habitude, parce qu’on a peur, le jour sobre, de communier dans cette acuité. Il suffit pourtant de se trouver sans défense. Alors on chuchote,  on demande une cigarette, on joue sans jouer, on dit pour ne pas dire, et on accède à cet instant réparateur, natal.
C’est très beau, je me suis un peu perdue à : « les chaleurs discrètes » (ce sont les enflammements du corps ?)

Citer
Je me souviens comme si c'était hier de ton corps chloré et luisant de jeune fille aromatisé au sirop et au Cognac. Je te monte dans les escaliers, tu es complètement nue et complètement ivre dans mes bras, tu détiens un grand pouvoir et tu m'effraies bien sûr car je sens chez toi une fragilité enfantine et une intelligence sexuelle qui ressemble à celle dont parlait Andrea Dworkin.

Ici, l'aveu du narrateur sur le pouvoir des femmes et sa peur par rapport à la fragilité et l'intelligence sexuelle est touchante et bien vue. ;)

Citer
Je sens chez toi un courage qui me ferait défaut et une fissure vieille comme la Vallée du Grand Rift.

Le courage qui lui ferait défaut, je l'ai déjà entendu, oui ;)

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C’est que tu as vécu des choses et tout le temps des bleus aux jambes, alors je suis un peu intimidé.
Un peu perdu au bleus aux jambes, mais bien vu encore pour le reste, le fait qu'il soit intimidé.

Citer
Je te dépose à même le plancher dans la dernière chambre du haut, je te demande si tu as froid, puis je me penche sur ton corps, tu hésites entre le désir et le sommeil, je me penche sur ton corps sans rien faire d’autre que me pencher.

C'est voulu les répétitions ? En tout cas, j'ai souri parce que c'est très vrai ça : "tu hésites entre le désir et le sommeil" :kei:

Citer
Ton impudeur solaire. L’urgence de ce corps, des lèvres, des yeux à demi fermés me rappelle quelque chose, il y a comme un bruit, comme un mal de ventre, comme une espèce de très grand bruit dans un ventre soudain vieux, alors je peux distinguer un paysage qui serait la politesse de l’enfance.
Ici j'ai trouvé ça magnifique :  "un paysage qui serait la politesse de l’enfance. " :coeur: :coeur: :coeur:
Mais un peu perdue à "un ventre soudain vieux" :/ qu'as-tu voulu dire ?
Par contre, le rythme ici avec bruit et ventre !!!
Citer
il y a comme un bruit, comme un mal de ventre, comme une espèce de très grand bruit dans un ventre
Alors ça, c'est chouette, je trouve !  :)

*


Citer
Assis à la table blanche sous le cerisier, on boit un verre puis un autre, l'alcool de la veille est remplacée par l'alcool d'aujourd'hui, alors que ma mère travaille dans l'ombre fraîche des murs de son bureau, derrière les volets bleus. Je propose qu'on se baigne, je vois ton corps entrer dans l'eau et je t'imagine soudain en train de prendre mon sexe dans ta bouche — mais non, pas encore, la conversation se fait plus légère, la méfiance s'amenuise, je regarde tes jambes mouliner sous la surface tandis que nos verres de rosé traînent sur les dalles. On nage un peu ensemble, en sortant tes cheveux ondulent et je me souviens de toi dans la salle de bain de notre maison en banlieue nord — on y restait des heures avec notre bouteille malgré mes colocataires, la cendre de nos cigarettes tombait dans l'eau et brusquement tu me disais : « Ça m'excite de prendre un bain avec toi. », alors je te hissais sur le rebord, je posais tes fesses sur le carrelage froid, le bain tiédissait doucement, je me mettais debout, écartais tes cuisses savonneuses et je te pénétrais comme ça, en regardant les petits plis de ton ventre et tes cheveux mouillés qui ondulaient et se plaquaient sur ta tête, je te prenais dans cette humidité et cette fumée et dans tes yeux il n'y avait rien de tendre mais quelque chose d'ébranlé, de détraqué, une forme de détresse animale.
Je signale pour les répétitions, pas mal le verbe "prendre", mais je pense que c'est sous-jacent à ce passage.
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Assis à la table blanche sous le cerisier, on boit un verre puis un autre, l'alcool de la veille est remplacée
remplacé
J'aime beaucoup la fin :
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et dans tes yeux il n'y avait rien de tendre mais quelque chose d'ébranlé, de détraqué, une forme de détresse animale.
Parce qu'elle sonne très justement encore.
Citer
Le rosé nous a suffisamment grisés et tes lèvres m'empêchent de penser, alors d'un coup je te dis « Viens » et tu viens, tu t'approches de moi, je prends ton cul entre mes mains et te soulève pour que tes jambes enserrent ma taille, on s'embrasse et tu as un goût de fraise, un goût d'eau et un goût d'été, un goût de résignation docile.
Ah j'aime bien aussi : "un goût de résignation docile."
"Alors" revient pas mal dans ce passage (3 fois) je pense que tu peux en supprimer ;)
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tu sors ta langue et replaces ma main. Alors on sourit, on a un peu froid, on sort brusquement.
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Trempés, pieds nus, on court dans les mauvaises et piquantes herbes du jardin
J'aurais inversé, mais c'est personnel : "on court dans les mauvaises herbes piquantes"
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Je te plaque contre l'arbre, je sens que c'est désagréable, tu te retournes, par derrière je vais au fond de toi et sur ton dos je vois des copeaux d'écorce et de la sève. On dirait que tu veux que je colonise quelque chose en toi. Tu t'agenouilles, je jouis et on rigole.
C'est un moment intime avec les détails qui est bien fait, les copeaux, l'écorce, le fait que c'est désagréable et ce rire à la fin. Un moment partagé sain et beau.  :coeur:

*

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Une fois mon père m'a mis à la cave et m'a fait manger sur le sol.
Tes cernes bleu pâle sous tes yeux verts et cette maîtrise légèrement enrouée dans ta voix. Tu humes la puissance de cette phrase vécue et tu me regardes avec l'amour-propre des personnes fracturées. On dirait que tu me défies et que tu m'appelles à l'aide en même temps.
"On dirait que tu me défies et que tu m'appelles à l'aide en même temps." Il y a dans cette phrase, une perception si fine...

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Tu me décris cette figure criminelle de ton passé après le coucher du soleil et cinq verres de vodka : J'en peux plus de faire semblant j'en peux plus de cette illusion que je suis forte j'ai envie de mourir. J'étais seule au monde dans cette famille il voulait que je lui appartienne totalement peut-être même qu'il me désirait et me haïssait comme il se désirait et se haïssait lui-même.
Là aussi, il y a une grande clairvoyance de la situation vécue de la femme et la faille qui en découle, vertigineuse, c'est bien fait encore une fois. Mais je suis perdue à :"comme il se désirait et se haïssait lui-même", comment peut-on se désirer et se haïr soi-même ?

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Alors je pense au fait qu'une partie de moi malheureuse et vorace voulait que tu m'appartiennes totalement, parce que je te désirais et te haïssais comme je me désirais et me haïssais moi-même, mais au fond de mon cœur je te voulais à la manière d'une amie éternelle dont on connaît tout le chagrin et face à laquelle on n'est jamais ni juge ni accusé
Du coup, même questionnement que plus haut, mais j'adore ça :
"mais au fond de mon cœur je te voulais à la manière d'une amie éternelle dont on connaît tout le chagrin et face à laquelle on n'est jamais ni juge ni accusé"
Oh, merci pour ça, cette simple phrase parce que pour moi c'est la seule chose qui vaille quand on aime vraiment quelqu'un, c'est comme ça et pas autrement. Merci.
 
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J'adorais ton prénom Anita et je voulais simplement ton rire après l'orgasme, ensevelir tes névroses sous une couche de fleurs et de gentillesse. Mais j'ai trop incendié le loup dans mon ventre comme tu as d'ailleurs abreuvé la sœur noire en toi, j'ai fini par vraiment ressembler à ton père parce que je n'ai pas supporté pouvoir lui ressembler à tes yeux.
C'est très bien écrit. Cette fatalité.
 "Mais j'ai trop incendié le loup dans mon ventre comme tu as d'ailleurs abreuvé la sœur noire en toi" :coeur: :coeur:
(3 fois "voulais" dans ce passage, mais cela se comprend comme plus haut "prendre")
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C'est aussi et surtout dans l'amour que l'on juge et que l'on accuse.

Ha, peut-être parfois, oui, mais pour moi c'est vraiment fugace, parce que la compréhension et l'écoute priment.
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Je ne sais pas si tu as cessé d'aimer ce que je suis ou simplement ce que je fais. Mais je sais que tu m'as aimé. Aujourd'hui je me demande plutôt si tu m'as estimé.
C'est terrible ça. Se demander si on a été estimé, et pourtant… c'est aussi un peu vrai.

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Un puits de narcissisme ouvre mon ventre. Puis je sens une brise douce qui dévoile mes yeux.
Un peu de mal avec la 2è phrase, je me demande si elle est nécessaire ?


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Je pense tranquillement à la foule compacte dans le métro le matin à huit heures : « Toutes ces personnes disent Je comme moi » je le ressens et ça me fait sourire.
Je me souviens lorsque je te disais : « Tu sais, on est en 2016, on est sept milliards sur Terre... » et qu'au lieu de nous effrayer ça nous rassurait tous les deux.
Je me souviens de Marie qui croise un adolescent aux cheveux blonds et me murmure, les yeux humides : « J'ai soixante ans et ce n'est pas possible mais c'est lui, c'est le même qu'à ce concert de mes seize ans, je l'ai connu étant jeune. » Je me souviens aussi de Marie qui me parle de l'ego : « Souvent l'ego s'intensifie lorsque la confiance en soi diminue. Tu sais, bizarrement peut-être, je crois qu'on n'est jamais moins orgueilleux que lorsqu'on se sent dans son droit le plus plein d'exister... Ressentir qu'on a le droit fondamental d'exister, d'être là, de parler, de regarder, autant que n'importe qui. Puis ne plus y penser. »
Ici, ce passage est un peu extérieur, je ne sais pas si c'est une bonne chose ou pas que ça se passe brusquement ou pas comme ça, c'est comme regarder par la fenêtre et laisser son esprit digresser et doucement on est ramené à ça :
"Souvent l'ego s'intensifie lorsque la confiance en soi diminue. Tu sais, bizarrement peut-être, je crois qu'on n'est jamais moins orgueilleux que lorsqu'on se sent dans son droit le plus plein d'exister... Ressentir qu'on a le droit fondamental d'exister, d'être là, de parler, de regarder, autant que n'importe qui. Puis ne plus y penser"
C'est très profond comme pensée et je trouve ça juste aussi, alors merci encore pour ça.


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Tu me dis que dans tout désir se loge un peu d'humiliation mais je sais aussi qu'il y a cette tristesse flamboyante dans ton corps que je pénètre. Il y a ta force de caractère, ta terreur de l'autre, tes crises d'autodestruction, ta manière de parler, ton aura de détresse, tes maux de ventre.
Ça j'aime bien aussi, ce que le narrateur perçoit au-delà de ce que pointe la narratrice, l'humiliation dans le désir, c'est très fin encore.
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Je crois que tu as une grande intelligence humaine, nourrie par ton histoire familiale terrifiante et compliquée. Je sais que tu comprends facilement les situations, les personnes. Cela fait naître en toi beaucoup de compassion mais peut-être aussi un peu de fatigue. Pour ces raisons il te faut des êtres simples et transparents comme l'eau.
Ici, oui, c'est encore frappé par cette réalité, que la fatigue de tout ça, c'est vrai qu'après ça on a besoin de simplicité et de transparence. Que c'est bien vu encore.

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Tu es capable de te détester jusqu'à plus soif, d'avoir peur de faire un seul pas dans la rue, mais de t'oublier et de te montrer en soirée avec toute la vitalité de l'orgueil — pour bien sûr le regretter le lendemain. Car il y a en toi ces deux faces d'une même pièce que sont l'envie et la peur, la fierté et la honte.
Je crois qu'il n'y a pas grand chose qui t'échappe chez une femme, Keanu.

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Tu es aussi quelqu'un de très doux qui aime les animaux, les enfants. Tu pleures lorsque tu penses à la pauvreté, aux injustices, à l'état du monde. Tu as beaucoup de douceur et de violence en toi.
Ici peut-être c'est un peu en-dessous du reste, répétition doux/douceur qui pourrait peut-être être évité, ou pas ?

Citer
Je peux vouloir te posséder oui, mais aussi te détruire ou disparaître en toi, ou encore me blottir à tout jamais dans tes bras la nuit.

Encore une fois des sentiments ambivalents, tous, ils sont là, ils font partie de nous, c'est une jolie fin, il y a juste peut-être dans la tournure ici :
"ou encore me blottir à tout jamais dans tes bras la nuit"
Le "à tout jamais" qui bute contre "la nuit", je ne sais pas, peut-être "la nuit" est en trop ?

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Tu me dis que dans tout désir se loge un peu d'humiliation mais je sais aussi qu'il y a cette tristesse flamboyante dans ton corps que je pénètre. Il y a ta force de caractère, ta terreur de l'autre, tes crises d'autodestruction, ta manière de parler, ton aura de détresse, tes maux de ventre.

Je crois que tu as une grande intelligence humaine, nourrie par ton histoire familiale terrifiante et compliquée. Je sais que tu comprends facilement les situations, les personnes. Cela fait naître en toi beaucoup de compassion mais peut-être aussi un peu de fatigue. Pour ces raisons il te faut des êtres simples et transparents comme l'eau.

Tu es capable de te détester jusqu'à plus soif, d'avoir peur de faire un seul pas dans la rue, mais de t'oublier et de te montrer en soirée avec toute la vitalité de l'orgueil — pour bien sûr le regretter le lendemain. Car il y a en toi ces deux faces d'une même pièce que sont l'envie et la peur, la fierté et la honte.

Tu es aussi quelqu'un de très doux qui aime les animaux, les enfants. Tu pleures lorsque tu penses à la pauvreté, aux injustices, à l'état du monde. Tu as beaucoup de douceur et de violence en toi.

Je peux vouloir te posséder oui, mais aussi te détruire ou disparaître en toi, ou encore me blottir à tout jamais dans tes bras la nuit.
Je met les répétitions si tu veux y retoucher, au cas ou.


Alors, globalement, il y a dans ce texte une très grande clairvoyance, une finesse d'analyse indéniable. Une grande sensibilité aussi qui amène la douleur parce que quand on a les yeux grands ouverts comme ça, eh bien forcément, ça a un prix. Celui de la vérité nue. Il faut beaucoup  de sagesse et de générosité avec soi-même et les autres je pense pour accepter tout ça et c'est sûr qu'on ne sort pas indemne d'une telle introspection parce qu'elle soulève des choses en nous parfois difficilement regardables et acceptables.

Je ne crois pas avoir déjà lu quelque chose qui recouvre aussi bien tant de ressentis sur soi, les autres et un tel regard empreint de vérité sur une relation intime avec l'autre.

Merci beaucoup, vraiment pour ce partage en tout cas au cœur et à cœur de notre humanité.

C'est un très beau texte. ;)

Hors ligne Keanu

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Re : Re : Anita Anita
« Réponse #11 le: 11 février 2019 à 16:11:22 »
Elisabeth, merci de m'avoir lu encore, tes retours sont chers à mes yeux, souvent ils me permettent de mieux me lire moi-même, de mieux me comprendre, car tu as une acuité, une subtilité et un esprit de synthèse qui te permettent de voir et de résumer en quelques phrases les profondeurs du texte. Intellectuellement et affectivement, c'est très agréable et enrichissant, ça me donne le sentiment d'être compris (de n'avoir pas dit n'importe quoi n'importe comment). Et je suis entièrement d'accord avec toi, formellement ce texte regorge de maladresses et de longueurs, comme le montre très bien la lecture détaillée d'Ashka.

Ashka :

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C'est l'été que les choses éclosent tu sais, on y revient toujours, et à la fois c'est une poésie qu'on se raconte, on donne du soleil à nos peurs, un espace-temps à nos dérives, c'est comme boire beaucoup d'alcool et pleurer devant un miroir, c'est comme quand je te vois prendre un couteau puis le reposer, c'est comme dans les films.
Ensuite, je trouve que le propos n'a pas assez glissé progressivement malgré "dérive", je trouve ça abrupt à partir : c'est comme boire beaucoup d'alcool , etc... 
"c'est comme dans les films" à la fin. :\?  me fait sortir un peu du propos.
Suggestion, pour amener le tout, mais ce n'est que moi, hein ;)
"C'est l'été que les choses éclosent tu sais, on y revient toujours, et à la fois c'est une poésie qu'on se raconte, on donne du soleil à nos peurs, un espace-temps à nos dérives, c'est comme pleurer devant un miroir, boire beaucoup d'alcool, c'est comme quand je te vois prendre un couteau puis le reposer »
Terminer comme ça, sur le couteau qui se repose, ça peut être assez fort, mais à toi de voir  ;)

Ok, je comprends ton point de vue et je m'interrogeais moi aussi sur cette première phrase et notamment sur les "c'est" en anaphore qui peuvent effectivement avoir un côté abrupt dans le rythme (mais à la fois je tiens ici à cette oralité de l'expression). Je tiens à "c'est comme boire beaucoup d'alcool et pleurer devant un miroir" c'est une seule et même scène et dans cet ordre-là. Ce que je voulais mettre en évidence avec cette phrase, c'est la propension à rendre romanesque, poétique, cinématographique, à fictionnaliser/esthétiser sa personne, son vécu, ses gestes, sa douleur, à leur donner l'épaisseur des personnages, des récits... D'où le "c'est comme dans les films", expression simple à laquelle je tiens aussi dans le contexte, mais je vais réfléchir afin que la forme de la phrase entière soit plus fluide.

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c'est une poésie qu'on se raconte, on donne du soleil à nos peurs, un espace-temps à nos dérives, c'est comme boire beaucoup d'alcool et pleurer devant un miroir, c'est comme quand je te vois prendre un couteau puis le reposer, c'est comme dans les films.

Je me rappelle cette nuit d'août et le petit jardin à l'arrière de la maison. Les autres riaient grassement autour des bouteilles et la fumée dispersait une douceur de rêve que contrebalançait l’effervescence de l’alcool. On les écoutait se raconter des histoires
je te signale les répétitions au cas où ;)

Pour l'alcool, je sais, ça ne me dérange pas. Pour "raconter" en revanche ça m'avait échappé, merci beaucoup !

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L’intimité progressait à tâtons, on le sentait sans le dire, et peu à peu la lumière du néon, les glissements dans l’eau noire, les récits et les sourires devenaient des signes, des incidences, des ambiguïtés.

Ici l’eau noire, c’est une piscine ? Au début j’ai cru que c’était la nuit et puis il y a corps chloré plus loin. Eclaircir ou pas ?

Hum... C'est vrai que c'est suggéré, peut-être trop implicite, je vais voir !!

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Tous les deux on voulait aller plus loin, ne pas se réveiller, pousser un peu encore les chaleurs discrètes, les échanges religieux de la nuit, parler cette langue qui nous paraît étrange parce qu’on la tait d’habitude, parce qu’on a peur, le jour sobre, de communier dans cette acuité. Il suffit pourtant de se trouver sans défense. Alors on chuchote,  on demande une cigarette, on joue sans jouer, on dit pour ne pas dire, et on accède à cet instant réparateur, natal.
C’est très beau, je me suis un peu perdue à : « les chaleurs discrètes » (ce sont les enflammements du corps ?)

Oui, du corps et de l'esprit, des protagonistes en général, l'éveil doux et brûlant de la sensualité à travers l'alcool. 

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Je sens chez toi un courage qui me ferait défaut et une fissure vieille comme la Vallée du Grand Rift.

Le courage qui lui ferait défaut, je l'ai déjà entendu, oui ;)

Que veux-tu dire par là ?

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C’est que tu as vécu des choses et tout le temps des bleus aux jambes, alors je suis un peu intimidé.
Un peu perdu au bleus aux jambes, mais bien vu encore pour le reste, le fait qu'il soit intimidé.

C'est vrai que je balance ça sans plus d'indications ; Anita avait l'habitude de souvent tomber, de souvent se cogner, alors ses jambes étaient souvent couvertes de bleus. Ça intimide sûrement le narrateur parce que ça participe de l'image générale de cette fille, sauvage et endolorie.

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Je te dépose à même le plancher dans la dernière chambre du haut, je te demande si tu as froid, puis je me penche sur ton corps, tu hésites entre le désir et le sommeil, je me penche sur ton corps sans rien faire d’autre que me pencher.

C'est voulu les répétitions ?

Oui les répétitions sont volontaires. L'effet n'est peut-être pas top, je ne sais pas.

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Ton impudeur solaire. L’urgence de ce corps, des lèvres, des yeux à demi fermés me rappelle quelque chose, il y a comme un bruit, comme un mal de ventre, comme une espèce de très grand bruit dans un ventre soudain vieux, alors je peux distinguer un paysage qui serait la politesse de l’enfance.
Mais un peu perdue à "un ventre soudain vieux" :/ qu'as-tu voulu dire ?

Je ne sais moi-même pas trop !! Je pense que je voulais signifier le reflux physique, quasi stomacal, d'une certaine mémoire archaïque.

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Assis à la table blanche sous le cerisier, on boit un verre puis un autre, l'alcool de la veille est remplacée par l'alcool d'aujourd'hui, alors que ma mère travaille dans l'ombre fraîche des murs de son bureau, derrière les volets bleus. Je propose qu'on se baigne, je vois ton corps entrer dans l'eau et je t'imagine soudain en train de prendre mon sexe dans ta bouche — mais non, pas encore, la conversation se fait plus légère, la méfiance s'amenuise, je regarde tes jambes mouliner sous la surface tandis que nos verres de rosé traînent sur les dalles. On nage un peu ensemble, en sortant tes cheveux ondulent et je me souviens de toi dans la salle de bain de notre maison en banlieue nord — on y restait des heures avec notre bouteille malgré mes colocataires, la cendre de nos cigarettes tombait dans l'eau et brusquement tu me disais : « Ça m'excite de prendre un bain avec toi. », alors je te hissais sur le rebord, je posais tes fesses sur le carrelage froid, le bain tiédissait doucement, je me mettais debout, écartais tes cuisses savonneuses et je te pénétrais comme ça, en regardant les petits plis de ton ventre et tes cheveux mouillés qui ondulaient et se plaquaient sur ta tête, je te prenais dans cette humidité et cette fumée et dans tes yeux il n'y avait rien de tendre mais quelque chose d'ébranlé, de détraqué, une forme de détresse animale.
Je signale pour les répétitions, pas mal le verbe "prendre", mais je pense que c'est sous-jacent à ce passage.

Alors la répétition du verbe "onduler" est volontaire : c'est ce lien, cette similitude quant aux cheveux d'Anita qui amorce le souvenir de la scène dans la salle de bain. Dans ce passage mais en fait dans tout le texte j'ai voulu conjoindre le désir et l'eau. Pour "regarder" merci beaucoup, ça n'est pas voulu et ça me dérange, je vais modifier. Bien vu encore pour le verbe "prendre", je ne sais pas trop ce que je vais faire, à la fois c'est vrai que c'est signifiant... De façon globale je m'interroge beaucoup en ce moment sur le statut des répétitions involontaires dans un texte. Je crois qu'elles ne sont pas toujours à pourchasser.

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Assis à la table blanche sous le cerisier, on boit un verre puis un autre, l'alcool de la veille est remplacée
remplacé

Ah ben oui, merci.

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Le rosé nous a suffisamment grisés et tes lèvres m'empêchent de penser, alors d'un coup je te dis « Viens » et tu viens, tu t'approches de moi, je prends ton cul entre mes mains et te soulève pour que tes jambes enserrent ma taille, on s'embrasse et tu as un goût de fraise, un goût d'eau et un goût d'été, un goût de résignation docile.
Ah j'aime bien aussi : "un goût de résignation docile."
"Alors" revient pas mal dans ce passage (3 fois) je pense que tu peux en supprimer ;)
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tu sors ta langue et replaces ma main. Alors on sourit, on a un peu froid, on sort brusquement.
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Trempés, pieds nus, on court dans les mauvaises et piquantes herbes du jardin
J'aurais inversé, mais c'est personnel : "on court dans les mauvaises herbes piquantes"

Entièrement d'accord avec l'ensemble de tes remarques ici. Que de maladresses... Merci !!

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Tu me décris cette figure criminelle de ton passé après le coucher du soleil et cinq verres de vodka : J'en peux plus de faire semblant j'en peux plus de cette illusion que je suis forte j'ai envie de mourir. J'étais seule au monde dans cette famille il voulait que je lui appartienne totalement peut-être même qu'il me désirait et me haïssait comme il se désirait et se haïssait lui-même.
Là aussi, il y a une grande clairvoyance de la situation vécue de la femme et la faille qui en découle, vertigineuse, c'est bien fait encore une fois. Mais je suis perdue à :"comme il se désirait et se haïssait lui-même", comment peut-on se désirer et se haïr soi-même ?

Ah merci de relever, je me demandais si c'était obscur, tu m'en donnes la confirmation. Je vais changer ça. Je crois que je voulais signifier un amour/désamour de soi transféré sur (rejeté contre) l'autre.

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Alors je pense au fait qu'une partie de moi malheureuse et vorace voulait que tu m'appartiennes totalement, parce que je te désirais et te haïssais comme je me désirais et me haïssais moi-même, mais au fond de mon cœur je te voulais à la manière d'une amie éternelle dont on connaît tout le chagrin et face à laquelle on n'est jamais ni juge ni accusé
Du coup, même questionnement que plus haut, mais j'adore ça :
"mais au fond de mon cœur je te voulais à la manière d'une amie éternelle dont on connaît tout le chagrin et face à laquelle on n'est jamais ni juge ni accusé"
Oh, merci pour ça, cette simple phrase parce que pour moi c'est la seule chose qui vaille quand on aime vraiment quelqu'un, c'est comme ça et pas autrement. Merci.

C'est moi qui te remercie.

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J'adorais ton prénom Anita et je voulais simplement ton rire après l'orgasme, ensevelir tes névroses sous une couche de fleurs et de gentillesse. Mais j'ai trop incendié le loup dans mon ventre comme tu as d'ailleurs abreuvé la sœur noire en toi, j'ai fini par vraiment ressembler à ton père parce que je n'ai pas supporté pouvoir lui ressembler à tes yeux.
(3 fois "voulais" dans ce passage, mais cela se comprend comme plus haut "prendre")

Ah, oui, encore bien vu, mais là c'est trop je trouve je vais modifier.

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C'est aussi et surtout dans l'amour que l'on juge et que l'on accuse.

Ha, peut-être parfois, oui, mais pour moi c'est vraiment fugace, parce que la compréhension et l'écoute priment.

Quand on parvient à aimer correctement, oui.

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Un puits de narcissisme ouvre mon ventre. Puis je sens une brise douce qui dévoile mes yeux.
Un peu de mal avec la 2è phrase, je me demande si elle est nécessaire ?

Je ne sais pas, elle n'est certainement pas indispensable, mais je voulais marquer une entrée profonde en soi/une sortie de soi, spirituelle et libératrice, une sérénité qui succède au narcissisme douloureux.

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Je pense tranquillement à la foule compacte dans le métro le matin à huit heures : « Toutes ces personnes disent Je comme moi » je le ressens et ça me fait sourire.
Je me souviens lorsque je te disais : « Tu sais, on est en 2016, on est sept milliards sur Terre... » et qu'au lieu de nous effrayer ça nous rassurait tous les deux.
Je me souviens de Marie qui croise un adolescent aux cheveux blonds et me murmure, les yeux humides : « J'ai soixante ans et ce n'est pas possible mais c'est lui, c'est le même qu'à ce concert de mes seize ans, je l'ai connu étant jeune. » Je me souviens aussi de Marie qui me parle de l'ego : « Souvent l'ego s'intensifie lorsque la confiance en soi diminue. Tu sais, bizarrement peut-être, je crois qu'on n'est jamais moins orgueilleux que lorsqu'on se sent dans son droit le plus plein d'exister... Ressentir qu'on a le droit fondamental d'exister, d'être là, de parler, de regarder, autant que n'importe qui. Puis ne plus y penser. »
Ici, ce passage est un peu extérieur, je ne sais pas si c'est une bonne chose ou pas que ça se passe brusquement ou pas comme ça

Tu parles vis-à-vis de la structure, du rythme du texte ? C'est vrai que ça survient un peu brusquement pour le lecteur peut-être, comme une parenthèse, mais à la fois je crois que c'est ainsi dans la réalité du narrateur, une transition soudaine vers un état de "conscience" apaisé.

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Tu es capable de te détester jusqu'à plus soif, d'avoir peur de faire un seul pas dans la rue, mais de t'oublier et de te montrer en soirée avec toute la vitalité de l'orgueil — pour bien sûr le regretter le lendemain. Car il y a en toi ces deux faces d'une même pièce que sont l'envie et la peur, la fierté et la honte.
Je crois qu'il n'y a pas grand chose qui t'échappe chez une femme, Keanu.

Si tu savais...

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Tu es aussi quelqu'un de très doux qui aime les animaux, les enfants. Tu pleures lorsque tu penses à la pauvreté, aux injustices, à l'état du monde. Tu as beaucoup de douceur et de violence en toi.
Ici peut-être c'est un peu en-dessous du reste, répétition doux/douceur qui pourrait peut-être être évité, ou pas ?

Il y a peut-être en effet un côté un peu plat dans ce passage. Je vais y penser.

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Je peux vouloir te posséder oui, mais aussi te détruire ou disparaître en toi, ou encore me blottir à tout jamais dans tes bras la nuit.

"ou encore me blottir à tout jamais dans tes bras la nuit"
Le "à tout jamais" qui bute contre "la nuit", je ne sais pas, peut-être "la nuit" est en trop ?

Ici je ne peux pas changer je pense, c'est trop inscrit tel quel dans ma vision, et j'aime bien cette image de nuit fœtale éternelle auprès de l'autre...

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Tu me dis que dans tout désir se loge un peu d'humiliation mais je sais aussi qu'il y a cette tristesse flamboyante dans ton corps que je pénètre. Il y a ta force de caractère, ta terreur de l'autre, tes crises d'autodestruction, ta manière de parler, ton aura de détresse, tes maux de ventre.

Je crois que tu as une grande intelligence humaine, nourrie par ton histoire familiale terrifiante et compliquée. Je sais que tu comprends facilement les situations, les personnes. Cela fait naître en toi beaucoup de compassion mais peut-être aussi un peu de fatigue. Pour ces raisons il te faut des êtres simples et transparents comme l'eau.

Tu es capable de te détester jusqu'à plus soif, d'avoir peur de faire un seul pas dans la rue, mais de t'oublier et de te montrer en soirée avec toute la vitalité de l'orgueil — pour bien sûr le regretter le lendemain. Car il y a en toi ces deux faces d'une même pièce que sont l'envie et la peur, la fierté et la honte.

Tu es aussi quelqu'un de très doux qui aime les animaux, les enfants. Tu pleures lorsque tu penses à la pauvreté, aux injustices, à l'état du monde. Tu as beaucoup de douceur et de violence en toi.

Je peux vouloir te posséder oui, mais aussi te détruire ou disparaître en toi, ou encore me blottir à tout jamais dans tes bras la nuit.
Je met les répétitions si tu veux y retoucher, au cas ou.

Merci !!! Surtout pour terreur/terrifiante. Quel œil.


Comment te remercier, Ashka ? Je suis extrêmement touché par le temps et l'attention que tu as accordés à ce texte et à ton retour. Avoir été lu aussi précisément et bienveillamment m'a donné de la force et du sourire tout le week-end. C'est très important pour moi d'arriver à mettre des mots accessibles (et si possible beaux, justes et communicatifs) sur une intimité. Alors mille fois merci d'avoir accepté de t'engouffrer dans ce texte personnel et excessif, à plusieurs égards tortueux et violent, je craignais fort que son Je et son écriture ne tiennent par leur hermétisme ou leur manque d'intérêt le lecteur exclu. Je prends tous tes compliments avec beaucoup de respect et de bonheur. Merci pour ce regard lumineux et chaleureux qui m'apporte humainement et qui m'aide littérairement.

Hors ligne Ashka

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Re : Re : Re : Anita Anita
« Réponse #12 le: 12 février 2019 à 11:08:34 »
 ;)

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Je sens chez toi un courage qui me ferait défaut et une fissure vieille comme la Vallée du Grand Rift.

Le courage qui lui ferait défaut, je l'ai déjà entendu, oui ;)

Que veux-tu dire par là ?
J'ai entendu ça quand j'ai accouché :D ça n'a rien à voir mais des fois il est vrai que les hommes avouent leurs failles et ça fait du bien, ça reéquilibre leur côté protecteur et dirigiste.  :huhu: :kei: je taquine, je taquine  ;)

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De façon globale je m'interroge beaucoup en ce moment sur le statut des répétitions involontaires dans un texte. Je crois qu'elles ne sont pas toujours à pourchasser.
Bien d'accord ! ;)

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C'est aussi et surtout dans l'amour que l'on juge et que l'on accuse.

Ha, peut-être parfois, oui, mais pour moi c'est vraiment fugace, parce que la compréhension et l'écoute priment.

Quand on parvient à aimer correctement, oui.
Tu m'éclaires sur ce point... je ne le savais pas, qu'on pouvait mal aimer comme ça.

J'ai plaisir à te lire, alors continue d'écrire ;)


Hors ligne Cyr

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Re : Anita Anita
« Réponse #13 le: 12 février 2019 à 19:31:12 »
Je me suis arrétée au premier paragraphe mais je reviendrai... J'ai beaucoup aimé le passage (dans ce premier paragraphe) de la réflexion un peu froide à la poésie. C'est vraiment chouet.  :)

 


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