Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

23 février 2019 à 05:58:26

Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateurs: Aube, Miromensil, Chapart, Claudius) » LES NUITS SE LÈVENT (1+2 I+2 II )

Auteur Sujet: LES NUITS SE LÈVENT (1+2 I+2 II )  (Lu 486 fois)

Hors ligne Lavekrep codaraque

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LES NUITS SE LÈVENT (1+2 I+2 II )
« le: 17 décembre 2018 à 16:21:11 »
Chapitre premier: vers 2ème partie I
                                  vers 2ème partie II
                                             

                                                                           Le jeune et le vieux.

1919


Il est 9 heures, la température est douce .
Il hésite.
Quel train va-t-il prendre ?

Les trains partent les uns derrière les autres.
Il arrive pourtant qu’il n’en reste qu’un.
Le chef de gare siffle.
Le conducteur penché par la porte, accroché à la chaîne, que tous les enfants rêvent de tirer, libère la vapeur et donne le signal.
La machine s’ébranle dans un bruit de ferraille. Pendant quelques instants et disparaît dans un nuage blanc.
Doucement le convoi s’éloigne.
La conclusion s’impose d’elle-même, sa route est tracée.
Il bondit comme un fou, court, trop tard,
Le dernier wagon atteint déjà le bout du quai .
Hors d’haleine, il s’arrête et retourne sur ses pas.
Derrière lui le train siffle, trois fois.

Le cheminot, qui a vu sa course désespérée, a freiné sa machine.
Il lui fait de grands signes pour qu’il puisse rejoindre ses camarades qui, étonnés par la manœuvre, se joignent au chauffeur dans ses encouragement à grand coup de sifflets et d’applaudissements.
Une fois le wagon accroché, les rails peuvent l'emmener vers le hasard.
Il pourrait bien-sûr demander à ses compagnons mais il y renonce.
Le train s’arrête dans toutes les gares qu’il traverse.
Les noms, inscrits sur les pancartes ou criés par les chefs de gare ne lui disent pas grand chose.  Il les a aperçus vaguement sur une carte à l’école où il n’a jamais été très assidu.
À coup de décrochements, de rajouts de wagons et d’attentes inexpliquées, le voyage a duré deux jours et deux nuits.
Plusieurs fois il a été pour descendre et puis pour une raison inconnue, il s’est ravisé,
pas ce matin.

Le train ralentit annonçant le prochain arrêt.
À travers la vitre on ne voit rien à deux mètres. pour lui c’est un signe:
“ Je ne sais pas où aller autant ne pas savoir d’où je pars”

Par jeu ou superstition il évite de voir ce qui est écrit sur les panneaux ou d’entendre l’annonce du chef de quai.
Le train stationne sous une verrière, trottoir numéro un, il s’engouffre dans le hall.
Sept heures, déjà beaucoup de voyageurs se pressent au guichet. Des gens pressés et alourdis par leurs sacs et leurs valises cherchent le nez levé vers un grand tableau sur quel quai il doivent attendre ou attraper leur train.
Le mouvement de la foule l'enivre. Il n'a jamais eu l'habitude de tant de monde.
Il faut qu'il sorte.

La gare est entourée de grille. Des automobiles déposent ou embarquent des passagers. Quelques taxis attendent le client, un bus les imite. Ne sachant où aller il suit le mouvement qui se dirige vers la ville inconnue.
Le soleil commence à évaporé le brouillard. Des bâtiments semblent sortir de terre.

Les immeubles qui bordent la large avenue qui se trouve face à lui sont hauts de quatre ou cinq étages.
Les porches, les soubassements, les frontons tout est sculpture. Impossible de décrire les innombrable moulures, colonnes et corniches décorées de fleurs, de gerbes, d’angelots, de dieux mythiques, de gargouilles de marbre ou de granit.
Il remonte le trottoir protégé du soleil par des platanes.
Il ne veut rien perdre de ce qu’il découvre.
Quand il n’est pas la tête en l'air, son regard se tourne vers les vitrines des magasins.
Fleuriste, parfumeurs, modiste, chapelier, tout l'intéresse.
Alors qu’il vient de fuir les effluves d’une droguerie, une odeur lui attrape les narines.
Comme un chat pistant le fumet de sa pâtée, il suit Le parfum, la fragrance, le délicieux bouquet du pain frais. L’eau lui vient à la bouche, une sensation oubliée.
Cinq qu’il n’a pas mordu dans une croûte cuite juste ce qu’il faut, soixante mois sans mâcher une mie auréolée d’un pain pétri avec amour, mille neuf cents jours sans ce petit goût de sel qui  reste sur la langue et qui dit: “ allez ! encore une bouchée”.
Il entre dans la boulangerie, se fait couper une tranche de pain.
Pendant que la patronne s’affaire à le servir, il lui confie la bouffée de bien être qui l’envahit.
Il ressort, cherche un banc.
Son barda à côté de lui, il prend religieusement la généreuse part, ferme les yeux et mord sans précipitation dans la friandise que la boulangère lui à offert.

Le temps est à la contemplation, au ressourcement.
Un chauffeur de taxi engueule le cochet d’une berline parce qu’il n’avance pas et prend toute la route.
Un tramway s’arrête pour laisser monter quelques usagers, “ding, ding” le voilà qui repart.
 Un rémouleurs, un vitrier et un charbonnier stentorent leurs arrivées.
Des enfants courent et poussent leur cerceau en riant. Leur mère, inquiète du danger, essaie de les rappeler sans succès.
Des moineau-moines (parce qu'il sont bien gras) piaillent en se poursuivant dans les branches. Des pigeons roucoulent en passant près de lui.
“ Y a-t-il un mécanisme qui relie les pattes et le cou du pigeon ? À chaque pas leur tête bouge en cadence.”.
Ses yeux se ferment, Il apprécie les bruits de la vie.

Cinq ans, soixante mois, mille neuf cent jours.

“Monsieur ! on le secoue, doucement. Monsieur ! ça ne va pas ?”
Il sursaute, il ouvre les yeux, il est ébloui. Le soleil  doit sonné midi. Il s’est laissé bercé par la vie retrouvée.
D’abord le parfum, “Muguet ? Non plus subtil. Rose ? Non ! on a dit subtil. Pivoine ? peut être, pas sûr, j’ai oublié.”
Ensuite, la voix, “ féminine, sans aucun doute. Jeune ? Je dirais… oui, bienveillante et douce, sans aucun doute.”.
“ Ça va monsieur, vous avez besoin de quelque chose ?”
“Non tout va bien, tout va très bien”.
Dans le contre-jour apparaît les contours d’un visage encadrée par des boucles surmontées d’un chapeau.
Elle se recule un peu, il la découvre.

Cinq ans, soixante mois, mille neuf cents jours qu’il n’avait pas vu un sourire de femme.

Jamais il n’avait vu un visage d’ange frangé de blés, aux quenottes blanches ivoire avec pour écrin des lèvres incarnat et illuminé par deux grands yeux qui pétillent couleur pervenche.

Jamais il ne la reverra. Souvent puis parfois ses pensée iront vers elle, puis doucement l’oubli déposera son voile.

“Très bien, alors je vous laisse. Prenez soin de vous.”. Elle s’envole.
Il ne la remercie pas, c’est inutile, elle est déjà loin.
En face de la gare une brasserie lui a paru bien appétissante. Sa prochaine étape sera celle là.

Un grondement envahit la rue et fait écho sur les façades. Un brouillard de fumée obscurcit le soleil.
“Voilà qu’ça recommence !”.
Réfugié derrière un colonne morris, les passants qui le regardent stupidement et qui continuent leur promenade tranquillement au lieu de se mettre à l’abris l’effare.
“Mais ils sont con ou bien !”.

Le bruit se rapproche, la menace avance à découvert.
Un train semble s’être échappé de la voie de chemin de fer.
Ce ne peut pas être un tramway, il en a vu passer plusieurs depuis qu’il déambule sur l’avenue. Ils font du bruit, certes, mais ils sont reliés au fils qui parcourent toute la longueur de l’avenue et fonctionnent à l’électricité. La machine qui s’avance fonctionne à la la vapeur.
Un homme accompagné de celle qui doit être sa femme hurle:
“Dépêche-toi un peu ! il faut que nous arrivions jusqu'à l’arrêt avant le tacot sinon nous allons devoir rentrer à pieds jusqu’à Sainte-Marie.”
La femme oublie tout les règle de de la décence. La robe, le jupon et les dentelles remontés jusqu’à la taille, découvrant son plus joli panti, elle rattrape puis dépasse son mari qui maintenant la poursuit et essaie de tirer sur la robe de sa dévergondée sous les rires des passants.

La machine passe devant lui, elle tire trois wagons. Sur leur flanc, un pancarte indique entre autres un arrêt à Sainte-Marie-La-Blanche.
Le couple lui a fait oublier sa frayeur et la scène a détourné l’attention lui épargnant le ridicule.
Il arrive devant l’entrée de l'hôtel-restaurant le “ Le Terminus”,  pousse la porte, cherche une table libre.
Le brouhaha des conversations et le bruit des couverts martelant les assiette envahissent la salle.

Un maître d'hôtel vient vers lui et le regarde d’un air dédaigneux.
d’abord vexé, il se rend compte qu’il ne s’est pas lavé depuis trois jours.
- Nous sommes complets monsieur, lui dit sans dissimuler son plaisir le serveur.
En entrant il a repéré un compagnon attablé qui semblait en compagnie d’une banquette vide.
-Je vois que la personne là-bas est seule et qu’une place est vide en face de lui, il bluffe. Je le connais, il ne fera aucune difficulté si je m’invite à sa table.
- Attendez là, je vais voir si ce que vous dites est vrai. Torchon sur le bras et contrarié le  garçon part se renseigner.
Les deux hommes se parlent, difficile de savoir ce qu’ils se disent.
Le vieux qui était concentré sur son plat s'irrite être dérangé et répond sans même lever la tête.
Le serveur n'insiste pas.
Le vieux va pour prendre du sel, aperçoit celui qui attend debout près de la porte et finit par retenir le garçon par le bras.
L’ancien invite de la main son compagnon à le rejoindre.
Il arrive à hauteur de la table où le vieux a replongé le nez dans son assiette.
-Qu'est ce que t'attends ? Pose ton cul.
Il s'exécute.
-Putain, tu pus !
-Je sais, y'a pas grand chose pour se laver dans un train.
Le vieux lève le bras pour interpeller le serveur.
-Oui, monsieur ?
-Accompagne le à la réception, qu'on lui donne la clef de ma chambre pour qu’il se décrasse et que je puisse finir mon repas sans avoir envie de vomir.
-Je vous amène la suite en attendant ?
-Non, je vais attendre mon ami.
Quand il revient, le vieux à un verre de vin blanc devant lui
-Bourgogne aligoté, tu connais ?
- C'est bon ?
-On peut dire ça. Tiens ! Goutte moi ça. Je t'ai fait mettre un verre.
Il s'assoie. Le vieux lui sert un verre.
-Merci, ça fait du bien de se sentir propre. Il goutte le vin. Pas mauvais, on pourrait presque en faire son ordinaire.
-On peut ! Pour ton petit moment d’intimité ne me remercie pas, si je l’ai fait, c’était pour moi. Passons aux choses sérieuses. Tu manges quoi?
-Comme toi, quand je t’ai vu en entrant t’avais l’air de te régaler.
Levieux appelle le serveur.
-Amène lui la même chose que moi, une fois qu’il aura fini son entrée tu nous amènes la suite.
-Très bien, je vous apporte du vin ?
-Quelle question ! autant demander à un aveugle s’il veut marcher.
-Vous voulez dire “voir” je suppose ?
-Non, j’ai dit ce que j’ai dit. Te voilà bien insolent.
-j’essayais de vous aider, je suis confu.
-Tu peux l’être.
-Du rouge ?
-Quoi ?
- Le vin, je vous mets une carafe du rouge ?
-Je te fais confiance.
Le garçon part la tête basse.
-Le pauvre, il ne t’as rien fait. Il croyait bien faire, d’ailleurs j’ai failli te reprendre à sa place. Il a été plus rapide.
-Si ça avait été toi, je t’aurais expliqué que j’aime bien raconter des conneries mais j’ai vu avec quel mépris il t’a traité. Il méritait d’être remis à sa place.
Ils finissent le litre de blanc sans rien dire. c’est le vieux qui reprend.
-Pendant le merdier, on m’appelait “le vieux”. Au début je l’ai mal pris. Naturellement ils ont insisté et puis je m’y suis fait. Je me présente: “ Levieux”. Toi, je t’es déjà vu. T’as été une espèce de héros quand t’as ramené trois de tes potes blessés. Tu m’en voudras pas, j’ai oublié ton nom.
-C’est vrai que je les ai ramenés. Ils ont trouvé ça incroyable. Moi je trouvais que c’était normal et surtout je ne sais pas si je l’aurai fait si ne n’avait pas été bourré.
-On l’était tous.
-Au bord du coma ? J’en suis pas certains. Si je les ai portés sur mon dos c’est juste que je ne voulais pas qu’ils se fassent bouffés par les coccinelles.
-Tu déconnes ?
-Non, je t’assure.
-T’as eu une médaille ?
-Ouai, je l’ai balancée le soir même.
Le garçon lui pose son assiette.
-Jambon persillé et salade. Bon appétit monsieur.
il attaque son hors d’oeuvre.
-Délicieux.
-On peut dire ça, j’ai trouvé aussi. Tu m’as toujours pas dit ton nom.
-C’est vrai, appelle moi “Lejeune”.
le vieux rigole.
-C’est de bonne guerre, au moins ça change. Tu me plais.
-C’est réciproque.
-Alors Lejeune qu’est ce que tu comptes faire ?
- Votre boeuf bourguignon, messieurs, et votre pichet de passetoutgrain.
Ils se servent généreusement. Tous les deux se penchent pour humer leur plat.
Quand il est arrivé tard dans la nuit, Levieux a pénétré dans le premier hôtel qu’il a vu en sortant de la gare.
Son souhait était de dormir dans des draps propres et sur un matelas confortable. Il s’est endormi comme une souche. Il a rêvé d’être seul devant une assiette posée sur une nappe blanche.
Ils sont deux, il est heureux de partager ce moment.

Cinq ans...Soixante mois...Mille neuf cents jour…

-Putain que c’est bon.
-T’as raison Levieux, ça faisait longtemps.
Ils dégustent en silence. ils essuient leur assiette avec du pain, religieusement.
Levieux repousse son assiette vide.
-T’as pas répondu à ma question.
-Le retour à la civilisation passe par reprise en main du savoir vivre.
-Et ?
-On parle pas la bouche pleine. Répond-il en mâchant son morceau de pain débordant de sauce.
-C’est ce que je vois, et sinon
-Sinon, j’en sais bougrement rien. Je vais te faire rire. Je ne sais même pas où je suis. J’ai pris le dernier train en partance, sans en connaître sa destination et j’en suis descendu sans vouloir savoir où je me trouvais.
-Intéressant, et maintenant tu veux savoir ou pas.
- Le fromage, messieurs, je vous propose du, Chaource, Brillat savarin, Bouton de Culotte ou Époisse au marc de bourgogne.
Ils goûtent à tout, entre deux bouchée Lejeune avance.
-Boeuf bourguignon, marc de bourgogne, je pense que nous sommes en bourgogne.
- Tu m’impressionnes, continue sherlock.
-Comment tu m’as appelé ?
-Sherlock, mais laisse, c’est pas important. Tu penses être dans quelle ville.
-Pas la moindre idée, déjà à l’école j’étais nul en géographie et ma vie c’est limitée à mon patelin, des tranchées près d’un village enterré sous les bombes et le camp de Mailly.
-Je vois. Nous sommes à Dijon, La ville des ducs de bourgogne tu connais ?
Lejeune fait la moue.
-T’étais nul en histoire aussi ?
-Aussi.
-Je suppose qu’on ne prend pas un train au hasard et qu’on ne descend sur un quai de gare inconnu si on sait où aller ?
-T’as tout compris.
-Moi je sais ou je pourrais aller mais je ne suis pas pressé. T’as l’air d’être quelqu’un de bien, ça te dis de faire un bout de chemin en ma compagnie.
-Pourquoi pas. On va où ?
-Plein sud, mais je voudrais visiter un peu la ville. On y passe deux heures et après on prend la route, ça te va ?
-Mon carnet de rendez-vous est vide, allons y !
Ils finissent le litre de rouge.
-Un petit marc messieurs ?
Comme ils sont curieux ils remettent chacun leur tournée.
Levieux récupère ses affaires. Les voilà qui remontent l’avenue de la gare, guillerets.
 

 Au bout de l’avenue, les voilà place Darcy, immense avec ses jardins publics, sa statue de François Rude et au fond sa porte Guillaume. Les tramways vont et viennent affichant des réclames de toutes sortes (la liqueur Bénédictine, les potages Maggi, l'apéritif Dubonnet…).
Les grands hôtels, ceux De La Cloche, et de bourgogne, Le café Concorde et encore des immeubles bourgeois qui rivalisent de beauté, tout cela semblent avoir vécu hors du temps.
 Ils pourraient être les héros de retourd’un roman de Pierre Boulle.

 Ils sont comme des enfants découvrant l'irréel ou se réveillant d’un mauvais rêve.
L’espace est si grand que les gens marchent au milieu de la rue sans prêter la moindre attention aux automobiles ou au chevaux qui leurs rendent bien.
Ils passent sous l’arc de la porte.
Les colombiers subliment les façades, les échauguettes ravissent le coin des rues, les échoppes de moutarde et de pain d’épices originalisent les petits commerces, les porches cathédrale des grands magasins chapeautés d'une coupole magnifisent la rue De La Liberté.

Des clientes s'engouffrent dans les portes à tambours de “La Bergère”. Un flot ininterrompu d'employés chargés de colis suit des dames attendues par leur voiture que les livreurs remplissent.
En voyant leur sourires Levieux lui dit.
-Voilà ce qui fait le bonheur des dames. J'ai dit des dames, pas des jeunes filles.
Une douceur de fin de printemps à envahit la capitale bourguignonne.
De jolies promeneuses, dans de jolies robes et de jolis chemisiers sous de belles ombrelles, marchent au bras de vieux monsieurs hors d’âge.
-Quel gâchis, pense tout haut Lejeune.
-Tu parle de quoi ?
-De toutes ses jolies femmes au bras d’ancêtres.
-Que veux-tu, la majorité des jeunes hommes ne sont pas revenus. Mets toi à la place de ces jeunes filles à la charge de leur mère parce que leur frère et leur père ont donné leur vie, je ne pense pas que ce soit le mariage dont elles rêvaient mais il faut bien vivre.
-Quel gâchis. Nous en avons croisées de bien jolies.
-Ça te fera de jolis souvenirs. Tu les auras aimées quelques secondes.
-C’est idiot ce que tu me dis, je les trouve belles et voilà.
-Si on trouve quelque chose ou quelqu’un ou quelqu’une beau ou belle c’est que, ne serait ce qu'un instant on les aime. Non ?
-C’est un peu tordu, mais disons que ça se défend.
-Je te remercie. Tiens ! Un bouquiniste.
Le vieux s’attarde sur l'étal. Il choisit un recueil de poèmes.
-Tu lis de la poésie, j’aurai jamais cru.
-Comment dit-on déjà ? Ah oui, il faut se méfier du paraître.
Il glisse le livre dans sa poche.
Au bout de la rue ils se retrouvent sur l'hémicycle de la place d’arme qui fait face au palais des ducs, ils traversent la cour d’honneur pour prendre un passage et se retrouvent sur la place du même nom, un peu plus loin ils voient le soleil briller sur les tuiles vernissées de l’hôtel de Vogüé.

Il pressent le pas.
Une caresse à la chouette de la rue… de la chouette, une visite au ventre de la ville pour faire provision de pain et de jambon persillé, une bousculade parmis les chalands de la rue musette où ils demandent leur chemin, au bout de la rue, à gauche, rue Bossuet, place Saint-Jean, rue Monge, passage sous la porte sur laquelle passe le chemin de fer et les voilà sortis du centre de la ville.
En passant sur le pont qui enjambe l’Ouche ils découvrent les minoteries et leur immense moulin sur la droite. À gauche, sur la rivière les tanneries et à quelques pas l’abattoir.

Une odeur désagréable vole dans l'air.
- Je connais cette odeur, dit Levieux.
-Ah oui, mets moi au parfum.
-Mais tu sais que tu es drôle !
-Pourquoi drôle ?
-Ne me dis pas que tu ne l’a pas fait exprès ? L’odeur, au parfum…
-Ah… T’as raison je suis drôle. Ou sinon t’as eu le bonheur de connaître ça où ?
-Quand j’étais môme, c’est une longue histoire.
-Raconte.
-Pas maintenant plus tard ou jamais. Y a des choses que l’on préfère garder pour soi ou alors faut avoir confiance. Plus tard on verra.
Lejeune comprend, il ne lui raconterait pas son histoire là et maintenant.

Il laisse l'hôpital, la faculté de médecine et un peu plus loin l'obélisque, le canal et son port sur leur droite. Direction plein sud.
Il se retrouve en rase campagne bien après avoir doublé une caserne et l'arsenal.
Sur la route ils se font doublés par le tacot.
-On aurait dû prendre cet espèce de tortillard, ça nous aurait évité toute cette marche, dit Lejeune.
-Pourquoi tu sais oú tu veux aller ? Il y a pas si longtemps tu ne savais même pas où tu étais. On a tout notre temps. C'est pas lui qui va nous ordonner ce que l'on doit faire, Pas vrai ?
-T’as raison, continuons !
-Bien, regarde ! Il y a une route qui me paraît plus tranquille qui part légèrement sur la droite. On sera peinard.
Ils quittent le grand axe envahi par les chevaux de toutes sortes (à foin, à essence et à vapeur)
Au fur et à mesure qu'ils avancent une village se découvre au milieu d'une colline.
-Le soleil commence à baisser, on ferait bien de se trouver un coin pour dormir avant qu'il fasse nuit.
-Allons voir au village la haut, on verra bien, suggére Lejeune.
-Bonne idée.
Ils prennent le chemin qui grimpe vers le bourg.

Au pied, quelques prairie habitées par quelques vaches, puis très vite les prés laissent leur place aux vignes. Elles montent le plus haut qu'elles peuvent. Elles traversent le village. Seule la forêt qui se trouve au sommet les arrête.
Ils vont pour dépasser une vieille femme qui croule sous un bidon de lait qu'elle tient à chaque main et une espèce de hotte de laquelle dépasse de l'herbe et une faucille.
-On peut vous aider madame ?
Elle se retourne, les toise et sans dire un mot, leurs donne à chacun un bidon.
Ce n'est que arrivés à la moitié de la côte que Levieux ose poser des questions
-Vous pensez que l'on va trouver un endroit pour dormir au village ?
La femme s'arrête et les regarde.
-À Ch'nov ça m'étonnerait, y a pu que des veuves. Y faudrait voir qu'elles couchent un mâle. Y a des réputations qui s'perd pour moi qu'ça.
Ils poursuivent leur chemin.
-On ne demande pas à entrer dans les maisons, insiste Lejeune, un lit de paille dans une grange ou sous un préau nous conviendrait.
-N'y pense pas mon gars. De la paille à la plume y a des années d'abstinence et la vitesse de la braise qui n’demande qu'à s'enflammer. Si tu vois c'que j'veux dire.
Les deux homme ont compris mais ils insistent, surtout Lejeune qui rêve d'une couche confortable.
-Mais nous sommes des hommes honnêtes, jamais nous n'essayerons d'abuser de la situation.
-Aucune chance mon gars, ce soir tu dormira sous les étoiles. Te plaints pas, y fait beau et chaud.
 Ils Arrivent au village.

Tout au long de la rue les fenêtres les guettent.
Levieux a remarqué que de certains murs des pierres, toujours à peu près à la même hauteur, dépassent. Il s'en étonne.
-C'est “la pierre des maçons” lui explique la femme. Elles servaient à poser la bouteille ou le casse croûte. Si le propriétaire avait été généreux, l'ouvrier égalisait le mur à la fin du chantier.
Ils s'arrêtent à un porche, la vieille dame les débarrasse de leur pot de lait et leur demande d'attendre.
Quand elle réapparaît elle porte dans les mains un sac de toile.
-T’nez, j’vous ai mis la d’dans de quoi manger et boire. Filez maint’nant. Aut'chose les vendange commencent dans deux semaines, si ça vous personne ne crach’ra sur quat’ bras masculins. Adieu !

 Le soleil a, pour moitié, sauté la colline, ils ne peuvent pas trop faire les difficiles.
Quand ils atteignent le premier clos, ils aperçoivent, au milieu de la vigne,une espèce de cabane en pierres sèches.
Ils grimpent le coteau pour voir de quoi il en retourne. Ils ont présumé de la pente et de leurs forces.
Même si l'armée a pris soin de leur forme, ils ont oublié qu'ils sont en route depuis maintenant sept heures.
Il rejoignent la cabotte qui a le bon goût de se trouver sur un replat. Levieux lit l'inscription au dessus de la porte.
-Clos du Roy ! Regarde, on ne pouvait mieux tomber. Regarde ce que la vieille nous à donner. Je sens que ça va être un festin.
Lejeune tire du sac un pain, un saucisson, un camembert, deux poires et un bouteille de vin.
-T’y crois toi ! Du claquosse, on en a bouffé pendant cinq ans.
-En même temps, c’est tout ce qu’il y avait de bon.
-T’as pas tord, répond Lejeune. Installons nous et mangeons.
-Ça te dérangerait qu’on attende un peu ?
-Pourquoi ?
-Ben, il fait encore un peu jour et je voudrais jeter un coup d’oeil au bouquin que j’ai acheté.
-On va pas bouffer dans le noir !
-Aller ! juste cinq minutes, on a cas faire un feu, ça fera dîner aux chandelles, en amoureux.
-Mais c’est qui serait encore plus drôle que moi le vieux et je suppose que je dois me démerder pour le feu.
-Ben, je suis vieux ou pas ?

Lejeune s’éloigne en bougonnant.
Il revient chargé de ceps de vigne.
Levieux semble ému.
-Ça va pas ?
-Non ! Au contraire, je vais très bien.
Lejeune dispose le bois.
-Tu te souviens cet après midi, au sujet des femmes que tu trouvais jolie.
-Oui celles que soit disant j’ai aimées.
-Et bien c’est incroyable. Ce livre, comme tu le sais est un recueil de poèmes. l’auteur s'appelle… Il vérifie sur la couverture. Antoine Pol et voici comment un de ses écrits commence. 
 
                                                      Je veux dédier ce poème
                                                      À toutes les femmes qu'on aime
                                                      Pendant quelques instants secrets
                                                      À celles qu'on connaît à peine
                                                      Qu'un destin différent entraîne
                                                       Et qu'on ne retrouve jamais



-Je te fais grâce des huit strophes suivantes mais sais tu le titre de ce poème.
-Non, mais j’avoue que c’est troublant et très joli.
-Les passantes, voilà le titre.
-Tu pourras me lire la suite, bien sûr je pourrais le faire mais je crois que c’est plus joli à entendre.
Bon ! On peut manger maintenant ?
-Mangeons !
Lejeune débouche la bouteille.
- Tu veux goûter ?
-Je veux bien, j'ai soif.
Le vieil assoiffé va pour boire goulument. Il rabaisse précipitamment la bouteille et regarde Lejeune avec de grands yeux.
-Nom de Dieu !
-Quoi ? Cette vieille chouette nous a filer du vinaigre ? Passe-moi la bouteille, que j'la balance. Il arrache la bouteille des mains de son compagnon.
-Fais pas ça malheureux ! Il lui reprend des mains et regarde le flacon de plus près
Malgré la lumière qui faiblit il arrive à lire l'écriture à la craie sur la bouteille.
-Château Marsannay 1906, jamais entendu parler, mais goûte-moi ça gamin. Avec prudence, délicatement.
Lejeune met le goulot à ses lèvres et, méfiant, il prend un petit gorgée.
-J'ai jamais bu quelque chose d'aussi bon !
-Moi non plus.
Lejeune allume le feu, ils terminent leur repas par une poire dont le jus leur coule jusque dans le coup, puis ils s'allument une cigarette.
Ils ont vidé religieusement la bouteille.
Fatigués, la tête posée sur leur baluchon, entre la nuit qui s'impose et le feu qui se cendre, le silence dicte sa loi.
Au dessus de la colline le jour essaie de résister dans une bataille perdue d'avance.
Bientôt les moqueries des merles céderont la place aux crécelles des reinettes et des grillons.
Ils dorment, la lune et les étoiles n'y peuvent rien.

À l’aube, une lumière douce leur caressera les paupières.
Pas de canon, Pas de clairon.

Cinq ans, soixante mois, mille neuf cent jours.

Demain, à midi, ce sera les Nuits et un nouveau jour qui se lève...

       

« Modifié: 12 février 2019 à 21:42:57 par Lavekrep codaraque »

Hors ligne Lavekrep codaraque

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LES NUITS SE LÈVENT 2ème partie)
« Réponse #1 le: 13 janvier 2019 à 15:51:28 »
                                             


          Deux voyageurs enjambent le muret qui les sépare du chemin qui file vers le sud.
La vue dominante dessine la séparation entre le monde du fourrage et celui du vin.
Dans la plaine, un patchwork de prairies, de bois, de champs de tournesols à la tête noire et basse et de parcelles que l'automne a retournées.
De gros bâtiments sans intérêt, que l'on suppose être des fermes et leurs dépendances, enlaidissent une campagne que l'été doit flatter.
Sur les coteaux, un damier fait de clos délimités par de petits murs de pierres sèches.
Parce que les vendanges approchent, de lourdes grappes pèsent sur la vigne qui rougit à vouloir être soulagée de son fardeau.
En contrebas, la pierre dorée des maisons et les toits aux tuiles vernissées ne laisse aucun doute sur la richesse qui s'y trouve.
Quelques châteaux ça et là persuadent celui qui n'est pas convaincu.
Dans la cour des chais, que la hauteur permet d'entrevoir, on devine les maîtres donnant les ordres afin que soient prêtes les “pièces” qui abriteront le nectar espéré après toutes ses années de misère dûes aux hommes et aux ravages du mildiou.
Les deux hommes marchent en silence.
À chaque pas se réveille le sentiment d’hommes libres qui s’était mis en sommeil. 
Chacun retrouve les souvenirs enfouis par la terreur.
C'est Levieux qui craque en premier.
-Tu veux toujours entendre mon histoire ?
-Si tu es prêt à me faire confiance, ce serait un grand honneur.
- très bien, alors voilà...
 Tout en marchant, Il raconte son histoire.
Lejeune l’écoute sans jamais l'interrompre...     
                     




                                       De Cette à Toulouse
                                               1ère partie
                                       Cette, un adieu
                                   
“Ma vie de minot a basculé le jour où ma mère est morte.
Mon père n'a jamais voulu me dire la cause de son décès mais, un soir, me croyant endormi,  j’ai surpris ses confidences faites à un ami.
Celles-ci m'ont frappé droit au coeur.
Entendre mon père se dire responsable de la mort de ma mère fut pour moi chose terrible.
Le reste de la nuit a suffit à me persuader que c'était impossible.
Ils s'aimaient trop et cela se voyait.
Dans leurs regards, à leurs baisers furtifs volés à la moindre occasions, à leurs sourires entendus, à leurs éclats de rires et à leurs mains qui se frôlent.
Et puis quoi qu'on en dise les enfants sentent ces choses.
Aujourd'hui, bien sûr, je sais.
Les derniers temps, je me souviens d'elle qui jouait avec moi, mais moins longtemps qu'avant.
Se disant fatiguée elle me consolait en posant mon oreille sur son ventre qui s'arrondissait jour après jour.
Un soir nos voisins vinrent me chercher.
Cela ne m'étonna pas car il était fréquent que j'aille passer la nuit chez mon copain Georgio.
Après trois jours, les regards sur moi changèrent.
On prit grand soin de moi. Le moindre de mes souhaits m'était accordé avec empressement.
Les femmes me consolaient, les hommes étaient moins tendres.
Les premières me caressaient la tête en me plaignant beaucoup, disant qu'elles allaient prier pour moi et mon père. L'enfant que j’étais se demandait : “ Pourquoi pas pour sa mère ?”
Les seconds s'accroupissaient devant moi et, me saisissant les poignées fermement, me disaient droit dans les yeux : “ Il faut être un homme, tu as l'air d'un petit gars courageux.”
Quand mon père eut terminé de m'expliquer que le bon Dieu avait rappelé ma mère auprès de lui et qu'il comptait sur moi et mon courage.
Je décidai de ne plus croire aux prières, au bon Dieu et au courage qui ne servent à rien, qui nous crucifie et qui nous abandonne.
Les jours suivants virent mon père sombrer.
Rentrant de plus en plus tard, allant directement se coucher et me laissant livré à moi-même, le sentiment d'être abandonné s’insinua  .
La famille de Georgio devint mon refuge.
Chez eux tout le monde vivait dans deux pièces.
Il y avait la cuisine avec sa grande table autour de laquelle se retrouvaient  Georgio, son petit frère Antonio, sa jumelle Maria, sa grande soeur Angela, ses parents Papa et Mamma et la grand-mère que l'on n'appellait plus vu qu'elle était devenue sourde
et pendant quelques jours il y eu moi.
Contrairement à chez nous où, même du temps de ma mère, le repas devait se passer en silence, ici on parlait fort et presque toujours en italien.
À l'époque je parlais l'occitan qui se rapproche plus du flamenco que de la tarentelle mais ça ne me dérangeait pas.
Il y avait les gestes, l'intonation, les chansons, les plaintes, les larmes( les vraies, les fausses, de joie, de rire, de chagrin). Il me semblait les comprendre tout comme la grand mère, assise en face de moi, dont les yeux s'amusaient à suivre les débats.
Les nuits où j’ai dormi chez eux, les garçons se serraient à trois sur le même matelas, il fallait se faire tout petit et ne pas être gourmand d’édredon même si ce dernier au plein coeur de l’été finissait sur le plancher.
Il n’y avait qu’une seule chambre. Le peu d’intimité avait été obtenue par quelques planches de bois hautes d’un mètre et demi clouées au sol.
Chacun dans son coin, les garçons, les filles, la grand-mère et les parents.
Celui qui avait le malheur de ne pas s’endormir tout de suite avait toute les chances de passer une nuit blanche.
C’était souvent la mère-grand qui entamait le concert de ronflement et ensuite toute la clique y allait de sa petite musique et quand je dis petite je ne parle pas du père.
Quand ce dernier était de bonne humeur, qu'il n'était pas trop tard ou qu'il avait eu un peu trop soif, il lançait aux garçons: “pétons !”.
Le concours de déflagrations était proclamé, ça rendait folles de rage les filles, les garçons fous de joie et grand-mère folle de rire qui, même si les bruits lui étaient épargnés, profitait des odeurs.
Combien de temps suis-je resté chez les Paoletti ?
J'e n’en ai plus la moindre idée.
C'étaient des gens magnifiques de générosité.
Aujourd'hui la grand-mère est certainement morte, Papa et Mamma doivent être bien vieux, j’espère que Maria et Angela ne sont pas veuves et que Georgio et Antonio ont eu la même chance que nous.
Un soir de fin août, il est venu me chercher.
Il avait l'air d'avoir repris le dessus.
Mon père voulut se rendre au cimetière pour déposer quelques fleurs sur les tombes de ma mère et de mes grand-parents.
Nous avons gravi les pentes du Saint-Clair.
Installés dans un coin tranquille, là où l'on peut voir la mer, l'étang et la ville de Cette qui nous a vu naître, mon père nous régala de sardines grillées au feu de bois.
C’est quand le soleil couchant a recouvert d'or les eaux du Thau et que mille flamants ont coloré de rose le ciel enflammé que mon père a pleuré.
Ne voulant pas le blesser, j’ai fait comme si je ne l’avais pas vu.
Et puis, la sentence est tombée:
Maintenant que j'en parle, tout me revient, le moindre mot, les petits gestes, mes pas à ses côtés, tous ceux qu'on a croisés, les chemins empruntés.
Me voilà revenu lorsque j’avais dix ans. Drôle de sensation d’être en suspension au dessus de nos têtes à nous voir, nous entendre et me souvenir de mes pensées d’enfant.

-Demain nous partons.
- Ah bon ! Où c’est qu’on va Papa ?
-Le plus loin possible.
- Et c’est quand qu’on revient ?
- Jamais.
- Jamais ?
- Non jamais.
- Pourquoi ?
- C’est comme ça, on n’a pas le choix.
- Pourquoi ?
- Plus tard, quand tu seras grand je te raconterais.
- Mais tu dis toujours que j’suis un grand garçon.
- Quand tu seras plus qu’un grand garçon.
- Quand je s'rais un homme ?
- Voilà.
Un long silence, je vais fêter mes 10 ans quelques jours plus tard et à cet âge, le silence, on déteste.
-Hé, Pa !
-Oui! répond mon père qui se doute bien qu’il ne va pas s’en tirer à si bon compte.
- C’est quand qu’on est un homme ?
- Et bien voilà une question bien difficile. Dans l’immédiat, je n’ai pas pris de quoi nous éclairer et il est temps de redescendre avant qu’il ne fasse complètement nuit. Demain levé à quatre heures.
La nuit n’est pas formidable.
Je renonce à me blottir contre lui pour chercher le réconfort et pour faire un câlin. J’en faisais à ma mère qui beaucoup me manque.
Quand il me secoue doucement pour me réveiller, il me semble que je viens à peine de fermer les yeux.
Je me sens très fatigué.
- Tu as bien dormi ? demande mon père.
- Oui, oui, très bien
-Tant mieux, On a une longue route à faire
- Où va où ?
- Pour aujourd’hui, je pense que nous allons aller jusqu’à Agde
-C’est loin?
- Normalement à 5 heures vers l’ouest
- 5 heures ça me va
- 5 heures... Pour un homme.
Je saisis la perche.
-Si je le fais en 5 heures tu me diras ?
- Marché conclu, tapes là.
Je tape de toutes mes forces dans le battoir paternel.
- Allez ! On casse une croûte et on prend la route, plus vite nous tournerons le dos à cette ville mieux se sera.
je ne comprends pas le sens de cette phrase mais je m’exécute.
Une demi-heure plus tard nous partons...
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   lien vers 2ème partie
 https://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,30488.0.htmlpartie2                                         

                                       A Nuits, comme partout, les bras manquent et ceux qui les accueillent leurs sont grand ouverts. Ils sont nourris, blanchis, héritent de vêtements en manque de propriétaires.
Ils logent chez des sœurs jumelles qui ont perdu leur mari au début de la guerre.
L'impression de nuire à la réputation de leurs logeuses les gêne beaucoup mais, rapidement les ragots les disculpent.
Les mariages étaient véreux, les mariés pourris, les épouses déconfites.
La version la plus courante n'est pas la moins attendue, deux propriétaires en mal de “climat” deux filles à caser, deux incapables à rentabiliser et le monde qui s'en mêle.
Une autre histoire se révèle surprenante, glauque, à vomir, impossible, venimeuse.
Celle que les vipères racontent à la sortie de la messe.
Ces langues; qui à sexte se mettent à la prière, à none se rendent à confesse pour se racheter une âme qu’elles vendent avant complies; voient d'un  mauvais oeil deux jeunes veuves ignorer le noir, les pleurs, la douleur et surtout, surtout être riches de terres et de bâtisses à seulement vingt-deux ans.
L’arrivée des deux hommes n'arrange rien à l'affaire.
Heureusement, pour la majorité nuitonne, ces deux femmes sont  des anges.
Bonnes chrétiennes, serviables, dévouées aux plus démunis, souriantes et joyeuses (malgré les malheurs qui les ont frappées), sachant mener leurs affaires et d'une grande beauté.
Le curé se méfie de ces “ énergumènes” qui déjà se trouvent à la même table que lui dès le premier dimanche de leur arrivée.
Il en fait part à ses protégées qui lui font remarquer en rigolant qu'elles ont eu affaire à plus coriaces, que ces deux là ont l'air bien braves et leurs bras honnêtes et vaillants.
Comme nos deux hommes savent se tenir, ont de la conversation, apprécient la bonne chair et le bon vin, l'abbé leur donne sa bénédiction.
Les bigotes aboient et les vendanges passent,
Le soleil se glace,
Les côtes se couvrent de feuilles d'or,
Les jours deviennent frileux,
les sentiments fusionnent.
Toujours honnêtes, nos vagabonds ne cachent pas leur désir de rester libres et d’aller voir plus loin ce que la vie leurs réserve.
Toujours rebelles, les deux belles ne cachent pas leur désir de rester libres de choisir avec qui elles déploient les ailes du plaisir.
ils sont discrets, on se retourne sur leur passage, les bavardages restent soupçons.
Le millésime 1919 s’annonce exceptionnel, tout le monde est satisfait. Sauf les jumelles qui pensent que leurs amants vont reprendre la route.
ils sont leur premier.
S’ils ont été étonnés de le découvrir, jamais ils n’ont posé de questions et personne n’en a jamais rien su. Chacun dans leur coin, ils se sont demandé comment cela était possible en plus d’un an de mariage.
Nous sommes mi-octobre, il ne serait pas raisonnable de se jeter sur les routes aux risques de devoir affronter le froid et la neige.
Les hôtesses approuvent leur prudence et comme il n’est pas question de les entretenir, elles leurs proposent, en attendant le printemps et ses jours meilleurs, de leurs trouver du travail dans une carrière de Comblanchien.   
Levieux et Lejeune y travaillent tout l’hiver. Il y a du travail car, même si cela fait bientôt soixante ans que le marbre à parer le palais Garnier, sa réputation reste mondiale.
Ils prennent aussi leur part dans l'entretien du vignoble. Taillant en janvier, prélevant des boutures en février, labourant, déchaussant, décavaillonnant en mars, plantant et palissant en avril.
Un matin de mai, Levieux dit à son compagnon:
- Il est temps de partir, l’attache devient trop forte. Nous savons toi et moi que l’on ne peut s’éterniser. Moi je suis trop vieux pour elle, aussi belle soit-elle et toi je sais que jamais tu ne tirera un trait sur ta “belle amour”. Ce ne serait pas honnête. Je vois poindre l'espoir dans leurs mirettes, elles ne méritent pas qu’on les chagrine. Demain, reprenons nos bagages. Nous leurs dirons ce soir, ce sera mieux pour tout le monde. chaque jour qui passe rend les adieux plus douloureux, la plaie guérira plus vite et la cicatrice, à la place de l’empreinte d’une déchirure, sera la parenthèse de souvenirs heureux.
Le lendemain, ils partent.     
Le vieux suggère d’emprunter le chemin menant à Compostelle. Le jeune ne connaît pas ce nom. Le vieux se contente de lui dire qu’il s’agit de suivre la route la plus sûre et que:
”les bandits qui vivent en dehors des citadelles n’attaquent pas les pèlerins quand ils empruntent ce chemin.”(Maxime Le Forestier dans “voyage au moyen âge”)
Lejeune, méfiant.
- Qui dit pèlerins dit curé ?
- On peut dire ça. répond le vieux
- Je me méfie des curés
- Pourquoi? Il t’on fait du tort?
-Ceux ne sont que des donneurs d’espoir. Elles doivent être bien déçus, quand le cercueil se referme, leurs brebis, retrouvées, alignées, de constater que la vie éternelle se résume à se faire bouffer par les vers.
- Je ne te trouve pas très charitable. Souhaitons leurs au moins qu'ils soient de Verlaine ou  Baudelaire. Je pense qu’il faut laisser à chacun le droit de croire. Quand tout semble perdu chacun cherche une branche à laquelle se raccrocher. Penses-tu vraiment que celui(riche ou pauvre) qui se retrouve dans les églises comprend les boniments débités par des curés dans une langue morte. Pour le désespéré la religion ne se résume qu’en un mot : “l’espoir”. L’espoir de voir ses faiblesses et ses lâchetés se dissoudre au fond d’un confessionnal, gommées par deux “Pater”, rayées par trois “Ave” ordonnés par un prêtre qui ne l’a pas écouté. L’espoir de voir la mort s'approcher sans crainte. De voir la mort devenir l’espoir. L'espoir d’une nouvelle vie où tout se passe sans souffrances, sans haine, sans le joug sur la nuque.
- Mais ne vaut-il pas mieux vivre en sachant la vérité ? Ne faut-il pas leurs dire ? Ne doit-on pas parler avec franchise ?
- Méfie-toi de celui qui te dit: “ Je vais te parler en toute franchise, Je te dis ça pour ton bien, parce que je t’aime bien bla, bla, bla…” observe-le attendre ta réaction, un sourire au coin des lèvres en te voyant en peine. Serais-tu  dire à une jeune mère que son enfant est laid ou à un ami que son fils ressemble au curé.
- Au curé ! Tu pousses un peu. Non ?
- Je sais. Je trouvais juste que notre conversation devenait trop sérieuse.
- Je ne sais pas si un jour je m'habituerai aux méandres de tes pensées.
- Aux méandres des tes pensées ! Et bien mon ami voilà bien le genre de répartie que je ne pensai pas un jour entendre de ta part.
- Je commence à subir tes mauvaises influences
-Arrêtes, tu vas me rendre fier.
-J’ai dis : “mauvaises influences”
-On peut dire ça .
Cette conversation se déroule un peu plus de quatre heures après leurs adieux déchirants à deux femmes qui leurs ont dit qu'elles les maudissaient, qu'elles ne voulaient plus jamais entendre parler d'eux et qui dans un dernier baiser leurs ont demandés d'être prudents et de prendre soin de leur santé...

Ces deux là éprouvent quelques remords et un pincement au coeur mais, ni l’un ni l’autre ne se l’avoue.
Ils traversent le faubourg saint Nicolas, passent sous la porte du même nom, continuent par la place au beurre et son beffroi.
Ils traversent Beaune...       
« Modifié: 11 février 2019 à 23:05:48 par Lavekrep codaraque »

Hors ligne elisabeth beaudoin homps

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Re : LES NUITS SE LÈVENT( 1ère partie)
« Réponse #2 le: 14 janvier 2019 à 21:11:48 »
J'aime beaucoup cette histoire, elle est interessante et je trouve qu'elle est joliment racontée. Bref, j'attends la suite avec impatience.
J'ai relevé deux fautes au passage, il y en a peut être que je n'ai pas vues
Ma vie de minot a basculer /basculé
Que j'aille passé la nuit chez mon copain passé /passer
Tu es décidemment fâché avec les infinitifs et les participes passé   :D

Au fait, tu es occitan ?
Parce que moi je le suis   ;)

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Re : LES NUITS SE LÈVENT( 1ère partie)
« Réponse #3 le: 14 janvier 2019 à 21:42:53 »
salut,
merci pour ta lecture.
Je suis désolé je ne suis pas occitan mais, j'ai vécu une vingtaine d'années entre entre la Camargue ( dont plus jeune j'ai cru qu'elle ne pardonnait pas qu'on lui mette des fleurs dans les trous de son nez) et Carcassonne. En faisant quelques crochets par le Tarn et Toulouse. Mais je suis naît pas trop loin. À Lille qui , sur une mappe monde fait parti des faubourgs de Sète.
Puisqu'on en est au confidences, mon rêve aurait été, si j'en avais eu les moyens, de poser mes valises en haut du mont Saint Claire. 
Pour la suite, j'attends de pouvoir poster. Je vais essayer de faire par épisode car il me semble que les textes trop longs peuvent ennuyer.
Parlons maintenant de l'infinitif, je hais les mots en "tif". Pour une bonne raison, je perds les miens.     

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Re : LES NUITS SE LÈVENT( 1ère partie)
« Réponse #4 le: 16 janvier 2019 à 11:16:04 »
Bonjour Lavekrep
oui, c'est vrai sur une Mappe Monde Lille est un faubourg de Sète mais pour poser tes bagages au Mont Saint Clair, je te souhaite bonne chance, à  moins de s'appeler Brassens....
Tu as raison de poster ton texte par épisode car c'est fastidieux de lire plusieurs pages sur l'ordinateur (je ne sais pas si on peut imprimer) .
Concernant l'Occitanie je suis originaire de Narbonne et de Limoux par mes ancêtres mais je vis et je travaille en Normandie en attendant de revenir chez moi...
Je compatis pour les tifs et ne te ferais plus de remarques sur l'infinitif  ;)

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LES NUITS SE LÈVENT 2ème partie (suite)
« Réponse #5 le: 11 février 2019 à 21:37:47 »
LES  NUITS SE LÈVENT 2ème partie (suite)vers 1ère partie

Quatre jours plus tard il sont à Cluny.
Il ont fait un détour par Châlon/Saône parce qu'ils voulaient voir la base navale dans l'espoir d’assister au spectacle de la mise à l'eau d'un torpilleur ou d'un sous-marin.
Pas de chance, c'était “ la der des der” les armes deviennent inutiles.
Tout au long du chemin, ils vivent de petits boulots quand il se révéle urgent de gagner de l’argent pour bien vivre.
Ils leurs faud six mois pour atteindre la région de Cahors où ils sont; bergers sur les causses; vendangeurs sur l’île de Luzech; gaveurs de canard et bons vivants.
Au début du printemps 1921, ils arrivent à Toulouse.
Levieux est fatigué et avoue qu’il n’a plus guère de force, qu’il souhaite jeter les dernières qui lui restent à rejoindre son Saint-Clair et demande à son ami de l’accompagner.
Après quelques semaines passées sous le pont des demoiselles, Lejeune décide de renoncer à suivre Levieux dans sa quête de retour aux sources jugeant que c’est à ce dernier, seul, qu’elle appartient. Levieux insiste mais, Lejeune lui ment quand il dit qu’il veut voir les pyrénnées se noyer dans l’océan.
Les deux amis se séparent au début de l’été.
Levieux retrouve son vieil instituteur à Mazamet qui lui dévoile une vieille lettre dans laquelle un ami de son père explique que ce dernier, poursuivi par la justice pour raison politique, a évité le bagne en embarquant sur un bateau en partance pour l’amérique du sud, que ce dernier est mort sur un chantier du canal de Panama en 1889 et que ses dernières paroles ont été pour son fils en qui il avait mis toutes ses espérances.
À Agde il frappe à la porte de Nina et Pèire.
La vieille dame qui ouvre, est un peu sourde, ne veut pas de visite et lui ferme la porte au nez. Il insiste car, il lui semble reconnaître le visage gravé dans sa mémoire. La seconde fois c’est une femme de son âge toute de noir vêtue qui lui ouvre et lui somme de laisser sa mère tranquille. Avant que la porte claque, il a le temps de crier la première chose qui lui lui vient à l’esprit : “  C’est moi, Enric ! Le p’tit garçon tout nu.”
La porte s’est refermée, déçu, il reprend sa route.
- Enric !
Il se retourne, c’est elle, la même moquerie dans le regard, Sabina !
- On m’appelle Henri maintenant. Dit-il, ému.
- Moi c’est toujours Sabina, aller ! Entre.
Ils ont beaucoup parlé.
Pèire est mort d’une crise cardiaque deux ans plus tôt, Nina souhaite le rejoindre le plus vite possible, Sabina, qui a perdu son mari et son fils à la guerre, lui reproche de vouloir la laisser seule. Lui, a raconté son long chemin de retour.
Henri Cazenave est venu leurs rendre visite régulièrement. Comme aucun de ses souvenirs de Sète n’a survécu, il est revenu souvent et comme il a bien fallu que la vie continue et que la mort arrive, Un jour de 1950 Sabina Cazenave a enterra son mari et jusqu’à sa mort, chaque soir, quand elle fermera les yeux, elle verra un petit garçon tout nu dans l’entrée de leur maison.   

Marcel est dans un train qui l'emmène vers chez lui.
Dans ses mains, une lettre qu'il a lue tant de fois que le vélin transparaît à l'endroit où ses doigts se posent.
Le ton laisse peu d'espoir mais existe pourtant et c'est à cette faille qu'il veut se raccrocher
  
                                                                                                                            Malvillers le 29 août 1919

                                         Bonjour Marcel,

Il m’a fallu longtemps pour trouver une bonne raison de te répondre. Je me dis que quelque soit le mal que tu as fait, je te dois la vérité.
Ne crois pas que je te pardonne de m’avoir délaissée. Les temps qui ont suivi ton départ et ta lâcheté ont été très durs.
 On nous a tout volé au nom de la patrie. Ce sont les femmes et les vieillards qui ont tiré les charrettes pour rentrer les maigres récoltes de ces dernières années.
J’ai tenu ta maison du mieux que j’ai pu. La fin de la guerre n’est guère plus facile, il nous manque de tout et de bien plus encore.
Depuis toutes ces années c’est moi qui dirige. Tout le monde te croit mort même si, jamais le facteur ne m’a amenée des nouvelles du front te concernant,
mais l’administration n’est pas toujours très fiable. J’ai même fini par croire qu’un obus t’avais enterré et je t’avais donc fait une croix dessus.
Tu ne mérites pas que je te fasses des excuses pour les mauvaises pensées que je te raconte là.
Bien sûr, tu peux revenir, après tout c’est chez toi mais ne compte pas sur moi pour t’ouvrir les bras.
Tu vois j’ai trop souffert et je me suis habituée à vivre sans toi et pour tout te dire tu ne seras pas le bienvenu.
Tu feras bien comme tu veux. On te trouvera bien un coin où tu pourras dormir.

                                                         Héléne
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Nous sommes en mars 1924. La lettre qu’il tient dans ses mains a une histoire incroyable.


                                                                 

                                                                                                   Le facteur

Un an plus tôt...

Des enfants tapent de toutes leurs forces la pelote qui leurs revient du fronton dans un écho.
Venus du bas du village, les premiers bêlements se font entendre. Dans quelques minutes, sur la place, on n’entendra plus que ça : La joie des brebis qui se rendent aux alpages.
Le troupeau est énorme, mille têtes canalisées par les rues étroites se trouvent libérées sur la place du village. Les chiens font leur métier, sans jamais aboyer ils remettent dans le droit chemin les bêtes volages. Quelques ânes bâtés s'abreuvent à la fontaine.
Puis, encadrés de leurs patous,

Parfois ils nous arrivent avec leurs grands chapeaux
Et leurs manteaux de laine que suivent leurs troupeaux
Les bergers


Fermintxo, le facteur du village, qui comme tout le monde a entendu le vacarme venir de loin, a délaissé son vélo contre un mur et profite de son incapacité de poursuivre sa distribution pour se rafraîchir d’un verre de blanc à la terrasse du café du village.
Comme ceux qui l’accompagnent dans cette pause forcée, il regarde défiler les ovins en s’obligeant à ne pas les compter de peur de s’endormir car, comme on dit chez les gens de lettres: “ Le courrier n’attend pas”.
Au deuxième verre il ne prête plus attention au troupeau et taille le bout de bayonne avec ses acolytes. Le soleil de fin mai lui tape un peu sur la casquette et l’ombre qui se plante devant lui lui fait le plus grand bien.
- Firmin ?
Quelqu’un lui parle en français, cela fait quatre ans que cela ne lui est plus arrivé.
Il lève la tête pour voir quel est l’étranger qui l’interpelle. Comme l’homme qui est devant lui se trouve à contre jour, il ne distingue pas tout de suite son visage, le temps que ses yeux s’habituent.
“Apparemment, c’est l’un des bergers. réfléchit-il. Un berger qui ne serait pas Basque cela semble inimaginable, y manquerait plus qu’il soit Catalan ou, pire, Castillan( il chasse cette dernière idée le Castillan ignore le français). Il lui semble qu’il parle pointu, un Parisien ? pas sûr, de toute façon au dessus de Biarritz, ils parlent tous pointu. Ce qui est inquiétant, c’est qu’il me connaît et devant les amis voilà qui est gênant, ils vont me prendre pour un agent double, moi qui est prêt à mourir pour l’ ikurriña. Il faut que je démasque cet imposteur”.
- Qui es tu ? Je ne te connais pas.
- Je crois que si et moi je te connais.
- Explique-toi ? Ici on n’aime pas les étrangers
- Tu ne te souviens pas de moi ? Regarde-moi bien, c’est moi Marcel, Marcel Delgrange.
- Par l’Euzkadi ! Dieu nous garde. Marcel, incroyable. Tu sais que tu m’as fait courir.
- Pardon ? Je ne comprend pas.
- Je vais t'expliquer, assieds-toi !
- Je n’ai pas le temps, il faut que l’on reparte. Ça m’a fait plaisir de te voir, au retour, à l’automne on essayera de se revoir et tu m’expliqueras ton histoire.
- Mais, c’est important !
- Moins que la bonne marche du troupeau, Je ne suis pas à quatre mois près.
- C’est ce que tu crois, où sont tes estives ?
- Au pied de la table des trois rois ! crie Marcel qui est déjà au milieu des Brebis.
- Je montrai te voir !

Marcel ne l’entend pas, ça bêle dans tous les sens, les bêtes s’impatientent.
Fermintxo s’assoie, il n’en revient pas de cette incroyable rencontre.
“ Il n’est pas retourné chez lui, si seulement j’avais couru plus vite.”
Il est abattu. Ce n’est pas dans ses habitudes, ses amis, qui ont assisté à la scène sans toutefois tout comprendre, lui demandent ce qui lui arrive, alors il leurs raconte.

“ Je me souviens, nous étions le 1er septembre 1919.
Je ne me souviens pas, ni avant, ni depuis, avoir couru aussi vite et aussi longtemps. Je n’ai toujours pas repris ma respiration. Je crois que que c’est à partir de ce jour que je suis devenu asthmatique.
À huit heure, J’ai croisé Marcel qui se dirigeait vers la sortie. Contrairement aux autres qui le précédaient, il avait la tête basse. Je connaissais la raison de son désarrois comme tout le monde dans le camps. Imaginez, vous êtes comme un rat dans un labyrinthe et au dessus de vous ça tire à tout va. Heureusement, dans cette misère, de temps en temps, une éclaircie sous la forme d’une lettre vous rend aveugle aux éclairs des obus, sourd au bruit des canons, amnésique aux copains mutilés. Le monde peut bien s’écrouler, une lettre de vos proches fait oublier les boches. Vous la lisez dix fois puis, vous la pliez religieusement et avant de la ranger, vous y posez un baiser. Ce soir, quand ça sera plus calme, une nouvelle fois vous la relierez mais, doucement, à l'abris des regards des fois qu’une larme viendrait vous faire passer pour un faible.
Vous prenez une feuille et un crayon de papier (ici pas d’encre, pas de plume, il n’y a que les officiers qui ont droit à l’oie et au vélin) vous pesez chaque mots car vos lettres seront lues avant qu’elle ne partent vers vos êtres chers comme si vous alliez trahir des secrets. Vous, ce qui importe c’est de dire que vous êtes bien vivant et puis que tout va bien à part le froid et la vermine qui vous bouffent le corps et qui doivent être allemands pour vouloir à ce point venir à bout de vous. Le lendemain c’est l’espoir de les revoir qui fera que vous tiendrez.
Marcel, c’est l’alcool qui lui fait oublier toutes ses lettres écrites sans jamais de réponses. Il a accompli des actes de bravoure inhumains, faisant plusieurs aller-retour près des lignes ennemis pour ramener sur son dos des copains blessés en ignorant les ordres que lui crie le sous-off. Ils ont été obligé de le décorer, ils ne pouvaient pas punir la bravoure alors qu’on fusillé des déserteurs, au clair de leur jeunesse, qui refusaient d'obéir à des bouchers sabreurs. Il n’a rien dit, il s’est laissé épingler. Une légende raconte qu’on l’a vu accrocher sa médaille à la veste d’un camarade qu’il n’a pas pu sauver. Connaissant le gaillard je pense que c’est vrai et c’est pour ça que j’ai couru avec cette putain de lettre à la main qui lui était destinée et qu’il attendait depuis cinq ans. Quand je suis arrivé, à la gare, complètement cuit par ma course, c’était trop tard. Tous les trains étaient partis ou du moins le dernier était déjà au bout quai et là, qu’est que je vois dans la vapeur de la loco ! Mon Marcel qui courait pour accrocher le dernier wagon. j’ai crié comme jamais, mais vous pensez bien qu’avec le bruit il ne m’a pas entendu. À un moment il a stoppé sa course pensant certainement qu’il ne pourrait rattrapper un train en marche alors, malgré ma fatigue, je me suis remis à courir. Je sais ce que vous allez me dire pourquoi courir puisqu’il s’était arrêté et qu’il allait surement revenir sur ses pas ? Et bien je sais pas. La fin de l’histoire c’est que le train a ralenti, qu’il a repris sa course et que je l’ai vu sauter dans ce putain de train.
Le pire de cette blague c’est qu’il y a trois jour, ma femme, qui faisait le nettoyage de printemps, a voulu mettre de la naphtaline dans la malle ou j’ai rangé mon uniforme et en le secouant la lettre est tombée d’une de ses poches ou j’avais du la ranger sans y penser. Elle voulait la jeter, je n’ai pas voulu pensant qu’elle avait sa place dans mon album de souvenir. j’aurais pu l’ouvrir pour la lire mais je suis facteur vous comprenez. Je vais aller le trouver dans ses pâturages et je vais lui remettre sa lettre. Elle sera peut-être terrible ou, comme je le souhaite, elle lui redonnera l’espoir qu’il mérite. Voilà l’histoire les amis et maintenant j’ai soif…” 
 
Demain, c'est l'été et c'est la dernière journée d’un printemps qui se meurt. Il n'y a pas qu'en Normandie que tout renaît à l'espérance, que l'hiver fuit, que la  nature reverdit et que l'hirondelle est de retour. Cela fait quelques semaines que les oies en formation ont survolé les montagnes, les sentiers, les vallées, les collines, les chemins, les vallons et que la nature s'émoustille. Dans les taillis qui bordent les torrents grossis par la lente fonte des névés nordiques, les hypolaï polyglottes ont refait leur nid. Les marmottons courent et jouent dans la rosée étincelante du jour qui se lève sur la prairie.
Il est six heure, cela fait déjà presque deux heures que Fermintxo a attaqué sa montée vers les estives. Il vient d'atteindre un col, il s'arrête une fois de plus pour reprendre son souffle. Cela fait bien longtemps qu'il n'est pas monté si haut.
Hier soir, sa femme lui a dit qu’il était fou, que le berger pou ait attendre, que s'il n'a pas eu le courage d'affronter sa femme depuis tout ce temps, qu’il ne méritait pas que l'on risque sa vie pour quelques mots qu'il n'osera pas lire et qu'il jettera au torrent pour finir leur vie noyés dans l'océan.
Il lui a répondu qu'elle a peut être raison mais qu'il ne pourrait pas vivre avec ce doute, que si le moindre espoir de sauver une vie subsiste, les quelques quintes de toux ne représentent pas grand chose. 
Il a le plus grand mal à reprendre son souffle, le manque d'oxygène lui brûle les poumons et les secousses qui suivent lui puisent bien des forces.

Il plisse les yeux, la lumière soudaine l'éblouit. Il est à mi-chemin de son but et toute la première partie s'est gravie sur l'ubac. L’aiguail matinal s'est déposée sur ses vêtements et forme une fine pellicule de givre. Malgré le froid, l'effort l'a fait transpirer et  ses cheveux sont trempés. Il ferme les yeux pour mieux apprécier la douce chaleur du soleil qui lui cajole le visage. Au bout de quelques instants il semble se reposer sur un nuage (alors qu’il s’est simplement assis sur une pierre). L’humidité sous l’effet des rayons solaires s’est transformée en vapeur le drapant d’un brouillard. il s’en amuse :
 “ manquerait plus qu’une bergère passe par là et Lourdes peut aller se faire voir”.
Il tire de son sac un morceau de pain, l'agrémente de saucisson et de fromage, profite du paysage qui s’expose devant lui, boit de l’eau à sa gourde et attaque la descente qui le mènera vers l’abris de berger, qu’il a repéré, au pied duquel l'immense troupeau dessine sur le vert de la prairie un nuage mouvant au gré des ordres obéis par les chiens.
Il lui faut encore trois quarts d’heure pour atteindre son but. Il savoure la nature. Quelques isards, retardataires à rejoindre les hauts sommets, le font sursauter. Sur leur vigie, les marmottes sifflent le danger qui vient.
Il est un peu plus de sept heures quand Marcel reconnaît celui qui s'approche et qu'il a depuis longtemps aperçu.
“ Y c'est perdu ou bien !” Se demande-t-il.
- Qu'est qui t'amène si loin de chez toi ? Viens, dans la cabane, on est encore à l'ombre et y fait pas chaud. Y doit me rester un fond de café, t'en veux ?
Ils entrent sans rien dire de plus dans le refuge de pierres sèches. Une fois installés c’est Marcel qui continue.
- Ça m’a fait bizarre de te voir l’autre jour, comme on dit, le monde est petit.
- Pas plus que moi de te trouver menant le troupeau. Parce qu'un basque ici, tu peux l’attendre mais toi, par quel magie tu te retrouves au pied de  l’Hiru Errege Mahaia ?
- Trop long a expliqué. Cet hiver, peut être, pendant une de ces longues veillées quand les amitiés s'emmitouflent dans la confidence. Mais tu ne m’as pas répondu, je ne pense pas que tu as fait tout ce chemin en ces heures matinales pour que je te raconte ma vie. 
- Pourquoi pas ! Je suis parti de bonne heure pour éviter la chaleur et pour être rentré avant midi, pour avoir de tes nouvelles, et pour t’en donner des miennes entre autres. À moins que tu t’en foute.
- Excuse moi, j'voulais pas te vexer et puis un peu de compagnie ne fait pas de mal. Un peu d’ermitage, c’est bien, mais bon ! Quoique, tout bien réfléchi, grosse hermitage c’est pas mal non plus. Pour accompagner quelques ravioles à la truffe sorties de Roman. Uuuumh, je te dis que ça.
- Qu’est ce que tu me racontes ? Je comprends rien.
- Laisse, fais pas attention, c’est la solitude, le fromage de brebis et l’eau à tous les repas qui me montent à la tête. Bon, alors, quand est ce qui t’ont laissé partir du champs de cônes ?
- Une semaine après toi.
- Parce que tu te souviens du jour de mon départ ! Je savais pas que j’t’avais marqué à ce point. Faut dire que t’as dû être soulagé de m’voir partir. J’étais du genre pénible à venir te voir tous les jours pour te demander une chose que je n’attendais plus.
- Tu me faisais plus de peine que tu m’emmerdais, c’est d’ailleurs pour ça que j’me souviens de ce fameux premier septembre et il y a eu l’histoire de “Jeunecon”.
- j’l’avais oublié celui là. Tu sais ce qu’il est devenu ?
- Vaguement, c’est un copain (et ne me demande pas comment on est venu à parler de lui), au moment du dijo à la fin d’un repas de chasse qui a prétendu qu’on l’avait envoyé au bagne à Guyane et qu’il y serait encore.
- Au bagne ! Juste parce qu’il avait fait preuve de zèle et de mépris mais, alors la plupart des juteux auraient dû prendre le même chemin.
Firmin éclate de rire.
- Non, non ! tu te méprends il y a été envoyé comme gardien chef.
- Oh putain ! Les pauvres gars, il doivent en baver.
- T’as raison. Mais j’avoue que ce n’est pas à cause de cette histoire que je me souviens de la date de ton départ. Ne me pose aucune question, comme tu le dis toi-même ce serait trop long à expliquer et je n’est pas de temps. Tiens, voilà ce qui est arrivé quelques minutes après ton départ. Firmin sort la lettre de sa poche et la tend à son ami qui semble ne pas ou trop comprendre. Pourquoi est-elle restée dans ma poche ? Je l’ignore, peut être savait-elle qu’un jour on se reverrait. Ça paraît inimaginable je sais. Cela fait plus d’un mois que je me torture pour connaître la décision que je dois prendre car je ne sais pas si à cette instant je t’apporte le malheur ou le bonheur. Quand tu redescendras je te raconterai tout dans le détail. Je sais, c’est lâche, je dois partir et je te laisser seul avec cette lettre qui doit peser bien lourd entre tes doigts.
Si ça peut te soulager hais-moi de te l’avoir apporté, je ne t’en voudrai pas.
Firmin se lève et part, il se dit qu’il a accompli sa mission de facteur. On se console de ses craintes comme on peut.
Marcel a pensé à la brûler pensant qu’il préférait douter plutôt que de savoir. Mais quand la flamme a commencé à la grignoter, il s’est brûlé les doigts pour étouffé sa peur. Un jour de grand vent il l’a jeter au hasard, il a risquer sa vie en escaladant un monolithe pour la cueillir coincée dans la gentiane. il a finit par la poser négligemment sur le coin de la table. De temps  en temps il la prenait, la regardait, la caressait, la humait comme si il pouvait sentir son parfum mais à la fin il ne trouvait pas le courage de l’ouvrir.
Ce n’est que quatre jours avant la fin des estives qu’il s’est décidé à enfin la décacheter. Il faut dire qu’il a mis deux journée à tout retourner pour la retrouver, un malicieux courant d’air l’ayant envoyée se cacher dans foyer de la cheminée. Heureusement la fin de l’été avait été tellement chaude que la fraîcheur de la nuit été la bienvenue....
 suiteMALVILLER



« Modifié: Hier à 15:09:42 par Lavekrep codaraque »

Hors ligne Claudius

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Re : LES NUITS SE LÈVENT 2ème partie (suite)
« Réponse #6 le: 11 février 2019 à 22:24:15 »
Modération

Bonsoir Laverkrep

J'ai fusionné ces trois sujets puisqu'ils représentent une histoire suivie. Lorsqu'il s'agit de textes de la sorte, il est mieux de les poster dans le même fil et d'éviter de multiplier les suites de suites.

Je te conseille de suivre ce lien : ici
vers la FAQ où tout est expliqué.

Merci de regrouper tous tes textes à l'avenir ce sera plus simple pour toi et pour nous aussi.

Bonne continuation.

Claudius pour l'équipe de modération
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Re : LES NUITS SE LÈVENT
« Réponse #7 le: 12 février 2019 à 19:23:41 »
Bonsoir


J ai lu ce long texte d une seule traite et avec grand plaisir ! :)

J aime ce cote doux-amer ..........
J ai releve quelques fautes mais je n ai pu interrompre ma lecture pour les noter - desole ! :'(
Je ne crains pas d etre paranoiaque

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Re : LES NUITS SE LÈVENT
« Réponse #8 le: 12 février 2019 à 21:22:00 »
Salut txuku,
Merci pour ton commentaire et content que ça t'ait plus. Pour  la correction ne t'excuse pas, je sais que c'est rébarbatif et que ça peut gâcher le plaisir de la lecture.
La suite arrive.
A+

Hors ligne txuku

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Re : LES NUITS SE LÈVENT (1+2 I+2 II )
« Réponse #9 le: 12 février 2019 à 21:49:05 »
Merci pour la suite future !!! :)
Je ne crains pas d etre paranoiaque

Hors ligne elisabeth beaudoin homps

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Re : LES NUITS SE LÈVENT (1+2 I+2 II )
« Réponse #10 le: 14 février 2019 à 16:01:58 »
SOS Krep  :D, je ne sais plus où j'en suis dans ton texte, elle est où la suite de l'histoire avec les jumelles, je ne m'y retrouve plus et me sens vraiment Beth  :D

Hors ligne Lavekrep codaraque

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Re : LES NUITS SE LÈVENT (1+2 I+2 II )
« Réponse #11 le: 14 février 2019 à 17:23:38 »
Salut Beth,
j'aurai préféré poster les suites séparément avec des liens, mais apparemment ça ne se fait pas. J'avoue que je trouve ça dommage, que ça facilite le suivi.
J'ai été voir ton dernier message et il me semble qu'au point où tu en étais nos deux vagabonds avaient quitté nos jeunes veuves pour poursuivre leur route. Ils doivent être à Cluny. Si je me trompe tu peux remonter un peu le récit pour te recaler. Désolé c'est pas de ma faute. Ou plutôt si, j'aurai dû faire attention aux règles.  :???: :o
On est pas loin du bout de leur chemin respectif. Et donc de la fin de l'histoire.
Quant à nos deux Jumelles, je crois qu'il doit y avoir une centaine de pages déjà écrite qui les concernent. Mais ça c'est une autres histoire ;)
 

 


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