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24 août 2019 à 22:02:14

Le Monde de L'Écriture » Salle de lecture » Théâtre et poésie » [Poésie] Les Chimères (Gérard de Nerval)

Auteur Sujet: [Poésie] Les Chimères (Gérard de Nerval)  (Lu 749 fois)

Hors ligne Eveil

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[Poésie] Les Chimères (Gérard de Nerval)
« le: 01 septembre 2018 à 03:58:21 »
Je crois que le recueil Chimères est toujours associé aux Filles du feu, qu'il conclut. Ce recueil d'une poignée de sonnets, inspiré par la mythologie et la religion, est généralement connu pour son premier poème : "El Desdichado", titre espagnol que l'on peut traduire par le déshérité. Je ne suis pas très friand d'alexandrins ou de poésies romantiques - bien que Nerval, dit Gégé le fou, dresseur de homards et fils de Caïn, traversât le romantisme sans y appartenir, pour reprendre quelques mots de Pierre Jean Rouve. Pourtant, "El Desdichado" tient une place particulière. Il éclate au palais et ravive le regard, puis finalement occulte la suite, qui n'est pas malmenée mais simplement éclipsée par l'ombre du grand "soleil noir". Il fallait s'y attendre.



El Desdichado

Je suis le ténébreux, – le veuf, – l’inconsolé,
Le prince d’Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la Fée.

« Modifié: 01 septembre 2018 à 04:10:22 par Eveil »
"Ne m'attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche"

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Re : [Poésie] Les Chimères (Gérard de Nerval)
« Réponse #1 le: 01 septembre 2018 à 10:33:38 »
*_*

"Dresseur de homards" me fait comprendre que Nerval aurait été un sujet formidable pour une chanson de Bashung.

Moi je suis un peu amoureux de Nerval, et c'est par Les Chimères que j'ai commencé à le connaitre.
Je peux pas mettre quelques mots de forumeur sur ses sonnets, ça m'embêterait vraiment, j'aurais l'impression de participer à une grande farce, je comprends pas trop ce qu'il écrit, je comprends juste qu'alchimiquement ça fonctionne, mes récepteurs esthétiques en capilotade.

Y a pas longtemps j'ai relu celui-ci, auquel j'avais jamais accordé une attention folle et qui désormais blockbuste mon amour nervalien par son bizarre fondformel :

ARTEMIS

La Treizième revient... C'est encor la première ;
Et c'est toujours la seule, — ou c'est le seul moment :
Car es-tu reine, ô toi ! la première ou dernière ?
Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ?...

Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;
Celle que j'aimai seul m'aime encor tendrement :
C'est la mort — ou la morte... Ô délice ! ô tourment !
La rose qu'elle tient, c'est la Rose trémière.

Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,
Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule :
As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux ?

Roses blanches, tombez ! vous insultez nos dieux,
Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :
— La sainte de l'abîme est plus sainte à mes yeux !

"Il était tard lorsque nous bûmes." (René Daumal)

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Re : [Poésie] Les Chimères (Gérard de Nerval)
« Réponse #2 le: 01 septembre 2018 à 14:37:10 »
moi je suis amoureux de sa dernière phrase écrite, cf.ma signature. Je l'ai connu par le Voyage en Orient. Je ne comprends pas non plus et peu importe, c'est parce que je ne comprends pas que j'aime la poésie, il y a une alchimie du verbe, comme dirait l'autre, qui dépasse la raison. C'est marrant que tu postes celui-ci, mon radarabo (radar à beau) avait vibré sur

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Celle que j'aimai seul m'aime encor tendrement :
C'est la mort — ou la morte

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Sainte napolitaine aux mains pleines de feux
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Re : [Poésie] Les Chimères (Gérard de Nerval)
« Réponse #3 le: 01 septembre 2018 à 15:03:22 »
Moi aussi... Du coup j'ai toujours eu un petit shot nervalien aigre quand je faisais défiler un message de toi :-[

J'aime bien les juxtapositions narratives qu'on peut créer entre les différents sonnets. Par exemple, je me rends compte que j'ai toujours lu Artémis comme s'il était récité par le Desdichado.
(Peut-être se retourne-t-il dans sa tombe. Ou dans les arrière-cours que reliait autrefois la rue de la Vieille-Lanterne un courant d'air rageur passe.)
Tu as déjà vu les brouillons des Chimères ? c'est hyper interpelant, y a un côté très cryptique dans le fait qu'il a interverti, d'un sonnet à l'autre, des vers entiers (voire des strophes) dans les versions successives du recueil.
Et côté juxtaposition, beaucoup de figures se téléscopent dans ma tête, se pénètrent, pour créer des genres de monstres à deux/trois corps, par exemple : la sainte (qui soupire) / la sainte de l'abime ; mais les lieux aussi, le Pausilippe revient, le tombeau de Virgile...
(Vers dorés m'emmerde, le Christ aussi. Horus me laisse très mitigé.)
« Modifié: 01 septembre 2018 à 15:05:23 par Lo »
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Re : [Poésie] Les Chimères (Gérard de Nerval)
« Réponse #4 le: 01 septembre 2018 à 20:59:59 »
fut un temps où cette simple phrase me faisait pleurer. Je ne connais pas ses brouillons, mais c'est certain que le côté cryptique de Nerval autorise une polysémie déroutante. Sûrement que c'est ce qu'il souhaitait : créer dans l'imaginaire du lecteur des monstres à plusieurs têtes ou plusieurs corps.
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Re : [Poésie] Les Chimères (Gérard de Nerval)
« Réponse #5 le: 02 septembre 2018 à 17:21:47 »
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Je crois que le recueil Chimères est toujours associé aux Filles du feu, qu'il conclut.
j'ai des souvenirs d'une prof de français en amour absolu pour Nerval et son soleil noir, et j'avais complètement oublié à l'époque que ca faisait partie des Filles du feu, bref en les lisant il faut dire que c'est quand même assez parfait, tout un recueil de nouvelles, epistolaires, théâtre, qui se finit sur des poèmes aussi beaux, c'est magique et génial


(et oui, ce soleil noir a tout eclipsé... il faut dire que ce premier quatrain est incroyable... même si le front rouge du baiser de la reine me séduit beaucoup)


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"Dresseur de homards" me fait comprendre que Nerval aurait été un sujet formidable pour une chanson de Bashung.
hahaha, tellement  :mrgreen:
(l'amour de se balader avec des homards en laisse  :coeur:  :o )




Je ne savais pas pour sa façon d'écrire, c'est vrai qu'à la fin de ma lecture j'avais du mal à discerner les poèmes, ca m'avait laissé une impression de tout mouvant, avec en tête le premier quatrain, et j'avais aimé certains passages du christ aux oliviers (le II notamment) (parce que j'aime les fresques)
Être sur la route sans avoir quitté la maison,
être dans la maison sans avoir quitté la route
- Victor Segalen

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