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19 avril 2019 à 14:39:57

Le Monde de L'Écriture » Salle de lecture » Théâtre et poésie » [Poésie]Une île en terre (Yvon Le Men)

Auteur Sujet: [Poésie]Une île en terre (Yvon Le Men)  (Lu 536 fois)

Hors ligne Ashka

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[Poésie]Une île en terre (Yvon Le Men)
« le: 11 août 2018 à 03:08:31 »
Yvon Le Men est un poète breton, né en 1953.

"L'île en terre" est le premier recueil d'une trilogie.

J'ai été touchée par l'humanité qui se dégage de ces poèmes. Je les trouve d'une simplicité et d'une humilité touchante. L'auteur y livre ses souvenirs.

"Mon pays, c'est le pays de mes tombes. Mon pays, c'est le pays de mes rêves qui passaient par la lucarne de la cuisine, en bleu et blanc comme les cygnes sauvages quand ils traversaient les nuits de mes premières lectures, une pile électrique sous les draps. "




Le cimetière


Il neige
sur la terre
et ton corps
qui est sous la terre

sur ta tombe en granit bleu
des Monts d'Arrée
couverts de neige

à l'heure où je t'écris
tendu derrière la vitre

ces mots
que tu ne liras pas

Il neigeait
et tu as dit ce jour là
c'est tout noir

et j'ai su ce jour-là
que tu connaissais le pays du poème

Il neige
comme il neigea en hiver 1963

quand avec sa mobylette
nous nous renversâmes sur la route

papa et moi

quand les pieds contre le fourneau
et les mains aux aiguilles

tu nous tricotais des écharpes et des gilets
contre la neige

Il neige
de l'autre côté de la vitre

de ta vie
de son temps.





L'auteur évoque la saignée de 14-18 et merci pour son regard :



Le fauteuil de mon grand-père


Il ne m'a jamais parlé
de la guerre
sauf une fois

par le nom
pas propre
du général Nivelle

sali par le sang des soldats
morts

morts
morts
pour rien
rien
rien

rien ne va plus
comme à la roulette
qui se jouait de leurs vies
sous les tapis de bombes

il ne m'a jamais parlé
de sa guerre
je n'ai pas su l'écouter
ni voir
dans le miroir
de l'obus qui brillait une fois par semaine
sur le buffet de la salle à manger

l'incroyable jeunesse de ses camarades
restés sous les tapis de bombes

mon grand-père a toujours été vieux
même aujourd'hui

à l’heure de ce poème
où je suis plus vieux que lui

même devant sa photographie
en cavalier
où il regarde l'objectif
objectivement

comme s'il demandait des comptes
l'arme au pied
larmes au bord de tomber

la guerre vieillit les corps
éteint les âmes
par à-coup

dans le dos

des hommes qui tombent
de leur vingt ans

vingt ans qui s'ajoutent
un million quatre cent mille fois
aux vingts ans des hommes debout
couchés dans les tranchées

toutes ces humanités perdues
se croisent
dans les yeux de mon grand-père
qui a traversé
un million quatre cent mille fois la mort

il a perdu sa femme
très jeune
de la tuberculose
à trente-sept ans

il est resté seul
avec quatre enfants

s'est remarié
sans trop d'amour
à recevoir
à donner peut-être

je ne sais pas

je ne me souviens pas
de nos voix mélangées

je me souviens
de ses larmes incrédules
au décès de son fils
mon père

il avait survécu
à la mort d'un million quatre cent mille camarades
ne survivrait pas
à cette mort de trop

qui fit déborder le sang
dans son crâne

il me reste de lui
aujourd'hui
un vieux fauteuil en osier

dont
aujourd'hui
je vais me séparer

le fauteuil s'écroule sur lui-même
va se taire
mais pas sans me faire
avouer avant le grenier

ce poème

qui tente
en ce jour d'hiver 2014
d'écouter mon grand-père
né un soir d'été 1894

une mauvaise année

elle le verrait vingt ans plus tard
s'enrôler pour la mobilisation générale
de la mort générale

pour rien.






Et puis, celui-ci parce qu'il me touche beaucoup...



Un ancien enfant


Quand un homme pleure
il est seul
souvent seul

au bout d'une chanson
qu'il écoute en boucle

comme pour s'y pendre

il est seul
souvent seul

au bord d'une fenêtre
où il regarde

le ciel
le ciel
le ciel

comme s'il regardait
vraiment
le ciel

quand un homme pleure

ses larmes
viennent de loin

si loin
si loin
si loin

du ciel

si profond
si profond
si profond

qu'y a-t-il au fond
qu'y a-t-il au loin
de cet homme qui pleure ?

sinon
toujours
le petit garçon

qui attend

espère
toujours

renaître

une fois

une fois pour toutes
de sa naissance.




Il y en a tant d'autres, dont un sur le magnifique adagio de Samuel Barber et puis ces quelques lignes encore :

"L’écriture, c’est la solitude et l’absence. La scène, c’est la présence, le partage. J’ai besoin de ces deux chemins. "

« Modifié: 12 août 2018 à 00:14:46 par Ashka »

En ligne Ben.G

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Re : [Poésie]Une île en terre (Yvon Le Men)
« Réponse #1 le: 11 août 2018 à 23:26:53 »
* note le livre dans son carnet *



j'aime beaucoup beaucoup le troisième poème !!!!
Être sur la route sans avoir quitté la maison,
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- Victor Segalen

Mon paradoxe de singe

Hors ligne Ashka

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Re : [Poésie]Une île en terre (Yvon Le Men)
« Réponse #2 le: 12 août 2018 à 00:39:23 »
(J'ai complété le poème "le fauteuil de mon grand-père" dans le 1er message et contente, Ben.G, que ça te touche !  :))

Et voici le poème que j'ai trouvé intéressant parce qu'il évoque la musique que j'ai mis en lien ci-dessous (attention, c'est poignant mais aussi très profond) :


Adagio pour cordes de Samuel Barber



Contrepoint, 2
"en écoutant l'adagio pour cordes de Samuel Barber"


Ici
le sourire
ton sourire

là-bas
les larmes
tes larmes

toujours au pluriel

la première tombée
de ton enfance

du grenier
à la cave

versée sans savoir
à quoi elle servirait

à qui elle parlerait

puis la seconde
qui brillait
à la lumière des lucarnes

quand tu regardais le ciel
la tête
à la renverse

les notes de Samuel Barber
toujours au pluriel
comme tes larmes

coulent l'une derrière l'autre
se mélangent
se composent en chagrin
en musique

tes larmes
qui
si elles ne tombaient pas
dehors
tueraient dedans

Les notes de Samuel Barber...
et ta vie
n'est plus tout à fait la même

surtout dans la cave
de tes larmes.






« Modifié: 13 août 2018 à 22:15:45 par Ashka »

Hors ligne Manu

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Re : [Poésie]Une île en terre (Yvon Le Men)
« Réponse #3 le: 18 août 2018 à 09:21:15 »
Bonjour ashka  :)

J'ai beaucoup aimé le poème un ancien enfant.

Merci pour la découverte.

 


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