Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
12040 caractères avec le spolier. Faut-il mettre ceci dans les textes longs ?
Du soleil plein les yeux Le vaisseau spatial poursuivait sa route, sans personne à bord. C’était le fameux engin envoyé dans l’espace par les Américains au cours de cette deuxième moitié du XXe siècle où avait pris naissance l’astronautique. Persuadés que la vie, sous une forme intelligente, existait sur d’autres planètes mais n’en ayant aucune preuve, ils avaient lancé ce vaisseau, simple carlingue bourrée d’instruments de navigation. Mais sur la paroi extérieure, ils avaient gravé ce qui, selon eux, devait servir de signes de reconnaissance entre deux civilisations intelligentes : un homme et une femme nus, le théorème de Pythagore et une ou deux autres formules mathématiques soi-disant universelles. Les extra-terrestres, s’ils existaient, se rendraient compte ainsi qu’ils n’étaient pas les seuls. Un peu vexés de rester ignorés des habitants des étoiles, les Terriens allaient à eux.
Le vaisseau était programmé pour une course sans fin, jusqu’au bout de l’univers, si tant est qu’il en ait un. Einstein ayant dit que l’univers était courbe, on pouvait supposer qu’après un nombre incalculable d’années, le vaisseau reviendrait à son point de départ. À moins qu’il ne se désintègre en cours de route, sous l’effet de quelque phénomène inconnu, les ingénieurs de la NASA ne se targuant pas de tout savoir. Une bouteille à la mer...
Ces scientifiques ne pouvaient imaginer toute la poésie de cette émouvante expérience : dans l’espace incommensurable, vide, froid, noir et silencieux, progressait lentement une carlingue fuselée, témoin avancé d’une civilisation lointaine, d’une terre depuis longtemps disparue, à tant d’années-lumière. Tentative naïve et belle à l’image de ces humains trop humains. L’espace recélait d’innombrables dangers et ces peuples inconnus qu’ils imaginaient leurs frères en intelligence et en savoir, se révèleraient peut-être des êtres cruels, en-deçà ou au-delà de toute compréhension. Peut-être ignoreraient-ils l’engin, par incapacité ou mépris. À moins qu’ils fussent leurs égaux. Mais tant de planètes et de galaxies... Une chance sur un milliard. Eh bien, les humains avaient tenté cette chance. Mais ils ne surent jamais les aventures qui arrivèrent à ce vaisseau.
~ Première Aventure ~ Évité de justesse par la météorite, il fut toutefois perturbé par le vent magnétique, opérant plusieurs tours sur lui-même et, oscillant encore, reprit sa trajectoire légèrement modifiée. À l’intérieur, certains objets mal fixés, déjà dérangés lors du lancement, avaient quitté leur support. Rien de bien grave, les ustensiles quotidiens des humains placés là pour corroborer les dessins de l’extérieur, ainsi qu’un ouvrage de physique nucléaire traduit en esperanto [

] et des photographies de la Terre prises par satellites. Mais le pilote automatique, un ordinateur complexe, continuait son petit bonhomme de travail, allumant régulièrement des clignotants rouges ou verts et bourdonnant sans à-coups.
Soumis à l’apesanteur, le livre, les photographies et autres ustensiles se balançaient mollement, se heurtant quelquefois légèrement, repartant dans une autre direction, tout cela comme une interminable danse au ralenti. Soudain, les objets se précipitèrent vers le sol : c’était le début de la...
~ Deuxième Aventure ~ Le vaisseau venait d’entrer dans le champ d’attraction d’une exo-planète qui gravitait autour d’une de ces innombrables étoiles, toutes autant de soleils, qui formaient la Voie Lactée. Junon avait bon dos : on lui attribuait l’origine de cette nébuleuse mais pas la moindre trace de lait, ni du nourrisson Vulcain, mais des myriades de corps célestes, sombres ou brillants ; et c’était déjà miracle que le vaisseau ne se fût pas fracassé contre eux. Il ralentissait peu à peu et resta bientôt totalement immobile, peut-être trop léger pour pénétrer dans l’atmosphère de cette planète qui, pourtant, avait stoppé net la valse des objets. En même temps, l’ordinateur cessa de bourdonner et les lumières s’éteignirent, plongeant la cabine dans le noir absolu.
Mais à l’extérieur, quel spectacle !
La paroi luisait comme de l’argent sous l’effet de rayons lumineux émanant du sol de la planète, soixante kilomètres plus bas, centre d’un prodigieux ballet aérien. Dans le noir sidéral se détachaient clairement les deux silhouettes humaines et les formules mathématiques sur lesquelles convergeaient les faisceaux de lumière.
Aussi soudainement que cela avait commencé, les lumières disparurent, l’ordinateur recommença à bourdonner, les voyants à clignoter et le vaisseau, sur une brusque poussée, s’élança vers le ciel.
Mais hélas, pas le moindre cosmonaute pour constater l’événement, le commenter, voire l’expliquer. Les Américains avaient commis là une erreur. Mais qui aurait accepté cette course sans fin dans l’univers ? Sans compter que la vie humaine a des limites, et il serait mort depuis longtemps, ce cosmonaute audacieux. On n’avait pas encore résolu le problème de ces distances monstrueuses, ni inventé le sommeil artificiel.
Bien sûr, un écran était monté qui, en principe, devait renvoyer à Cap Kennedy toutes les images de ce voyage. Mais la terre, trop loin désormais, ne recevait plus rien. Les ingénieurs préposés à la surveillance des écrans récepteurs s’ennuyaient ferme. Ils n’y passaient que quelques mois d’ailleurs, sous peine de dépression, et se succédaient au fil des années. Finalement, le poste avait été supprimé : plus personne devant l’écran qui restait pourtant branché – savait-on jamais ? -. En passant, on y jetait un vague coup d’œil par acquis de conscience. Au fils du temps, on oublia sa fonction. Seuls les plus anciens s’en rappelaient l’utilité. À la mort du dernier témoin de cette époque héroïque, ce fut l’oubli total, sauf dans les archives. Sur terre, le vingt et-unième siècle s’achevait. On avait conquis Mars, Vénus et Neptune. Depuis longtemps, la Lune servait de base de lancement vers les espaces interplanétaires. Le ciel était sillonné de navettes, fusées et vaisseaux hautement perfectionnés. Le grand chic était de posséder une résidence secondaire sur la Lune où on passait des week-ends amoureux, à se poursuivre au clair de terre.
Mais un homme et une femme, nus, lancés dans l’espace, préparait un autre avenir... [Remarque : j’ignore lequel, j’ai dû changer mon fusil d’épaule en cours de route, je suppose.]
~ Troisième Aventure ~ Encadré par trois disques plats surmontés d’une coupole, le vaisseau avançait toujours, imperturbable. Et cette impassibilité surprenait ses poursuivants qui d’abord hostiles et agressifs, se contentaient désormais de le suivre avec curiosité. Ils n’iraient plus bien loin d’ailleurs, arrivant aux confins de leur galaxie, s’approchant de la frontière interdite. Tout à loisir, ils observaient les étranges hiéroglyphes gravés sur la paroi, des signes totalement incompréhensibles. Les spécialistes eurent beau fouiller dans leur mémoire, impossible d’y trouver un sens. Quant aux ordinateurs, ils restèrent tout aussi muets, leurs circuits ne permettant pas d’analyser des données étrangères, sans aucun rapport avec celles qu’on leur avait inculquées. Les pupitreurs étaient incapables de les programmer correctement, ignorant comment traduire ces dessins. Ils connaissaient certes l’existence d’autres univers, mais celui-ci paraissait si éloigné du leur, qu’ils abandonnèrent sans plus de regret le vaisseau à son destin.
Ils rebroussèrent chemin, tandis que l’engin poursuivait sa course solitaire vers la frontière interdite. Ils l’avaient prévenu des dangers mais doutaient d’avoir été compris : nulle réponse, nulle réaction, pas plus que lors de l’attaque initiale. Et il disparut, sans plus de trace de leur rencontre que l’impact d’un laser qui avait anéanti l’arrière, sans que cela le gêne outre mesure : des compartiments étanches, sans doute...
Sur terre, on avait résolu le problème posé par les voyages intersidéraux en plongeant les cosmonautes dans le sommeil. Ils se réveillaient une fois arrivés au but. À proprement parler, ce n’était pas un vrai sommeil, plutôt une hibernation : les corps continuaient à vivre végétativement. De cette manière, la Terre put coloniser en quelques siècles les planètes gravitant autour d’autres soleils...
~ Quatrième Aventure ~ Le vaisseau avait franchi la frontière interdite. Mais à lui, tout était permis : son but n’était-il pas de toucher, quel que soit le danger, un univers intelligent ? D’ailleurs, pour lui, le danger n’existait pas. Que risquait-il, en effet ? D’être abattu, désintégré ? Personne n’en pâtirait, même pas ces Terriens oublieux...
Du reste, cette galaxie nouvelle, soi-disant interdite, ne semblait pas s’émouvoir outre mesure de sa présence. Rien ne se passait.
Évidemment, elle présentait des signes bien particuliers qui la distinguaient de toutes celles traversées jusque-là : le vide sidéral était blanc, et les étoiles noires. L’engin, au lieu d’avancer, reculait. Il avançait en reculant, si tant est que ce soit possible. Mais dans cet univers, apparemment, cela l’était. Et, en reculant, il n’en sortait pas, il progressait régulièrement au contraire. Difficile à concevoir, et pourtant... Et lui-même changeait de couleur, s’assombrissant de plus en plus jusqu’à se transformer en un bolide noir. Car oui, il avait aussi accéléré sa vitesse. Quant à l’intérieur ? Le livre, les photographies et les objets divers avaient regagné leur support. Les lumières vertes clignotaient en rouge, et les rouges en vert. Le reste était à l’avenant : tous circuits inversés, l’ordinateur calculait à l’envers. Car tel était l’univers contraire, le monde négatif. Qu’y serait-il devenu, le cosmonaute audacieux ? Peut-être un enfant, un bébé, un embryon ? Et au-delà de l’embryon, un œuf, une cellule, un atome ? Et au-delà de l’atome, un proton, un neutron, un électron ? Et au-delà ? Dommage qu’il ne fût pas là, ce cosmonaute ! Il aurait pu apporter quelques éclaircissements sur l’antimatière. De plus en plus vite, le vaisseau fonçait à l’envers dans une galaxie sans fin. Dans une lumière aveuglante, il frôlait des soleils noirs dont il était comme le petit frère turbulent, mais si courageux...
* * *
À Cap Kennedy, l’écran oublié transmettait enfin des images. A-ONE, le chef de la base, fut le premier à les remarquer et en informa ses subordonnés qui ne surent que répondre. Ils passèrent un bon moment à essayer de deviner la signification de ce spectacle étrange, une fusée sans nul doute, l’un de ces engins anciens tels qu’on les fabriquait au début de la conquête spatiale, mais qui, à une vitesse vertigineuse, se rapprochait de la Terre... BE-TWO, dépêché aux Archives, en revint avec un gros dossier qu’ils compulsèrent frénétiquement. Étonnants, ces ancêtres...
Ils créèrent un anti-champ afin de freiner l’engin qui atterrit en douceur, là même où il s’était envolé, un millénaire plus tôt. A-ONE examina avec respect et émotion ce témoin d’une époque révolue qui apportait la preuve que l’univers était courbe, une preuve bien tardive : la Quatrième Expédition l’avait démontré, et en moins de temps.
Le soleil dans les yeux, il observait cet homme et cette femme grossièrement dessinés mais qu’il trouvait beaux. Bien sûr, il en avait déjà vu, au Musée. Mais ceux-là lui paraissaient plus intéressants, en provenance directe du passé, après un si long voyage semé de tant d’embûches...
Du soleil plein les yeux, il déchiffrait les équations enfantines qu’on inculquait désormais dès la naissance, ce langage mathématique devenu universel. À l’intérieur de la carlingue, il feuilleta le livre écrit dans une langue inconnue et manipula avec précaution les divers objets : tout irait au Musée.
À pas lents et lourds, il regagna la base. BE-TWO, qui voulait le questionner, fut vertement rabroué. A-ONE, inexplicablement, se sentait malheureux. Il s’installa pourtant à sa console et poursuivit mécaniquement sa tâche quotidienne.
BE-TWO, vexé, s’attarda au foyer avec les vacataires. Ils parlaient tous de l’arrivée du vaisseau. Stupéfiant ! D’intelligence un peu courte, Be-TWO ne voyait pas en quoi et n’eut pas le temps de l’apprendre : un haut-parleur le réclamait déjà à son poste. Il s’y rendit en traînant les pieds. De sa place, il apercevait A-ONE de dos, son long torse élégant et son crâne lisse. Sans aucun doute, le chef était une réussite : pas étonnant qu’il fasse des ravages parmi les chercheuses du Centre ! Mais il ne se tenait pas aussi droit que d’ordinaire, les épaules voûtées et la tête basse. Pas en forme... Il l’appela :
- Oui ?
- Quelque chose ne va pas ?
- Je vous ai déjà dit de me laisser tranquille !
- C’est que... Vous avez bien que je suis chargé de la maintenance et qu’à la moindre défaillance, je dois en faire part au service de soins...
- Je fonctionne parfaitement. Mêlez-vous de ce qui vous regarde !
- Je doute que vous soyez en parfait état de marche. Votre attitude est suspecte. Veuillez vous tenir correctement, sinon je serai obligé d’intervenir.
A-ONE se redressa, lui lançant un regard furieux. Et Be-TWO reçut du soleil plein les yeux.
Le soir-même, il dévoila son inquiétude à l‘infirmerie. A-ONE fut aussitôt saisi, allongé sur une table de soins et démonté, pièce par pièce. Chaque rouage fut examiné et minutieusement huilé. On remplaça l’organe défectueux, une petite valve au cœur. Et on rebrancha A-ONE qui quitta gaillardement la pièce, frais et dispos.
Mais il n’y avait plus de soleil dans ses yeux. Et il ne sut pas que pour la première et dernière fois de sa vie de robot, il avait éprouvé une émotion humaine.