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Dans la petite salle de l’assemblée les enfants qui s’étaient regroupés pour écouter l’histoire de mon vieil ami ont soutenu le silence quelques instants ; leurs yeux fébriles, attentifs, cherchaient où avait bien pu aller la rêverie qui les avait maintenus. Moi je cherchais la petite Lisa entre les arrières de crânes toujours plus clairs, de l’automne évaporé aux blonds translucides, qui laissent presque transparaître leurs nuques plus que blanches, pâles, de larves. Luisantes. Je navigue entre les profils inertes, et les yeux noirs, aux croisés des attributs de la jeunesse de ce pays. De ce village ; de ce micro-monde. À mi-chemin entre les ongles diaphanes, les corps placides et les visages flasque, et les yeux hagards, moi je cherche la rougie ; le rosé des serpentins de la jolie qui m’appartiennent. Leur géniteur dans la salle d’à-côté, au bar ; c’est lui qui les a amenés ici. Les serpentins.
Je m’approche d’Ardeo pour le saluer, il ouvre un peu grand la bouche, a l’air jovial, ce soir ; mais je n’entends rien. Je ne l’entends que se fondre en remerciements, en excuses bredouillées, en remerciements ; d’une voix qui a son ton, d’une voix qu’il ne module pas ; d’une voix qui ne le touche pas. Lui ni personne. Voilà le sort de ceux qui ne remercient pas. La reconnaissance est un don précieux. Il faut louer son débiteur. L’indifférence en est un encore plus rare. Ne pas se tarir en redevances, jusqu’au remboursement du service rendu. Sinon nous sommes condamnés à ne plus rien dire. À ne plus être que torrent d’excuses, sans cascade. Nul ne vit, sans cascade.
Et Ardeo est mort. Mais il conte quand même, car je serai toujours vivant. Il en va de même pour tous les mondes.
Je récupère Lisa, je vais la ramener chez elle. Il est trop tard, son père ne pourra pas l’accompagner ; et c’est pour cela que je suis là.
Dans cette région des horizons des imaginables les enfants sont des larves, et les adultes ne se souviennent pas. Ils voient leurs progénitures, papa, comme maman, naître toute blême au terme d’une attente beaucoup trop longue, au final d’une torture partagée, et ils posent leur tête entre leurs mains, leurs pattes, coulants appendices, visqueux ou rêches ; et ils pleurent, terrorisés. La chose entre les membres inférieurs, oblongue ou amorphe, tâte les écailles, la peau, les chitines et les muqueuses ; au contact filandreux humide ils prennent crainte, ils deviennent fous.
De peur, naturellement ; ils ont oublié. Ils sont pourfendus d’un organisme parasite. Il ne naît d’intérêt de folie rationnelle.
C’est ainsi. Il est des mondes où la chance a joué contre les mécanismes évolutifs pour l’emporter. Tous, au prix d’acceptation immonde ; de la terreur du vide. Il est des villages dont les habitants oublient à l’accouchement la nature d’un enfant. Un dysfonctionnement. Il en est même qui ne se souviennent jamais. En sus sais-je donc quoi ? Il en existe une infinité.
Et des infinités d’infinités ; encore plus vastes.
La petite Lisa a neuf ans. Alors qu’elle s’émerveille à se perdre dans les astres tournants du chemin de son retour chez elle, elle détourne son regard du plafond terrestre pour déposer sa fine poussière sur moi. Elle est si petite, son univers n’a que des hauteurs. Pendant qu’elle marche à mes côtés, pendant qu’elle me demande entre la timidité et l’inspiration de partager avec elle un autre être, ou un morceau, le mien, en compagnie de son souvenir de Tom, de son image de la Lune, son père joue à s’enlacer de sa boisson. Elle se rappelle encore de tout, il se fond de régresser pour repalper un peu d’une blancheur d’âme qu’il crut un jour sienne ; elle suçote ses poignets, pour pas qu’ils s’en aillent, elle me connaît un peu.
Quand nous eûmes fini de converser de Tom, du conte de l’âme en dam, ma jeune escorte fut prise d’une envie d’intérêt. Elle observa ma peau grisâtre, ma stature, et ma morphologie, ses à-pics, ses à-cornes ; les à-crocs. D’un air de défi, appréhensive de complicité, elle m’interrogea :
« D’où viens-tu ? »
D’une moue circonspecte, qui guettait ma réponse. Je lui demandais souvent quelques frivoles, pour l’amuser, lui tenais compagnie ; « elle avait bien le droit », criaient ses prunelles. Je détestais cela.
« Je viens de ce monde ; d’ici.
- Menteur. »
Cette complicité mal placée, cette présomption de connaissance de cause, sont exécrables.
« Présomptueuse ? »
En voici une bonne question.
« Tu ne ressembles à rien d’ici, tu parles trop bien, tu trompes tout le monde ; allez, dis-moi : d’où tu viens vraiment ? »
En voilà un bien mauvais faux-pas ; tu es bien hors de tes capacités en répondant à une si belle question.
Je me suis un peu irrité.
Le for intérieur ne dispense pas la déconvenance à la mienne. Je ne suis pas convenu. Alors le sentiment monte, jaune, grimpe, escalade le petit muret d’une conscience si méprisée pour émerger dans un flot de vie évidée de ses pensées.
Je le laisse faire, il faut l’évacuer.
C’est fou comme les cils sont beaux, dans le drapé si coloré d’un coin de l’œil du soir d’un monde que nous quittons. Vous. Moi.
Il fait si bon.
Ils sont des plaisirs trop intenses.
Ils s’évacuent.
Je me laisse déchirer la mâchoire de ma petite compagnie ; méticuleusement, dans un petit bruissement de clapots aux jointures encore moelleuses de ses petits os. Dans l’agitation, et un peu d’effroi, de milliers de petits êtres inexistants, insignifiants, qui remuent en vagues ; son sang. Ils sont l’attendrissante logorrhée qui suinte en chacun de nous ; la sienne est nacre, aux reflets d’éclats ; comme la mienne est grise. Comme je m’y noie.
Comme la vôtre n’est pas.
De mon pouce, sa gorge, se serre mais rien n’en sort. Le son, comme le fluide, est l’âme ; est aspiré, pourléché, dévoré, délecté.
Je le laisse d’y imprégner.
C’est fou, comme les choses sont distantes, vues d’ici.
Absorbée, liquéfiée, dépitée, en pleurs, figée, son univers cesse de bouger.
Évacuée. En mon pouce.
C’est fou.
Je suis le Dévorreur. Je suis celui qui mange.
Je suis celui qui mord.
Je suis avec celui qui meurt.
Je suis avec celui qui meurt.