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26 août 2019 à 09:09:18

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Auteur Sujet: Histoire de la révolution russe (Léon Trotski)  (Lu 1358 fois)

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Histoire de la révolution russe (Léon Trotski)
« le: 08 février 2018 à 23:31:53 »
avertissement : ça parle d' Histoire de la Révolution russe, mais plus globalement de l'oeuvre et du style de l'auteur  8)

Léon Trotski (1879-1940)

Mauriac, Gracq, et moi. On est au moins trois. Oh, y en a sûrement plein d’autres. Qui trouvent que Lev Davidovitch Bronstein, dit Trotski, le révolutionnaire russe, fondateur de l’Armée rouge, assassiné par un homme de main de Staline en 1940 à Coyoacan au Mexique, était un très grand écrivain (1).

Sa vie.
Trotski est né en 1879 en Ukraine, dans une famille de propriétaires terriens. Tout petit déjà il est fort à l’école. Adolescent il part étudier à Odessa, où il est logé chez un oncle. Il rencontre des militants et là commence son engagement révolutionnaire. Il joue un rôle de premier plan dans la révolution de 1905 puis dans celle de 1917, puis dans les premières années de l’Etat soviétique. Après la mort de Lénine, il est petit à petit marginalisé par Staline, jusqu’à ce que celui-ci le contraigne à l’exil puis le fasse assassiner.

Son chef-d’œuvre : Histoire de la révolution russe
Le propos : un événement historique vu d’avion et vu à hauteur d’homme
Deux tomes épais, qui après quelques pages de présentation de la Russie début 1917, racontent les dix mois entre février et fin octobre.
Forcément, dans ce livre, y a du souffle. La révolution, Trotski y était, et ça se sent. Il y a du souffle, des développements plein d’ardeur, et des détails savoureux. Et aussi des réflexions théoriques, philosophiques, historiques, rigoureuses et stimulantes. Trotski est très à l’aise pour faire des va-et-vient entre des petites anecdotes suggestives et des analyses sociologiques et politiques ; entre des portraits de tel Russe anonyme ou de tel grand dirigeant, et des considérations sur l’évolution des sociétés humaines depuis des millénaires. Il y a des choses vues au microscope, des choses vues au contraire de très loin, avec une grande « hauteur de vue » comme on dit. Les passages un peu enflammés ne tombent jamais dans le lyrisme ou le grandiloquent - ça s’arrête à chaque fois bien avant que ça devienne too much.

La langue, le style, le ton
Globalement il a un ton direct, un côté « droit au but ». Comme tous les grands écrivains sans doute, les choses simples, il les dit simplement. Et comme tous les grands écrivains aussi sans doute, les choses compliquées aussi il parvient à les dire de manière pas trop compliquée, même quand il aborde des questions théoriques, sur l’histoire, la philosophie de l’histoire, le matérialisme dialectique, etc.

Comme tous les grands écrivains aussi, il a des incipits qui déchirent.
J’adore la première phrase du premier paragraphe du premier chapitre du premier tome : « Le trait essentiel et le plus constant de l’histoire de la Russie, c’est la lenteur de l’évolution du pays, comportant comme conséquence une économie arriérée, une structure sociale primitive, un niveau de culture inférieur. » C’est plus long que Longtemps je me suis couché de bonne heure ou que Aujourd’hui maman est morte, mais ça pose ; ça va à l’os.
Dans le même genre, incipit de la préface du tome II : « La Russie a accompli si tard sa révolution bourgeoise qu’elle s’est trouvée forcée de la transformer en révolution prolétarienne. » Là aussi phrase presque lapidaire qui résume à peu près toute la thèse historique de Trotski – et aussi, en un sens, de Lénine disant à partir d’avril, en substance, « ce n’est pas parce que la Russie est un pays arriéré par rapport aux grands pays industriels qu’elle doit se contenter d’une révolution bourgeoise genre 1789 ; c’est au contraire parce que la Russie est un pays « en retard » qu’elle est en situation de passer directement d’une structure sociale proto-industrielle, pleine de résidus du féodalisme, à un régime socialiste ».

Il y a beaucoup de drôlerie et d’ironie chez Trotski. Il théorise d’ailleurs brillamment sur l’ironie, en quelques mots, dans la préface du tome II : en partant d’une comparaison drôle et suggestive entre les mencheviks et une héroïne de Dickens, il dit qu’il y a une « ironie purement individualiste », « léger nuage d’indifférence », qui est « un des pires aspects du snobisme » ; mais aussi une ironie dans les rapports sociaux que l’historien, comme l’artiste, a non seulement le droit mais le devoir d’exprimer.

Histoire de la révolution russe se lit comme un roman, vite et bien. Concernant la taille du livre, Trotski écrit dans la préface du tome II : « Telle héroïne de Proust a besoin de plusieurs pages raffinées pour arriver à sentir qu’elle ne sent rien. Nous pensons que nous pouvons, au moins à droit égal, réclamer de l’attention pour des drames collectifs qui, dans l’histoire, sortent du néant des millions d’êtres humains, transforment le caractère des nations et s’insèrent pour toujours dans la vie de l’humanité. »

Autres livres
Ma vie est un très beau livre aussi. Autobiographie standard, où Trotski parle de 1917 certes, mais aussi de son enfance à la campagne, sa jeunesse d’étudiant rapidement politisé et révolutionnaire, son exil imposé par Staline.
L’excipit est hyper stylé. Il cite dix lignes de Proudhon. Alinéa. Puis : « Bien que tout ceci ait un certain goût de pathétique écclésiastique, ce sont de belles paroles. Je les signe. »

(j’ai jamais vu ce procédé (finir sur « je les signe ») ailleurs, et franchement à la page 672 d’un beau bouquin… ça a la classe).

Tous les autres textes de Trotski sont moins brillants d’un point de vue littéraire, car écrits davantage dans l’urgence. Mais Littérature et révolution est pas mal quand même : ça compile des textes hyper intéressants sur les conceptions matérialistes dialectiques de l’art, la création artistique, la littérature. Ça peut intéresser encore aujourd’hui à mon avis n’importe quel étudiant en lettres et en histoire de l’art. Ça a un siècle, et ça reste fin, puissant, et stimulant.

Si politiquement vous êtes fan des bolcheviks, ça vous aidera à tripper à la lecture de ces livres ; mais aucune adhésion indispensable. (Mauriac et Gracq n’étaient pas des bolcheviks de fer, et aimaient la prose de Trotski). Ça peut se lire pour le plaisir de l’histoire ; et ça peut se lire pour le plaisir de la langue.

(1) Mauriac (dans Mémoires intérieurs) et Gracq (dans Lettrines) disent le bien qu’ils pensaient des talents d’écrivain de Trotski.



Extrait du premier tome d’ Histoire de la révolution russe (Chapitre 9, « Le paradoxe de la révolution de février »).
Séance du 27 février à la Douma (parlement russe), quatre jours après le début de la révolution de février :

« Milioukov n’acheva pas son discours, que, d’ailleurs, il n’avait commencé qu’avec l’idée de le terminer avec rien, car voici Kérensky qui se précipite dans la salle, fortement ému : une immense foule de peuple et de soldats, annonce-t-il, s’avance vers le palais de Tauride, et cette multitude a le dessein d’exiger de la Douma qu’elle prenne le pouvoir entre ses mains !… Un député radical sait exactement ce que réclament les puissantes masses populaires. En réalité, c’est Kérensky en personne qui exige, pour la première fois, que la Douma prenne le pouvoir — cette Douma qui, au fond de l’âme, espère toujours que le soulèvement sera réprimé. La communication de Kérensky provoque « un trouble général » et il y a « des regards effarés ». Cependant, il n’a pas eu le temps de terminer qu’il est interrompu par un huissier de la Douma, accouru tout épouvanté : des détachements de soldats, devançant les autres, se sont approchés du palais, n’ont pas été admis à l’entrée, par les hommes du poste, le chef de garde serait grièvement blessé. Une minute après, il se trouve que les soldats se sont déjà introduits dans le palais.
Plus tard, il devait être dit, dans des discours et dans des articles, que les soldats étaient venus saluer la Douma et lui prêter serment. Mais, pour l’instant, c’est chez tous une mortelle panique. Le flot leur monte à la gorge. Les leaders chuchotent entre eux. Il faut gagner du temps. Rodzianko se hâte de mettre aux voix la proposition qu’on lui a suggérée de constituer un Comité Provisoire. Acclamations. Mais tous n’ont que l’idée de déguerpir au plus vite, il ne s’agit guère d’élections ! Le président, non moins terrifié que les autres, propose de confier au Conseil des doyens la tâche de former le Comité. Nouvelles approbations bruyantes du petit nombre de députés restés dans la salle : la majorité a déjà trouvé moyen de s’éclipser. C’est ainsi que réagit d’abord la Douma dissoute par le tsar devant l’insurrection victorieuse.
Pendant ce temps, la révolution, dans le même édifice, mais dans un local moins décoratif, créait un autre organe de pouvoir. Les dirigeants révolutionnaires n’avaient là rien à inventer. L’expérience des soviets de 1905 s’était gravée pour toujours dans la conscience ouvrière. A chaque montée du mouvement, même au cours de la guerre, l’idée de constituer des soviets renaissait presque automatiquement. Et, bien que la conception du rôle des soviets fût profondément différente chez les bolcheviks et les mencheviks (les socialistes-révolutionnaires n’avaient point à ce sujet de ferme opinion), la forme même de cette organisation était, semble-t-il, hors de discussion. Les mencheviks, membres du Comité des Industries de guerre, que l’on venait de tirer de prison, se rencontrèrent au palais de Tauride avec des représentants actifs du mouvement syndical et de la coopération appartenant à la même aile droite, ainsi qu’avec les parlementaires mencheviks Tchkhéidzé et Skobélev, — et ils constituèrent sur-le-champ un Comité exécutif provisoire du Soviet des députés ouvriers, lequel Comité se compléta dans la journée, principalement avec d’anciens révolutionnaires qui avaient perdu le contact des masses, mais gardé « un nom ». Le Comité exécutif, s’étant également adjoint des bolcheviks, invita les ouvriers à élire immédiatement leurs députés. La première séance du Soviet fut fixée pour le soir du même jour, au palais de Tauride. Elle s’ouvrit, en effet, à 9 heures, et ratifia la composition de l’Exécutif en y désignant, de plus, des représentants officiels de tous les partis socialistes. Mais là n’était point la véritable signification de cette première assemblée des représentants du prolétariat vainqueur dans la capitale. Des délégués des régiments soulevés vinrent à la séance exprimer leurs félicitations. Dans ce nombre, il y avait des soldats tout à fait incultes, comme contusionnés par l’insurrection et qui tournaient difficilement leur langue dans leur bouche. Mais eux précisément trouvaient des mots dont aucun tribun ne se fût avisé. »

« Modifié: 19 avril 2018 à 21:33:36 par Meilhac »

Hors ligne Rémi

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Re : Histoire de la révolution russe (Léon Trotski)
« Réponse #1 le: 26 juillet 2018 à 00:02:36 »
J'aime beaucoup ta présentation, ça donne envie !

Je pense que je vais me trouver Histoire de la révolution russe et je reviendrai en causer ^^

(tu sais si il y a plusieurs traductions et si l'une est meilleure ? j'ai vu que c'était édité au Seuil et au Point)

Merci

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Re : Histoire de la révolution russe (Léon Trotski)
« Réponse #2 le: 09 mars 2019 à 19:50:12 »
ça me tente aussi ! j'ai lu un peu Lénine, allons voir Trotsky ! ;)
Ta présentation est très intéressante ;)
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Hors ligne Meilhac

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Re : Re : Histoire de la révolution russe (Léon Trotski)
« Réponse #3 le: 10 mars 2019 à 00:49:21 »
ça me tente aussi ! j'ai lu un peu Lénine, allons voir Trotsky ! ;)
Ta présentation est très intéressante ;)
trotski écrivait beaucoup mieux que lénine.
d'où le fait que des gens de droite louaient les qualités littéraires de trotski
donc si tu as trouvé ça intéressant lénine, y a des chances que tu trippes encore °+ en lisant trotski  :)

Hors ligne Amor Fati

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Re : Histoire de la révolution russe (Léon Trotski)
« Réponse #4 le: 10 mars 2019 à 11:16:03 »
cool ! ;) hâte de trouver le bouquin du coup ;)
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Re : Re : Histoire de la révolution russe (Léon Trotski)
« Réponse #5 le: 10 mars 2019 à 14:06:02 »
cool ! ;) hâte de trouver le bouquin du coup ;)

perso je l'avais trouvé d'occase sur internet 8)

 


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