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Auteur Sujet: Michéa  (Lu 424 fois)

Hors ligne Meilhac

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Michéa
« le: 25 décembre 2017 à 04:21:18 »
Salut  :)
J’ai lu Michéa, Le complexe d’Orphée.
Michéa, prof de philo montpelliérain.
C’est un livre anti-progrès. Michéa dit que l’idée qu’il y aurait un genre de « sens de l’histoire », lié au développement technologique, qu’il s’agirait accompagner pour que tout aille de mieux en mieux, est une idée néfaste. D’où le titre (Orphée, c’est un gars, dans la mythologie grecque, qui n’a pas le droit de regarder derrière lui sinon les dieux le punissent), et le sous-titre (La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès). D’après Michéa, c’est surtout l’imaginaire de gauche qui est marqué par l’idéologie du progrès.
C’est aussi, et du même coup, un livre anti-libéral. Antilibéralisme économique, antilibéralisme culturel – qui sont, selon l’auteur, indissociables.
Michéa part d’Orwell, (l’auteur de 1984), dont il est fan, qui se disait « anarchiste conservateur », et qui avait théorisé la common decency (« décence commune ») qui caractériserait « les gens ordinaires ». Michéa, qui se dit anticapitaliste, dit qu’instaurer le socialisme, ça passe par cette common decency. En gros, le socialisme, ce n’est pas une révolution qui découlerait d’un progrès technique (comme dans une lecture (un peu primaire peut-être) de Marx), mais c’est la mise en œuvre et le développement de valeurs qui existent assez spontanément dans les classes populaires. Une politique anticapitaliste c’est donc une politique qui s’appuierait sur cette « décence commune » qui définit ce qui se fait, ce qui ne se fait pas, ce qui est juste (un travail décent, un revenu décent, de la solidarité entre les gens), et ce qui est révoltant et indécent (les parachutes dorés, les rémunérations exorbitantes, l’exploitation, le parasitisme des grands actionnaires).
Ce que cible avant tout le livre de Michéa, c’est la tendance à ignorer ou mépriser cette common decency, ce bon sens populaire. Michéa pourfend le mépris de classe de ce qu’il appelle « la gauche » (éditocrates de Libé, oui-ouistes du référendum de 2005, etc.,). Il pourfend l’idée selon laquelle les « racines » des gens les attacheraient à des habitudes et traditions néfastes et débilitantes.
Du coup dans le livre y a plein de diatribes où il se moque des « béni-oui-oui » du libéralisme et de la mondialisation capitaliste, de ceux qui disent que c’est formidable, que tout le monde il va être tellement plus heureux quand le monde entier ne sera plus qu’un vaste marché dérégulé où tout le monde pourra acheter ce qu’il veut.
Michéa cible le libéralisme économique mais aussi culturel, qui selon lui déstabilise les classes populaires et fragilise les conditions d’existence de la common decency. Et là il pourfend les droits des individus à faire ce qu’ils veulent. Il s’oppose au « sans-frontiérisme ». Et plus on avance dans la lecture du livre, plus le Michéa rebelle anticapitaliste devient un Michéa réac traditionnaliste.

A la fin du livre je me suis dit, Ok je comprends pourquoi Michéa est souvent classé parmi les nouveaux réac’. Son antilibéralisme économique l’amène à se moquer de Jacques Attali et de Steve Jobs ; son antilibéralisme culturel l’amène à se moquer de ceux qui défendent les migrants par exemple.

Pour résumer le michéisme : pour pouvoir être anticapitalistes, il faut être enracinés dans des traditions culturelles. Pour pouvoir être enracinés, il faut s’opposer à tout ce qui déstabilise les sociétés « d’avant », et donc à la marchandisation du monde, mais aussi à la libre circulation des individus, à l’émancipation des individus vis à vis des structures traditionnelles.

Donc oui, Michéa est un réactionnaire. Par moments on croirait entendre Eric Zemmour, ou Finkelkraut. Par moments ça frise le « ah là là les jeunes de nos jours ils veulent tout tout de suite », et il y a tous les lieux communs réac (sur les « casquettes à l’envers », l’école qui laisse les jeunes faire ce qu’ils veulent, etc.). Selon Michéa le libéralisme mondialisé est en train de fabriquer des sociétés où la notion même de limite s’estompe, disparaît, où plus aucune valeur, plus aucune norme ne vient s’opposer à la volonté individuelle de personnes de plus en plus décervelées et aliénées.

Du coup ça donne vraiment envie de lui demander où est-ce que ça a commencé à ne plus bien se passer selon lui. Parce que le fait que les sociétés et les cultures soient déstabilisées par la conquête de nouveaux droits pour les individus ou par le brassage social, ça fait un moment. Les individus ont gagné des droits, notamment les femmes (IVG, droit d’ouvrir un compte en banque à son nom), les homosexuels (mariage). Donner des nouveaux droits (droits de choisir sa vie, de s’émanciper par rapport à des identités assignées et des traditions étouffantes), ça déstabilise les sociétés, c’est sûr. Et il y a besoin de stabilité, d’un certain rapport au temps, d’expériences. Ok. Mais on a envie de dire à Michéa, bah oui, les cultures, les liens de solidarité, ça se tricote jour après jour, tout le temps, depuis la nuit des temps, c’est sisyphéen, bah faut continuer. Opposer les luttes sociales aux luttes sociétales, ça craint, pour qui s’intéresse à l’émancipation des individus. Faut gagner des droits, individuels et collectifs, sociaux et sociétaux, sans opposer ceux qui réclament le droit de se syndiquer, de travailler décemment pour un salaire décent, et ceux qui réclament le droit de choisir leur vie privée, sexuelle, amoureuse, etc. Evidemment y a des contradictions parfois : mais ce serait chouette de les affronter dans leur complexité, plutôt que de se mettre en mode scrogneugneu faut revenir à comme c’était avant.

Le livre a un peu vieilli sur un truc aussi, c’est sur le « la gauche croit au progrès ». Ce que Michéa appelle « la gauche », c’est Macron en gros. Et l’idéologie du progrès continue certes d’être à l’œuvre chez les dirigeants politiques, mais des gens qui adhèrent avec enthousiasme - et naïveté – à l’idée que le progrès technique a forcément des effets positifs, y en a moins qu’avant probablement ; l’ambiance est peut-être plutôt à la résignation (les révolutions technologiques on peut pas les empêcher) qu’à l’enthousiasme. Mais bon ça empêche pas d’attirer l’attention sur ce qu’il y a de malsain dans l’idéologie du progrès.
Y a d’ailleurs toute une tradition marxiste anti-progrès (Walter Benjamin, Daniel Bensaïd, certains auteurs de l’école de Francfort, et d’autres qui ont été étudiés entre autres par Michaël Löwy) qui est hyper intéressante, et qui n’a pas le côté réactionnaire de Michéa.
Et à propos de marxisme, ce qui est impressionnant dans ce livre de Michéa, c’est qu’à un aucun moment où il ne parle de luttes collectives. Alors un anticapitalisme qui ne parle pas de luttes collectives, dans le meilleur des cas c’est un peu désincarné et abstrait.
L’évocation de groupes sociaux concrets s’appuyant sur des situations concrètes et une common decency fait un peu penser à la posture de François Ruffin (le député insoumis qui défend les ouvriers dont les usines se font délocaliser), sauf que Ruffin est très porté sur la lutte sociale, et clairement de gauche, et n’est pas anti-luttes pour les droits individuels.

Remarque sur le style du livre : dans sa manière de se foutre de la gueule de l’idéologie du progrès, y a des moments franchement drôles, un côté « Jean-Pierre Bacri vénère », qui font penser aux tirades misanthropes de Huysmans, aux diatribes de Charlus dans Proust, aux phrases désabusées de Houellebecq, et aussi à Iegor Gran quand il se moque des écologistes, et aussi au journal La Décroissance quand il se moque des croissanssistes et des pro-progrès. Bref y a des passages du livre qui rappellent que tenir des discours désabusés, anti-idéologie dominante et anti-contemporains, ça va parfois de pair avec une espèce d’esthétique de la ronchonnade et du scrogneugneu qui peut être marrante.
Par ailleurs, la manière dont Michéa cite certains auteurs (Mauss, Marx, Gorz, etc.) donne envie de lire de la philosophie.

Bon au final ce livre fait un effet contrasté. Y a un côté déjà un peu daté ; un côté un peu bourrin ; un côté drôle ; mais, surtout, surtout, il y a : un côté franchement stimulant ; et un côté franchement gerbant.

En tout cas j’ai eu la réponse à des questions (c’est qui ce Michéa ? Ceux qui disent que c’est un gros réac, c’est des critiques pertinents ou des grossiers diffamateurs ?) que je me posais depuis quelque temps : yep, Michéa a un côté ultra-réac'.

Heureusement, on n’est pas condamnés à choisir entre Attali/Macron et Finkelkraut/Wauquiez. Y a d’autres voies : essayer de créer de la solidarité entre les gens, de se serrer les coudes, sans adhérer à l’idéologie de la « start-up nation », et sans non plus fantasmer des identités figées.
« Modifié: 25 décembre 2017 à 04:43:36 par Meilhac »

 


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