Salut !
Qui ne tente rien n'a rien, donc bon comme j'aime bien ce texte, j'aimerai bien le présenter pour Malpertuis IX (qui finit le 1er Janvier) ou Étherval (qui se clot le 1er février)
Du coup, lâchez-vous dans les chipotages et dans les critiques, ce sera avec grand plaisir. S'il y a des moments ennuyeux, pas prenants, de l'humour qui ne marche pas, n'hésitez pas à le signaler expressément.
J'ai repris la fin pour la rendre un peu plus "surprenante", mais il est possible que l'on ai un peu l'impression qu'elle est greffée au reste, dans ce cas, surtout, signalez-le !
Sur ce, bonne lecture ! (du moins je l'espère)
Les Matelas Voraces
Monsieur Firmin tira une nouvelle bouffée de sa pipe, savourant le savant mélange d'herbes à fumer, bien loin des cigarettes insipides que l'on pouvait trouver dans le commerce humain. La main posée sur un ventre arrondi par une vie de bonne chère, il contemplait sa petite boutique, que le soleil de cette fin d'après-midi éclairait encore. Il était bien rare de rencontrer des clients passé dix-huit heures et il profitait de ce moment de détente amplement mérité, tout juste avant la fermeture, une heure plus tard. Cependant, une chose sur laquelle il n'arrivait pas à mettre le doigt le tracassait et troublait sa méditation somnolente.
Il n'avait pourtant guère à se plaindre en ce moment, le commerce marchait plutôt bien, son stock s'écoulait naturellement sans qu'il ait vraiment à s'en soucier, de copieux restes de blanquette l'attendaient à la maison et ses chaussettes n'étaient pas dépareillées. Par acquit de conscience, il jeta tout de même un regard à la boutique, sans pour autant aller jusqu'à se lever de sa chaise – consciencieux, mais pas fou, le Firmin. Les stylos autocorrecteurs étaient bien en place dans leurs bocaux, les lampes à éclairage sentimental ronflaient tranquillement sur une étagère en attendant qu'on les allume, les oreillers démultiplicateurs attendaient bien sagement leur tour au fond de la boutique et… Voilà ce que Firmin avait oublié. Les oreillers. Ou plutôt les matelas, mais par association d'idées cela était pareil.
Le commerçant émit un petit grognement alors que toute l'affaire lui revenait à l'esprit. La star de son magasin, les matelas à mémoire de forme, pouvant être modelés dans n'importe quelle apparence – vous comprenez leur succès – avaient depuis quelque temps la fâcheuse tendance de dévorer leurs propriétaires. Ou plus exactement de les gober tout entiers avant de les digérer, ce qui, au regard des familles des victimes, revenait sensiblement au même. Mais ce n'était pas tout à fait cela qui faisait grommeler Firmin. Non, le plus rageant dans toute cette histoire, c'est que là, à cet instant précis, au beau milieu de sa relaxation bienheureuse, il allait devoir passer un coup de fil. Était-ce sa faute si ces fichus matelas se découvraient un certain goût pour la chair humaine ? Ce n'était tout de même pas lui qui mangeait ses clients ! Non, vraiment, ces satanées victimes étaient bien ennuyeuses. Est-ce que de telles choses lui arriveraient, à lui ? Eh bien non, non, il ne se laisserait pas engloutir par son sommier. Ils étaient décidément bien fainéants ces humains, pas même capables de faire un peu de magie dans les moments critiques !
La pipe qui manqua d'être jetée au sol par l'emportement de Firmin lui fit comprendre qu'il était temps de reprendre ses esprits. D'humeur encore bougonne, il se dirigea vers le téléphone, au fond de la boutique. Il plaça sans ménagement le combiné à son oreille et composa un numéro, non sans laisser transparaître tout le dégoût qu'il avait à utiliser ces machines humaines.
Après trois tonalités, une voix enjouée mais sérieuse lui répondit :
« Bonjour, Monsieur Grimaud de chez Bisbilles et Ricochets, que puis-je faire pour vous ?
— Ah, François. C'est moi, Claude.
— Claude ? Mais il est… dix-huit heures trente ! Tu n'es pas à ta boutique ?
— Justement si, c'est bien ce qui me désole. Enfin, si nous pouvions rapidement en terminer, je ne suis pas sûr de pouvoir fumer une deuxième pipe avec ces histoires.
— Oui, oui, bien sûr, qu'est-ce qui te tracasse ?
— C'est le mot. Tu te souviens de mes nouveaux matelas ? Eh bien, j'ai eu un petit problème.
— Ne me dis pas que…
— Si.
— À quand remonte le premier… incident ?
— Une semaine.
— Qui est le fournisseur ?
— Une manufacture en Italie.
— Chez Valgrevini ?
— Oui…
— Je lui ai commandé douze tables volantes la semaine dernière !
— Et moi huit sacs autoportants. Je sais que je suis ton principal concurrent, mais tu dois me sortir de ce pétrin, François.
— Eh bien ça me paraît simple, retire-les de la vente, dit son interlocuteur après une courte réflexion.
— Mais je ne peux pas ! se récria Claude. C'est le meilleur produit que j'ai eu en stock depuis un an ! Quarante en une semaine ! Des matelas !
— Attends, tu veux dire qu'il y a en ce moment quarante matelas carnivores perdus dans la nature ?
— Oui, je suppose, mais c'est bien là le cadet de mes soucis. La Brigade Magique s'en chargera, comme d'habitude.
— Tu oublies qu'ils n'aiment pas trop qu'on vende des appareils magiques dangereux aux humains, Claude. D'habitude, quand c'est un grille-pain qui leur bouffe un doigt, ils ne disent rien, mais là, pour quarante morts… Non, tu dois les retirer de la vente.
— Mais…
— Tu préfères que toute ta clientèle soit engloutie, que la Brigade t'épingle et que ta boutique te soit retirée ?
— …
— Alors retire-les de la vente.
— Bon, bon, je vais y réfléchir. »
Claude Firmin reposa le combiné en se tenant la tête. Décidément, cette affaire était bien plus embêtante qu'il ne l'aurait imaginée. Le retrait des matelas représentait un manque à gagner de deux bons milliers de francs. À ses yeux, les ventes des autres bibelots, qu'il jugeait honorables une semaine plus tôt, lui semblaient désormais bien risibles en comparaison de celles des matelas. Non, vraiment ces foutus matelas qui se découvraient soudain une vocation carnivore avaient bien mal choisi leur moment. Les mots de son confrère l'avaient touché au bon endroit – au portefeuille –, mais il n'arrivait pas à se résigner. Au fond de lui, une envie irraisonnée le travaillait. Une petite voix chuchotait, s'évanouissant dans un murmure dès qu'il tendait l'oreille. Il essaya de la chasser de son esprit, convaincu que les conseils de son ami étaient plus que raisonnables. Mais malgré ses efforts, l'idée faisait son chemin, flattant ses scrupules de commerçant expérimenté. Bientôt, perdre quelques clients, pourvu qu'ils aient grassement payé leurs matelas, ne lui parut plus si grave. Tentant cependant de résister, il alluma sa deuxième pipe sans vraiment y penser. Et peu à peu, la douceur du soleil bas aidant, il s'abandonna complètement à ce plaisir bien mérité, roulant son dos engourdi sur son fauteuil, battant les pieds d'aise. Il ne luttait plus. Un flot de réponses à l'argumentaire de ce cher François lui vint, achevant de noyer complètement ses dernières réticences. La Brigade n'était qu'une bande d'incapables, il leur graisserait la patte si besoin. Quant aux malheureux clients, il n'en était même plus question. L'affaire était réglée, il continuerait de vendre ces merveilleux matelas. Après tout, son collègue n'était qu'un niais. Ou peut-être pas. Après tout, ils étaient bel et bien concurrents. Seul un imbécile suivrait les conseils de son adversaire !
Claude se prélassa encore quelques minutes et le tabac se consuma entièrement. Sa pipe s'éteignit, ses yeux se rouvrirent. Encore bercé par les douceurs de sa somnolence, il se leva, se dirigeant vers la porte. Comme pris de remords, il jeta cependant un dernier regard à sa boutique, croyant apercevoir d'un coin de l'œil une pile de matelas, au fond. Il haussa brusquement les épaules et se détourna, s'en voulant de cet instant de faiblesse.
Le lendemain matin, quand Claude alla ouvrir sa boutique, ce fut du pas décidé de celui qui a pris une grande décision. En effet, les fraîcheurs de la nuit avaient quelque peu refroidi ses ardeurs somnolentes de l'après-midi. Ne parvenant pas à trouver le sommeil, il avait après une dizaine de minutes de recherche effrénée mis le doigt sur ce qui l'empêchait de dormir. Les matelas, les matelas, encore et toujours les matelas. Alors, assis contre son traversin, dans le noir, se triturant le cerveau, il avait fait ses comptes. Et il en était arrivé à une conclusion qui désolait une partie de lui-même : il pouvait très bien se passer de la vente des matelas. Il devait arriver à un compromis entre ses scrupules et son sens des affaires.
Ainsi, lorsqu'il passa la porte de sa boutique pour aller s'asseoir dans son fauteuil, Claude fit la même chose que d'habitude, c'est-à-dire rien. Confortablement installé, il ouvrit son journal avec un sourire satisfait. Il en était arrivé à la conclusion que le mieux était toujours de ne rien faire. Il ne retirait pas les matelas de la vente, mais il n'en faisait pas la promotion non plus. Les deux partis étaient satisfaits. Voilà qui lui paraissait raisonnable, bien plus que de les cesser purement et simplement de les vendre.
Sa tactique se révéla payante et pendant une semaine, il vendit trois matelas par jour. Le dimanche, en épluchant ses recettes de la semaine, il eut un sourire ravi en voyant que leur inévitable diminution n'était pas significative. Les matelas qu'il n'avait pas vendus cette semaine se faisaient certes sentir, mais ceux qui avaient effectivement été achetés aussi. Vraiment, il était certain d'avoir fait le bon choix. Il était dix-huit heures cinq quand il referma son livre de comptes, mais il ne prêta pas attention à ces cinq minutes rognées sur son plaisir quotidien, encore charmé par sa clairvoyance dans l'affaire. Il s'installa comme à son habitude, s'assit, alluma sa pipe. Et ferma les yeux.
Cinq autres minutes passèrent.
Une chose effroyable se produisit alors. Dans le silence de sa béatitude, une petite sonnette résonna dans un carillonnement terrible : la porte du magasin s'ouvrait. À dix-huit heures dix. La porte du magasin s'ouvrait à dix-huit heures dix. Cela n'était pas arrivé depuis quinze ans. Et encore, le vieil homme qui avait alors passé la porte s'était trompé d'enseigne. Personne n'entre chez M. Claude Firmin après dix-huit heures. C'en était presque devenu une règle, malgré l'engageant écriteau « Ouverture : 10H – 19H » accroché à la porte.
Espérant avoir à nouveau un passant perdu en face de lui, Claude ouvrit péniblement les yeux… et observa avec dépit que ce passant n'avait pas l'air perdu du tout. Il n'avait pas vraiment l'air d'un passant non plus. L'homme qui venait d'entrer était assez petit, les cheveux grisonnants. Un homme ordinaire. Une certaine vitalité se dégageait cependant de son visage. Il avait la peau jaunie par l'âge, de laquelle ressortaient un nez crochu et des yeux bleus pétillants, lui donnant l'air d'un gobelin à qui l'on aurait soudain déclaré qu'il était vraiment le plus bel être de la Création. Répugnant. Ses traits trahissaient une singulière envie et une rapacité sans limites. Une envie sans limites d'une singulière rapacité. Il n'était définitivement pas perdu. Il portait une longue veste noire, qui descendait jusqu'à ses genoux, révélant un pantalon de toile beige froissé. Claude ne prêta cependant pas une grande attention à son physique, son regard affolé braqué sur le B rouge de sa veste. Rouge sang. Un fonctionnaire de la Brigade Magique.
Toute la confiance et la bonne humeur qu'il avait accumulées au cours de cette dernière semaine se brisèrent en lui. Il se liquéfia quand l'homme ouvrit la bouche, embrassant la boutique du regard :
« C'est donc ici que se trament les fameux “meurtres aux matelas”… Bonsoir, je me présente : sous-brigadier Truculin, en charge du troisième district.
— Bon… Bonsoir M. Truculin, bégaya Claude, déboussolé par l'air scrutateur de l'homme. Les… les meurtres vous dites ?
— C'est comme ça qu'on les appelle à la Brigade en tout cas. Vous êtes ? demanda Truculin avec un sourire montrant qu'il savait très bien à qui il avait affaire.
— Claude Firmin, tenancier de ce modeste établissement, mais… commença le commerçant avec une voix mal assurée.
— Modeste ? Avec une… « activité » aussi prolifique, je ne me permettrais pas de vous traiter de modeste, mon cher, lui répondit le sous-brigadier d'un ton mielleux.
— Je vends un certain nombre de bibelots, c'est vrai, mais ce n'est qu'une petite boutique et… essaya d'argumenter Claude, dont la voix paraissait de moins en moins assurée à mesure que le regard perçant de son interlocuteur le détaillait.
— Bon, bon, cessons de tourner autour du pot, voulez-vous ? Il se trouve que nous vous soupçonnons du meurtre de… » Truculin sortit un petit carnet de sa veste et en tourna les pages pensivement. « …cinquante-huit personnes, d'après nos dernières estimations. Bien sûr, j'imagine que vous avez quelque chose à répondre à cela. »
Claude était presque satisfait que le sous-brigadier aborde enfin le sujet explicitement. Il retrouva un peu de contenance et expliqua qu'il n'aimait pas être traité de meurtrier sans preuve, qu'il connaissait des gens haut placés dans la hiérarchie et qu'il n'hésiterait pas à les contacter si on continuait à l'insulter dans sa propre boutique. Truculin resta très calme et sortit tranquillement de sa poche une soixantaine de papiers, lui expliquant qu'il s'agissait des reçus des commandes des cinquante-huit matelas achetés dans son établissement, trouvés chez les victimes.
« Et alors ? demanda effrontément Firmin. Sachez que je fournis en objets magiques tout le quartier depuis des années, cela ne m'étonne pas, et je suis plutôt fier que l'on retrouve des traces de leurs achats chez moi au domicile de toutes les victimes. Au moins, elles auront passé une très bonne dernière nuit, mes matelas sont de très bonne qualité !
— De si bonne qualité qu'ils digèrent leurs propriétaires. Abrégeons la comédie, vous êtes accusé de vente d'artefacts mortels à des humains, je ne vois pas très bien comment vous pourriez vous en sortir. »
Le sang de Claude se glaça : cela devenait sérieux, beaucoup trop sérieux. Et il ne voyait pas non plus comment il pourrait s'en sortir. Le commerçant s'apprêtait à balbutier une réponse, lorsque le sous-brigadier, qui arborait un sourire mystérieux et s'était mis à tripoter les bibelots devant lui, reprit la parole :
« Cependant, une pile de reçus peut assez aisément prendre feu… »
Claude le regarda d'un air circonspect. Une lueur d'espoir qu'il n'osait pas encore tout à fait cerner paraissait se dessiner devant lui. L'homme ne semblait cependant pas enclin à continuer sans une réponse de Claude. Il devait rester prudent.
« Je suppose, oui… Je ne voudrais pas… Enfin, que voulez-vous de moi ?
— Rien de bien méchant, je vous rassure, lui répondit le sous-officier tandis que son sourire s'élargissait. Pour vous en tout cas. Je ne vais pas entrer dans d'ennuyeux détails, mais il se trouve qu'un poste de commissaire est à pourvoir dans le district nord, et j'aimerais beaucoup offrir de beaux cadeaux à mes enfants, ce Noël. Vous voyez où je veux en venir ? »
Claude avait bien peur de tout à fait le voir. Il ne dit cependant rien, se contentant de hocher imperceptiblement la tête, son cœur battant la chamade dans ces montagnes russes émotionnelles.
« Je vois que vous êtes un homme intelligent, dit Truculin avec un clin d'œil. Je vous laisse une journée pour réfléchir, voilà mon numéro de téléphone », ajouta-t-il en sortant un petit papier de sa poche.
Avec un petit signe de tête, le sous-brigadier tourna les talons, fermant précautionneusement la porte derrière lui. Claude essaya de reprendre calmement le contrôle de lui-même. Bien qu'il ne soit que dix-huit heures quarante, il abandonna l'idée de profiter des vingt minutes qui lui restaient et décida de rentrer directement chez lui.
Il ne savait plus vraiment quoi faire, à vrai dire. La proposition de Truculin était alléchante, mais il n'était pas sûr qu'il soit bien prudent de l'accepter. S'ils se faisaient attraper, la sanction pouvait s'avérer bien plus lourde qu'une simple saisie de sa boutique. S'il avait bien interprété les insinuations du sous-brigadier, il ne s'agissait plus du meurtre vaguement accidentel de simples humains, mais bien de l'assassinat de magiciens de la Brigade. L'homme voulait assez simplement éliminer ses concurrents au poste de commissaire. Il lui proposait de passer de commerçant roublard à maître assassin. Un grand écart, pour lui qui avait toujours détesté mêler gymnastique et affaires.
Cela n'était cependant pas ce qui le gênait le plus dans le marché. Il avait la douloureuse impression d'être à la merci du fonctionnaire. Avait-il un autre choix que celui d'accepter, en vérité ? Non, et Truculin le savait très bien. En commerçant orgueilleux, il ne pouvait tout simplement pas accepter qu'on lui prenne sa boutique aussi facilement, pour une histoire aussi bête. Et le fonctionnaire l'avait parfaitement compris. Vraiment, il était bien trop malin pour lui laisser les mains entièrement libres. Claude n'avait aucune confiance en ce brigadier corrompu et il y avait de fortes chances qu'il ait déjà prévu de se débarrasser de lui une fois qu'il ne lui serait plus utile. Le négociant n'avait pas d'autre choix : il devait se rendre indispensable à Truculin. Et pour cela, il n'avait pas beaucoup de solutions. Le regard rapace du sous-brigadier était éloquent. C'était un homme d'ambition, il devait jouer là-dessus pour le mettre en confiance et reprendre l'avantage.
Le lendemain, Claude vint assez tôt dans sa boutique, pressé d'en finir. Il ne téléphona cependant pas tout de suite au sous-officier, comme pris par le besoin de réfléchir encore un instant avant d'agir. Il balaya ses doutes d'un hochement exaspéré de la tête. Il prit le téléphone et composa fébrilement le numéro griffonné sur le bout de papier que lui avait donné Truculin. Il reconnut tout de suite la voix du fonctionnaire :
« Sous-brigadier du district est, que puis-je faire pour vous ?
— Monsieur Truculin ? C'est moi, Claude Firmin.
— Ah, parfait, je ne vous attendais pas si tôt ! Vous avez réfléchi ?
— Oui… Claude marqua une légère pause, j'accepte votre proposition.
— Parfait, parfait, je savais bien que vous étiez un véritable homme d'affaires et…
— Mais à une condition », ajouta très rapidement le commerçant.
Le négociant sentit son interlocuteur se rembrunir au bout du fil. N'entendant aucune protestation, il continua, plus détendu : il comprenait à sa réaction que le sous-brigadier avait prévu ce qu'il s'apprêtait à lui demander. Il ne voulut cependant pas vendre tout de suite la mèche, préférant faire mariner un peu le client pour affermir son contrôle :
« Vous briguez le poste de commissaire du district nord… J'y suis né, vous savez, je sais ce que c'est là-bas.
— Mais moi aussi, ne vous inquiétez pas pour moi, lui répliqua sèchement son interlocuteur.
— Commissaire… C'est loin d'être une situation très stable, le quartier est assez dangereux…
— Merci, de vous préoccuper de mon cas, mais je ne compte pas y rester très longt… glissa le sous-brigadier, avant de se reprendre et de continuer. Enfin, quelle est votre condition ? »
Claude jubilait, il avait réussi à renverser les rôles, ne serait-ce que pour quelques instants. Il prit une légère inspiration et répondit enfin :
« Je souhaiterais simplement que notre bonne entente perdure après cette… brève collaboration, je sens que nous pouvons nous être très utiles l'un à l'autre. »
Le fonctionnaire feignit d'accueillir cette proposition de façon mitigée, mais il ne l'accepta pas moins sans conditions. Il fut convenu à mots couverts que le matelas serait envoyé dans une semaine chez le plus sérieux concurrent de Truculin, les autres n'étant, pour reprendre les mots du sous-brigadier, que « des imbéciles qui ne méritaient pas qu'on se préoccupe d'eux ».
En retour, ce dernier vint trois jours plus tard dans la boutique de Claude brûler les reçus sous ses yeux. Ils échangèrent cette fois une franche poignée de main et le boutiquier poussa la familiarité jusqu'à donner une petite tape amicale dans le dos du sous-brigadier à son départ.
Lorsque Claude fut enfin seul dans la boutique, il ne put s'empêcher de sourire. Il se mit franchement à rire quand il pensa au papier qu'il avait glissé dans la poche de Truculin et à la tête que celui-ci tirerait dans quelques jours. Vraiment, le plan qu'il avait échafaudé au cours de la semaine passée était parfait, toutes ses cartes étaient abattues, il n'avait plus qu'à jubiler en attendant la conclusion.
Le reçu de l'achat d'un matelas qui se trouvait désormais dans la poche de Truculin constituait une preuve suffisante pour lui faire porter le chapeau du meurtre de son concurrent. Claude se doutait bien qu'une enquête serait instiguée. La Brigade était certes démunie et corrompue, mais elle avait quelques restes de principes et ce papier risquait bien de faire taire Truculin à jamais. Restait au négociant à écarter tous les soupçons de la Brigade qui pesaient sur lui. Et pour cela, il ne lui restait qu'un simple coup de téléphone à passer.
« Monsieur Valgrevini ? Oui, c'est, Monsieur Firmin. »
Une voix à l'accent italien très prononcé lui répondit :
« Monsieur Firmin ? Je n'attendais pas votre appel avant mardi !
— Mes plans ont quelque peu… changé.
— Fort bien. Que me vaut la joie de votre appel ? Vous avez entendu parler de notre nouvel article, je suppose, de magnifiques chaussettes à...
— Je ne vous appelle pas pour une commande, le coupa Claude. J'imagine que vous vous rappelez des matelas que je vous ai achetés, il y a un peu moins d'un mois ?
— Bien sûr, de très bons articles, commença le marchand italien avec assurance, bien qu'une légère émotion se faisait sentir dans sa voix, j'espère qu'ils vous conviennent !
— Ne faites pas l'innocent, Valgrevini, vous savez très bien ce que sont en vérité vos matelas.
— Ah oui ? Non, je ne suis pas au courant, ils ont quelque chose de spécial ? demanda innocemment l'homme.
— Je vais être franc avec vous. Si je me fais arrêter par la Brigade, vous coulez avec moi. Et je pense que vous prendrez plus que moi.
— S'il vous plaît, Monsieur Firmin, non ! glapit soudain Valgrevini. Je vous ai toujours bien servi !
— Oh, mais ne vous inquiétez pas, il y a un moyen très simple pour que vous ne soyez pas inquiété.
— Oui ? Je suis prêt à tout, Monsieur Firmin ! »
Le poisson avait mordu à l'hameçon. Claude sourit et ménagea une petite pause théâtrale pour achever de mettre Valgrevini à ses pieds.
« Du moment que je ne suis pas arrêté, vous ne le serez pas non plus. Ainsi, j'aimerais que vous me rendiez un petit service.
— Tout ce que vous voudrez.
— Je souhaiterais que vous effaciez mon nom de vos registres en ce qui concerne les matelas.
— Très bien.
— Mais ce n'est pas tout, mettez un nom à la place, pour que cela ne paraisse pas suspect. “François Grimaud” fera l'affaire. Oui, avec un “d” à la fin. Parfait. N'ayez crainte, je ferai en sorte que vous ne soyez pas inquiété s'il se fait arrêter. »
Les deux marchands se quittèrent en bons termes, certains que leur collaboration avait encore de belles années devant elle. Claude s'installa dans son fauteuil en soupirant d'aise et alluma sa pipe en fermant les yeux. Tout était finalement rentré dans l'ordre.
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