Après le terminus
Un chapeau de feutre déconfit vissé sur des cheveux grisonnants, Monsieur Rastapopoulos portait le temps sur son visage. Une veste miteuse jetée sur ses épaules de jour et de nuit, il vivait dans le métro, au rythme du roulis du train train parisien.
Pourtant, Monsieur Rastapopoulos souriait. Trois enfants, l'ombre parentale sur le dos, le regardaient. Il venait tout juste de lever le rideau. Dans le brouhaha des couloirs, il ne comptait pas parler, juste montrer.
Sur ses genoux, le théâtre miniature prenait vie. Manœuvrant deux marionnettes de ses mains expertes, il débuta sa représentation. Persée rencontrait les Grées, puis les Nymphes sur les planches, dans sa quête de Méduse.
Mais bientôt, Pégase naissait du sang de la Gorgone et les spectateurs s'en allaient, lâchant quelques piécettes dans un gobelet que la crasse avait noirci.
Alors Monsieur Rastapopoulos ferma ses yeux et le rideau, rangea le théâtre et ses marionnettes et se leva. Sa journée était terminée. Il s'empressa de rejoindre le quai de la ligne 1. De Châtelet, il devait arriver à Nation avant la fermeture des derniers magasins. 20 : 15. Cela devrait aller.
On était en novembre, et avec le froid de l'hiver qui s'installait dans la chair comme dans les têtes, nombreux étaient ceux qui choisissaient Nation comme refuge. Le quai du RER A était creusé assez profondément dans le sous-sol parisien pour laisser un bref répit à ses occupants.
Dans la rame encore bondée de ce vendredi soir, Monsieur Rastapopoulos se fraya un chemin vers le fond du wagon, contre les doubles portes vitrées, les bras fermés autour de son trésor. Le métro avala les quelques stations qui le séparaient de sa destination et il suivit le flot des voyageurs, le théâtre toujours serré contre lui.
Une fois dehors, il s'empressa d'aller acheter de quoi tenir la nuit et redescendit dans les couloirs blancs du métro. Il y avait déjà longtemps qu'il n'avait pas vu la capitale de jour. Sans les horloges des stations, il aurait bien vite perdu toute notion de temps. Il n'osait penser à ceux qui ne sortaient pas tous les jours.
Une fois redescendu dans le métro, il regarda l'heure sur le quai du RER. 21 : 00. Il allait devoir attendre encore longtemps avant d'être tranquille. Monsieur Rastapopoulos avala le sandwich qui constituait son repas. Il n'y avait déjà plus grand monde sur le quai et il sortit les marionnettes de son théâtre. Elles n'étaient pas belles. Laides, même. Mais il les avait façonnées peu à peu, et s'était constitué une véritable petite troupe. Un bout de sac poubelle monté sur un bout de carton faisait office de Grée, de Moire ou de simple vieille femme, un petit pantin de bois récupéré et rafistolé, recouvert d'un peu de peinture jaune moisie jouait les héros, tantôt Ulysse, Persée ou Achille, et quelques bouchons montés sur un nuage de coton se muaient en Dieu de l'Olympe. Quelques autres personnages venaient compléter sa collection, et il entretenait chaque soir tout ce petit monde du mieux qu'il le pouvait. Un peu d'eau et un petit couteau suffisaient. Le théâtre, il l'avait trouvé.
Les horloges n'indiquaient que 22 : 00 quand il rangea son matériel. Il devait au moins attendre 23 : 30 pour espérer dormir un peu. Il ne pouvait se résoudre à rester assis là une heure et demi, et décida de marcher dans la station en quête de matériaux qui pourraient lui être utiles.
Il était 22 : 45 quand il revint sur le quai du RER, les poches tout aussi vides que son regard. Une petite lueur s'y alluma cependant quand il vit un petit point brillant près de la bordure du quai. Sans se presser, ayant toujours son théâtre entre les bras, il se rapprocha pour ramasser ce qui semblait être un petit crochet doré. Un sourire se dessina sur son visage : voilà exactement ce qui lui manquait. Un peu de ficelle et ses Dieux voleraient dans les cieux de la scène.
Il se baissa avec une excitation contenue et n'entendit pas le signal sonore des portes sur le point de se refermer. Quelque chose le percuta. Une ombre sautait dans le métro. Le signal gueulait. La secousse lui fit légèrement perdre l'équilibre. Suffisamment pour que le théâtre lui échappe des mains. Lui échappe des mains et tombe dans le métro. Tombe dans le métro qui claqua ses portes et repartit.
Monsieur Rastapopoulos ne put voir que la queue du métro qui emportait son trésor quand il releva la tête.
Le souffle de la rame contre sa joue. Coup de poing.
Monsieur Rastapopoulos tenta de se calmer. Le train devait aller à Boissy-Saint-Léger, normalement. Il releva la tête vers le tableau d'affichage. Le prochain RER en direction de Boissy-Saint-Léger... dix minutes. Un mélange de rage froide et de cette peur sourde le firent sursauter.
Calme. Il devait se calmer. Il était 22 : 50, il ne devait plus y avoir grand monde à prendre le train à cette heure-ci. Une dizaine de stations seulement le séparait du terminus. Il allait prendre le prochain, reprendre son souffle, et son théâtre.
Quand il entra dans le train, Monsieur Rastapopoulos avait repris ses esprits. Le wagon était desert et il alla s'assoir dans un coin, non loin de la porte. Il passa la première moitié du voyage recroquevillé sur lui même, la tête entre les bras. Comme il lui restait encore un certain temps de trajet, il décida de compter le peu d'argent qui devait lui rester. En fouillant dans les poches intérieures de sa veste, sa main rencontra comme le lisse du plastique, entourant un petit objet. Il le sortit et reconnut une de ses marionnettes. Une moire. Laquelle ? Les trois à la fois, tissant le fil de la vie, le déroulant, et le coupant.
Était-ce ainsi que cela allait se terminer ? La vie de son petit théâtre allait-elle finalement être coupée ce soir, surpris par le destin ? Monsieur Rastapopoulos n'osait pas vraiment y penser. Pour le moment il démêlait les fils qui servaient de guides maladroits à la marionnette et ne prêtait guère attention aux questionnements que pouvaient susciter une telle découverte.
Il faisait nuit noire quand le train s'arrêta finalement à son terminus. Il n'avait pas croisé d'autre RER depuis Nation et le tableau du quai d'en face indiquait quinze minutes. Monsieur Rastapopoulos, feignant de dormir ne descendit pas, préférant aller directement au tiroir de retournement. Le véhicule repartit quelques instants plus tard dans un bourdonnement. La centaine de mètres qui séparaient le terminus du tiroir lui sembla être la plus longue de sa vie. Des centaines de questions l'assaillirent, toutes autour de cette idée directrice : et s'il ne le trouvait pas ? Une angoisse terrible le prenait au ventre. L'angoisse de perdre ce qui le maintenait en vie. Où trouver un autre théâtre ? En cinq ans, il n'en avait pas vu d'autre.
Le train coupa net ses tiraillements en s'arrêtant. Les portes étaient restées fermées. Monsieur Rastapopoulos se dépêcha d'atteindre l'avant du train et le conducteur. L'homme remettait sa veste dans le poste de contrôle et n'avait pas encore remarqué son passager. Il poussa enfin la porte glissante qui le séparait du reste de l'appareil.
— Excusez moi, monsieur...
— Qu'est-ce que vous fichez là ? demanda aussitôt le conducteur en regardant Monsieur Rastapopoulos d'un air circonspect.
— Je... J'ai perdu quelque chose dans le train d'avant.
— Ça doit plus y être mon bon monsieur ! Vous feriez mieux de rentrer chez vous ! lui répondit l'homme en riant.
— On pourrait quand même regarder ? répondit Monsieur Rastapopoulos en tentant de garder son calme.
— Bien sûr, bien sûr. C'est quoi que vous avez perdu ?
— Un théâtre. Une sorte de boîte en bois, si vous préférez, s'empressa-t-il d'ajouter en voyant la mine du conducteur. On y va ?
— Oui, oui, soupira son interlocuteur. Suivez-moi.
Les deux hommes descendirent du train et se retrouvèrent sur un quai minuscule. Une petite lampe à induction éclairait faiblement la petite gare dans la nuit, et on y voyait pas à deux mètres.
— L'autre train doit être « retourné » à cette heure-ci. On va devoir traverser la voie. Ah, et le conducteur y est peut-être pas, vous allez sûrement devoir chercher votre truc vous même.
Monsieur Rastapopoulos se contenta de hocher silencieusement la tête, sans être tout à fait sûr que l'autre l'ai vu et en ai quelque chose à faire. L'homme le guida vers un petit escalier de fer, donnant sur la voie. Ils descendirent les quelques marches qui les séparaient des rails. Un noir quasi-complet y régnait, et Monsieur Rastapopoulos manqua de trébucher plusieurs fois sur le sol rocailleux. Quelques secondes plus tard, ils retrouvèrent cependant un autre escalier et grimpèrent sur un autre quai, tout aussi minuscule. Il avancèrent d'une dizaine de mètres et se trouvèrent face au métro.
— On y est. Ça a l'air d'être vide, je vais vous ouvrir et allumer tout ça.
Les néons du train s'allumèrent un à un lorsque le conducteur tourna une petite clé dans un boitier de commande. Monsieur Rastapopoulos entra la gorge serrée. Dans son souvenir, le théâtre était tombé au milieu du RER. Il s'empressa de parcourir la première moitié du véhicule et commença à fouiller les moindres recoins de l'appareil. Au bout de deux minutes, la peur le gagnait déjà. Il avança encore un peu, craignant de l'avoir raté. Toujours rien. Le conducteur lança d'un ton pressé :
— Bon, monsieur, vous voyez bien qu'il n'est pas là votre truc...
— Attendez, attendez, s'il-vous-plaît...
— Je n'ai pas toute la nuit, moi !
— Vous ne comprenez pas ce que ça représente...
— Bon, bon. Dépêchez-vous.
Monsieur Rastapopoulos accéléra ses recherches. Il finit par arriver à l'avant-dernier wagon du train. Il n'avait presque plus d'espoir et balaya d'un œil froid les sièges délavés. Son regard s'arrêta sur un petit objet volumineux dans l'ombre. Retenant son souffle, il s'en approcha et le tira à lui. Un sourire radieux emplit son visage. Le théâtre, légèrement sali, était entre ses mains. Il se retourna et l'homme, voyant son visage, soupira.
— Eh bien c'est pas trop tôt... par contre, je suis désolé, mais moi je reprends le service que dans vingt-cinq minutes. Et je suis pas sûr que mon collègue accepte de vous prendre ici. À mon avis, vous feriez mieux de marcher jusqu'à la gare, vous en avez pour quelques minutes. Vous n'aurez qu'à suivre le quai.
— D'accord, acquiesça Monsieur Rastapopoulos sans réfléchir.
Tout soulagé qu'il était, il salua brièvement le conducteur et sortit du train, serrant son trésor retrouvé. Le petit quai partait en effet vers le terminus et l'heureux s'enfonça dans la nuit.
Il ne voyait pas grand chose et manquait de trébucher à chaque pas. Il parcourut néanmoins relativement facilement la distance et la silhouette de la station se profila devant lui. Le quai se rétrécissait cependant afin de laisser une place aux panneaux de signalisation et l'homme marchait à présent quasiment face aux rails. Il avançait prudemment, mais un grondement commençait résonner et il ne voulait vraiment pas rater le RER. La nuit était toujours noire et la fatigue de la journée se faisait sentir. Il bougea son pied droit et buta contre un petit rebord. Son corps l'emporta et il mit les deux bras en avant pour amortir sa chute. Un fracas tonitruant résonna à ses oreilles. Le train passait.
Il se recroquevilla, mais se relever aussitôt. Il épousseta sa veste et... regarda ses mains. Rien. Rien ? Le théâtre n'était plus là. Il se retourna rapidement. Rien non plus. Ni devant ni derrière. Son sang se glaça. Il ne comprenait pas. Ses pensées se bousculaient dans son crâne. Qu'était donc ce bruit de bois que l'on écrase qui avait tonné quelques secondes plus tôt ? Le regard dans le vague, le vieil homme avança vers le terminus, ses pieds bougeant l'un après l'autre machinalement. Arrivé dans la petite gare, il remonta le train à l'arrêt. Une petite porte séparait la cabine du reste du train.
Il toqua à la vitre, doucement. Une forme poussa la porte, et tout devint flou.
Les bras du vieil homme s'élancèrent vers le conducteur et le tirèrent vers lui. L'homme était massif et son agresseur eu la respiration coupée en le percutant. Celui-ci ne ressentait pas de colère ou de rage. Il était devenu comme extérieur à son propre corps et ne contrôlait plus ses gestes. Son poing alla se loger dans la pommette de l'autre. De grandes mains attrapèrent sa veste et le relevèrent, avant de le jeter au sol. Un sifflement résonna dans son crâne.
— Eh bah alors François, tu tabasses les clochards, maintenant ? s'esclaffa une voix.
— Tu vas rire, mais c'est lui qui m'a mis un poing !
Un coup de pied atteint les côtes de Monsieur Rastapopoulos. Une douleur aiguë suivit.
— Ah ouais ? Ça mérite qu'on lui apprenne le respect, ça.
Des pas se rapprochèrent.
— On agresse pas les gens comme ça quand on est
civilisé, monsieur. Eh, tu m'écoutes ?
La voix semblait très lointaine et monsieur Rastapopoulos ne répondit pas. Quelques secondes s'écoulèrent. Nouveau coup de pied, toujours du même côté. Quelque chose craqua.
— Merde, je crois que tu lui as cassé un truc. Sois un peu plus doux dans tes explications... Comme ça.
Un crachat alla s'écraser sur le visage de Monsieur Rastapopoulos. Il ferma les yeux, pensant à la petite Moire qui se cachait dans sa veste. Il savait à présent de laquelle il s'agissait.