Boire un vert
Quand je décide de raconter mon histoire avec Jolyne, je ne sais jamais trop par où la commencer. Cette fois, je commencerai par mon rendez-vous avec Marcus, le matin précédant ma première rencontre avec elle. Cela faisait plusieurs mois que j’étais inscrit sur un site de rencontre, et je devais en être à mon quatre ou cinquième rendez-vous : n'étant pas particulièrement adroit sur le net, je mettais souvent beaucoup de temps avant de me décider à passer le cap de la rencontre physique. Lorsque je me décidais enfin, et que la fille était d'accord, je stressais pendant des nuits, déroulant dans ma tête toute sortes d'arbres de conversations, afin d'éviter la moindre chance de paraître ridicule le jour venu. En plus de cela, j'allais souvent rendre visite à Marcus pour lui en toucher deux trois mots, quand j'arrivais à trouver un créneau de libre sur son emploi du temps. Son site promettait un rendez-vous en moins de soixante-douze heures, mais en réalité il m'était arrivé de devoir m'y prendre deux semaines à l'avance : il était de plus en plus demandé.
Marcus était ophtalmologue, en plus d'être ce qui se rapprochait le plus pour moi d'un ami. Je ne peux que vous conseiller de vous trouver un ami ophtalmologue : avec le recul, je ne sais pas à quoi ma vie aurait ressemblé sans lui. Dans les moments de doutes, il est toujours pratique d'avoir quelqu'un pour vous dire si vous voyez les choses de la bonne couleur. Je suis donc arrivé ce matin-là, en novembre je crois. Je suis entré sans frapper, je me suis allongé sur le divan comme à l'accoutumée, et Marcus a installé toute sa machinerie habituelle autour de mes globes oculaires. En mettant ses gants en latex, il les a fait claquer pour faire comme dans les films.
- Bon c'est pour quoi aujourd'hui ? Enfin, c'est pour qui ?
- Je la vois cette aprem et je suis en panique. Elle s'appelle Jolyne.
- C'est un nom ça Jolyne ?
- C'est marqué comme ça sur le site en tout cas. Putain je sais pas comment ça se prononce, imagine je me foire.
- Bah, Jolyne, quoi, comme ça s'écrit.
- Non mais imagine c'est genre « Jolaïne » qu'il faut dire.
En discutant, Marcus commença à inspecter mes pupilles en pointant sa petite lampe que je déteste sur le fond de mes yeux.
- Il va falloir que je te resynchronise bonhomme. Tu vois tout un ton en dessous. Trop sombre quoi.
- Ça je m'en doute. Mais je voudrais que tu me renseignes sur quelque chose de plus précis. Mon rendez-vous de tout à l'heure, j'hésite à y aller. Ils marchent jamais ces trucs. Ça fait trois ou quatre fois que ça me plombe une semaine et que ça ne donne rien. Cette histoire de rencontres en ligne c'est comme une grosse épine qui s'enfonce un peu plus dans mon pied chaque jour. J'ai bon ou pas ?
- Nan. Tu vas pas juger ta vie amoureuse sur trois pauvres rencontres, c'est con. Il n'y a pas que la luminosité qui pose problème. Tu vois les choses un poil de travers. C'est la solitude ça, c'est mauvais pour les yeux. Je te met deux trois gouttes et ça ira comme neuf, tu pourras aller à ton date le sourire aux lèvres avec un regard tout frais sur la situation !
Et il avait raison, comme d'habitude. En sortant de là, j’étais chaud pour un rendez vous en béton armé, et la confiance me débordait même un peu par le nez. Vers quatorze heures, j'ai rejoint Jolyne en haut des escaliers du métro par lequel elle devait arriver. Après de courtes délibérations virtuelles, on avait décidé qu'elle me rejoindrait dans mon quartier, qui était plus au centre, et plus animé. Dès qu'elle est apparue, en bas des marches, j'ai su que c'était elle. Elle dégageait un truc, je sais pas, c'est possible que je fantasme ça après coup, difficile à dire. Il faisait un peu froid ; c'était marrant parce qu'elle était habillée d'un petit débardeur ample - qui laissait légèrement voir son nombril – et d'un mini-short en jean, mais portait face à ça une immense écharpe la recouvrant jusqu'au nez, et un bonnet noir solidement planté sur la tête. Elle m'expliqua plus tard que c'est parce qu'elle attrapait froid par le visage.
Les sourcils froncés, elle grimpa les escaliers rapidement. Elle était venue sans sac, les mains dans les poches. En haut, elle me glissa une bise rapide en m'enfonçant sa gigantesque écharpe sur le visage :
- C'est moi Jolyne.
- Et moi c'est Alex du coup. On va où ?
- On va prendre un vert nan ?
L'odeur de son écharpe, et cet accent que je n'avais jamais entendu. Son air d'en avoir déjà marre. Nous n'avions discuté que de quelques banalités par Internet – elle était resté concise, signalant simplement son intérêt pour mon profil - et Jolyne m'intriguait plus que prévu. Je savais évidemment qu'on irait prendre un verre et j'avais déjà prévu un café, auquel j'avais minutieusement réfléchi depuis le lundi précédent. Quelque chose de classique mais pas trop, qui ne révélerait pas grand-chose de moi en somme. On s'est assis à une table à l'intérieur et Jolyne a enlevé tout son accoutrement hivernal, pour me révéler son visage.
Je me souviens être resté un instant paralysé devant ce que j'ai découvert là dessous. Les lèvres de Jolyne étaient minutieusement recouvertes d'un couche de rouge à lèvres vert pomme, qui contrastait avec l'absence totale de toute autre forme de maquillage sur son visage, et ses cheveux étaient partiellement teints de la même couleur. Elle leva très haut un de ses sourcils devant ma paralysie, et j'ai prétexté être fatigué, m'être perdu dans mes pensées, tout en essayant de me remettre les idées en place. Mes yeux ne pouvaient pas se détacher de son visage : Jolyne venait de soulever à l'intérieur de mon cœur quelque chose que je n'aurais jamais imaginé y retrouver.
Ma vision de l'amour a toujours été un peu particulière. Au début de mon adolescence, j'avais une nuit fait un rêve d'une intensité jamais égalée depuis. Je n'en avais conservé aucun souvenir après mon réveil, mais j'étais persuadé d'y avoir été profondément amoureux. Toute les années qui suivirent, j'ai poursuivi ce sentiment pour essayer de le retrouver dans une relation réelle. Le temps m'aida à me résigner à des relations aux sentiments plus modestes, qui avaient au moins le mérite de me permettre de ne pas rester célibataire pour l'éternité. Mais je pense pouvoir affirmer que je n'avais jamais été « amoureux » jusqu'ici. Toutefois, le visage de Jolyne, ce jour là, fit ressurgir en moi tous ces fantasmes adolescent. Elle était la plus belle personne que je n'ai jamais vu.
Devant un café allongé et un chocolat chaud, Jolyne et moi avons longtemps discuté. Le torrent de désir qui déferlait sous ma peau m'avait redonné une certaine confiance et je parvins à ne pas trop bafouiller. Ou plutôt si. Je crois que j'ai bafouillé, souvent même, mais que je n'en avais plus grand-chose à faire. Rapidement, Jolyne aborda le sujet de son idole, Spider-Man. Elle avait toujours voulu devenir Spider-Man. Elle se lança dans la longue description de tout ce qu'elle ferait si elle avait la possibilité de se balancer au dessus de la ville au bout d'une toile. A cet instant, mon cœur s'est mit à bouillonner.
J'aurais aimé enregistrer l'émotion qui grimpait dans mon cou à cet instant. Jolyne me parlait de son super-héros rouge et bleu, et ses délicieuses lèvres vertes prononçaient chaque mot avec cet accent délicieux, qu'on avait envie de siroter pour toujours. J'imaginais son corps se balançant au sommet des immeubles, et je brûlait de l'embrasser, de la prendre dans mes bras et de ne plus jamais la lâcher.
Je lui parlais de ma vie, aussi. Elle faisait pâle figure face à la sienne, mais bon, chacun sa route. Je lui parlais de Marcus, de moi, de ma volonté obsessionnelle de faire bien les choses, et de mon échec permanent quand à mener quoi que ce soit à terme. Le café se prolongeant dans un petit bar du quartier, ma langue se délia un peu plus. Je lui parlais de ma vision de l'amour, du sens de la vie, de toutes ces choses qui paraissent intelligentes quand l'alcool monte, et qui viennent probablement du cœur, mais n'ont en réalité pas grand intérêt. La langue de Jolyne se délia aussi. Je crois qu'elle m'aimait bien, ses yeux étaient plongés en permanence dans les miens et les dressaient comme des serpents. Des mecs l'avaient fait chier par le passé, et je crois qu'elle aimait mon côté hésitant, bafouillant. De mon côté, c'était son côté direct et puissant qui me charmait. A bien y réfléchir, elle incarnait tout ce que j'aurai voulu être moi-même. Alors qu'elle partait aux toilettes, j'ai fixé ses mèches vertes et sa démarche d'un œil halluciné. Dans sa masculinité exacerbée, elle parvenait à être d'une sensualité folle ; je ne comprenais pas tout à fait par quel miracle.
Quand elle est revenue, elle s'est assise et un petit silence s'est installé. Elle m'a regardé l'air dubitative, et à fait ce petit mouvement de lèvres si érotique. On s'est embrassé. C'était bizarre la première fois, un peu la deuxième aussi, et après nous étions lancés. Poser mes lèvres sur les siennes, pouvoir goûter à ce vert enivrant. Ses lèvres étaient sucrées, délicieuses, et sa langue glissait tranquillement contre la mienne, avec cette assurance qui la caractérisait si bien. Dans mes souvenirs, notre étreinte dura trente minutes. Je pense qu'elle en dura deux ou trois, en réalité. Jolyne remit une de ses mèches colorées en place, et me demanda :
- Tu habites dans le coin du coup ?
- Ouais à deux trois rues plus au nord.
- Hmm, je vois, vert la mairie.
Cet accent, ce n'était plus possible. Mes vêtements me serraient beaucoup trop. Jolyne me prit la main violemment. C'était étrange, je l'amenais chez moi, et pourtant c'était elle qui me guidait. Ou alors je confonds tout, mes souvenirs sont peut être erronés. Toute cette soirée est un peu obscure pour moi. Tout ce dont je me souviens, une fois passée la porte de chez moi, c'est d'un torrent de chair, d'un délice sexuel vert pomme, contre les murs, le sol, les meubles. Le haut, le bas, tout se confondait. Il n'y avait plus que Jolyne.
* * *
Suite à cette soirée, j'ai sans doute passé le plus beau mois de ma vie. Je passais mes journées et mes nuits chez elle, quand nous n'étions pas chez moi. Lorsque nous faisions l'amour, je touchais mon rêve du bout des doigts, pendant quelques minutes. C'est par la suite que tout a commencé à se gâter. Jolyne était du genre impulsive, elle essayait plein de choses. Et un jour, en ouvrant la porte de son appartement, j’eus la surprise de découvrir une tignasse de cheveux blonds sur sa tête, assortie d'un rouge à lèvres rose bonbon. Le choc initial passé, une boule commença à se serrer dans ma gorge pendant que Jolyne m'embrassait sur son canapé. Mes sentiments ne fonctionnaient plus. Jolyne s'aperçut que je n'était pas bien. Je l'aimais bien, c'était quelqu'un de génial. Mais je l'aimais en tant qu'amie. Au lit, impossible de faire quoi que ce soit. J'évoquais une déprime passagère, pour faire passer la pilule. Il fut difficile de dormir.
Le souci, c'est que cette situation se prolongea. J'ai cherché à comprendre : est ce que c'était Jolyne que j'aimais, ou est ce que c'étaient ses couleurs vertes ? Nous avions vécus plusieurs fois des choses assez intenses dans le noir pourtant. J'aurais aimé pouvoir comprendre. Jolyne avait l'air constamment blasée et impassible, mais je l'avais connu un mois blasée et heureuse, elle était désormais blasée et triste. De mon côté, sans désir, mon admiration pour elle se transforma lentement en jalousie amère. Jolyne était balèze, et si cette histoire s'arrêtait là, elle s'en remettrait vite. C'était l'incompréhension qui la rendait triste. Mais moi j'avais peur. De me perdre maintenant, si proche de mon rêve de collégien.
Une nuit, n'y tenant plus, je lui ai appliqué discrètement une légère couche de peinture verte sur les joues, pendant son sommeil. Je ne sais pas si cela m'a déséspéré ou si cela m'a rendu heureux, mais mon désir et mon amour sont remontés en flèche. J'ai réveillé Jolyne et je l'ai embrassé, d'un baiser doux-amer, brûlant de passion mais à l'arrière goût désagréable. Nous fîmes l'amour intensément, rattrapant des semaines d'abstinence dans ce lit qui n'attendait que ça. Nous avons fini par nous rendormir dans les bras l'un de l'autre. Alors que mon cerveau plongeait vers le sommeil, une pensée me glaça l'esprit: je n'avais pas pensé au démaquillage. Je me suis levé en vitesse, et ai filé chercher du démaquillant et un coton, entreprenant d'effectuer l'opération le plus discrètement possible, en espérant que Jolyne ait le sommeil assez lourd. Cela ne fonctionna pas : elle se réveilla en grognant et l'odeur du démaquillant la fit bondir : elle détestait ça. Lorsqu'elle découvrit son visage repeint dans le miroir, elle ouvrit grand les yeux et me balança dehors avec mes affaires. Elle eut l'air déçue mais soulagée d'avoir compris le fin mot de l'histoire : je n'était qu'un psychopathe fétichiste et je n'en valait pas la peine.
Je suis retourné chez moi réfléchir, étalé sur mon armoire-lit. Jolyne avait été l'amour de ma vie, et je n'avais pu l'aimer qu'un mois avant qu'elle ne change de couleur. J'ai pensé à un moment, cette nuit là, à essayer de tomber amoureux du concept de la couleur verte. J'ai effectué une tentative le lendemain matin, en allant me rouler dans la pelouse du parc proche de chez moi, en amoureux. Je me suis vite rendu compte que c'était absurde, que cela ne fonctionnait pas. J'avais besoin de voir Marcus.
J'ai débarqué chez lui avant l'ouverture de son cabinet, un jeudi matin si je me souvient bien. Il a eu l'air surprit, et un peu dérangé par ma présence.
- Marcus, mon pote, j'ai une grosse demande pour toi.
- Alex, ça m'annonce rien de bon ça. C'est quoi le problème ?
- J'aimerais bien que tu dérègles mes yeux.
- Hein ? Ça me paraît pas très correct, ton affaire.
- Je voudrais savoir, est ce qu'il y a MOYEN de faire en sorte que je vois le monde totalement en nuances de vert ?
- Techniquement, oui, si je te fais éclater toutes les autres couleurs du cerveau avec un pic à glace. Mais tu ne pourras pas les retrouver après, donc ça me semble assez radical comme idée.
- Fonce. Je paye tout ce que tu veux. Et j'en parle à personne.
C'est ainsi que quelques jours plus tard, Marcus s'est mit à charcuter mon cerveau à coup de pic à glace, dans la plus grande des discrétions. La vie se révéla à moi sous un nouveau jour. Ma plus grande crainte avait été, alors, de tomber amoureux du moindre passant que je ne croise dans la rue. Il n'en fut rien. La magie ne fonctionnait qu'avec Jolyne. Le reste du monde me semblait simplement accueillant, amical, onirique. En soignant mes mots, je la réinvitais au café, sans la brusquer, et la redécouvrit comme au premier jour : dans de délicates teintes de vert. Nous avons discuté un peu de notre rupture, je me suis excusé et j'ai essayé de lui expliquer tant bien que mal la situation, en arrondissant les bords et en lui cachant mon opération. Elle m'a dit sans trop y croire qu'elle me laissait une seconde chance, parce qu'elle avait passé un très bon mois avec moi. Au pire elle me virerait une seconde fois, définitivement.
A partir d'ici, nos vies furent heureuses. Notre passion d'un mois put renaître de ses cendres, et se prolonger sur plusieurs années passionnantes. Jolyne était bien, moi aussi je crois. Jusqu'à il y a quelques jours, jusqu'à ce que je réfléchisse. Toutes ces années passées dans le vert commencent à me peser. Au cours de ces années, Jolyne a vécu, a grandi, elle est passé par tout un tas de couleurs différentes. Mais je la vois toujours en teintes de vert. Je suis bloqué dans ma couleur, et je n'arrive pas à bouger. Jolyne est active et puissante, elle vagabonde et évolue, et moi je ne grandit pas. Je pense que pour elle, je suis un centre de gravité fixe, intouchable, autour duquel elle peut virevolter autant qu'elle veut, retombant toujours sur ses pattes, sans crainte. Ça la rend heureuse peut-être, mais moi ? En se retournant vers le réel, mon rêve s'est renversé. Il est devenu vert, et m'a piégé, en enfermant mes yeux dans une cage.
Jolyne sait que cette couleur m'excite, je sais que parfois, elle remet ce rouge à lèvres vert pomme qui la rendait si belle le premier jour. Mais je ne peux plus le voir. Et si un jour elle devenait Spider-Man, si un jour elle s'accomplissait, je ne verrais ni le bleu ni le rouge de son costume.