Je ne peux pas tout vous révéler, mais voici le récit de mon voyage dans le proche futur de notre ville. Ce qui m’a frappé au premier abord, et peut surprendre, c’est cette coexistence entre les Petits et les Grands.
En seulement quelques générations quel changement ! C’est à la fois pareil et différent. La plus grande majorité des habitants sont légèrement plus petits que vous et moi. Je dirais un mètre cinquante au grand maximum, ce sont les Petits. C’est une masse grouillante, affairée ou affalée, triste ou joyeuse, résignée avec encore un zeste d’espoir.
Des ilots de pure violence et d’inculture, de fanatisme politique ou religieux, des combines et de l’entraide, avec quelques éclaircies de vie simple et de bonheur quotidien. Bien sûr cette réduction de taille est le résultat de manipulations génétiques dues à des techniques qui ne sont qu’à l’état de recherche aujourd’hui.
Etre plus petit, c’est moins d’emprunte carbone, m’ont-ils dit, résignés. Les partis politiques subsistent uniquement pour les Petits. Alternativement ils peuvent chanter tous les cinq ans « on a gagné » et continuellement accuser les élus de tous bords d’incompétence. Pour eux, ce futur ressemble étrangement à notre présent, ni meilleurs, ni pire.
En fait leur degré de culture, de connaissance et de liberté s’est réduit au fil des années. Il leur reste la vie quotidienne pour abriter passions et incohérences. Cette existence semble quasiment sans règles, proche de l’autogestion, c’est-à-dire le plus souvent dans un désordre permanent. De place en place, les Petits se disputent, se jettent des pierres et vocifèrent en diverses langues. Bizarrement, les blessures sont légères et c’est plutôt plaies et bosses qu’égorgement et démembrement. Ils n’ont pas de vraies armes, ils pourront continuer très longtemps.
La violence sociale est utile à cette partie de la société, on peut y survivre, c’est déjà ça. Certains sont occupés dans des fonctions difficiles à définir, d’autres quelque peu utiles à la production. Une bonne moitié vit de rapine ou d’assistance, c’est vrai qu’ils ont bien réduit leur train de vie. Le logement, la nourriture et les médias sont gratuits, il leur reste le sexe, la religion, l’idéologie et les vices et défauts habituels. C’est une vie un peu moins bien que celle d’aujourd’hui, mais aussi un peu moins pire, bien plus égalitaire.
Pour les Petits, ce semi-chaos est organisé, vivable, grâce à l’action constante d’une toute petite partie de la population : les Grands.
Ils vivent au milieu des Petits, ce sont encore des humains, mais d’environ deux mètres vingt à deux mètres cinquante. Filiformes, ils se déplacent dans les rues, lentement, sereinement, . Autour des Grands, pas de menaces, de haine, de quolibets, ni de projectiles… une bulle de tranquillité les isole des Petits.
Belle prestance et habits de soie hors de portée des Petits qui eux sont restés en jeans, baskets et pulls à capuche. L’architecture s’est adaptée, dans les immeubles les appartements des Petits s’entassent, mais, au bout des bâtiments on voit de spacieux duplex. Portes et étages de trois mètres, terrasses arborées, des Grands y habitent. Cette forme de mixité sociale peut surprendre, mais elle permet aux Grands d’organiser une forme d’ilotage. Vous devez comprendre que leur évolution technique, biologique et mentale les met à l’abri des actions des Petits qui les envient, mais sans pouvoir les agresser.
Les Grands ont accru la différence de taille à chaque génération. Sans tomber dans les théories du complot, les Grands sont issus des élites qui maitrisaient la cybernétique, l’agroalimentaire et le médical…
Leur soif de pouvoir, de vie ’allongée’, voire presque éternelle les a déterminé à se différencier. Acceptant la manipulation génétique, les implants, l’eugénisme, les matrices artificielles… ils changèrent lentement au début, puis tous s’accéléra.
Les instances internationales qu’ils contrôlaient établirent des modèles décisionnels pour limiter les errements des gouvernements et écarter le populisme. Une organisation supranationale se chargea du contrôle des opinions. La violence armée devint un curseur que les Grands pouvaient ajuster pour limiter le pouvoir de nuisance des premiers Petits. Les Grands se protégèrent ainsi des Petits, tout en laissant une violence résiduelle pour les Petits entre eux. Les crimes les plus horribles disparurent, seuls délits, incivilités et autres comportements pénibles, subsistaient, juste pour meubler le quotidien.
Ne prenez pas cet air effaré, des personnes correctes, comme vous et moi, se regroupèrent et formèrent des ilots où subsistait une vie plutôt agréable. Un peu ironiquement on les appelle les Petits-Mieux.
Les Grands ont la mainmise sur les techniques les plus avancées et quelque peu manipulatrices. Les Petits, qui ne peuvent plus que se nuire entre eux reçoivent des aides matérielles. Ils admettent que tous ne peuvent être des puissants, des Grands. Avec les soucis de pollution, d’écologie : des vélos pour tous, oui ; des hélicoptères pour chacun, non. C’est inévitable, ce que l’on permet à 3% de la population ne peut s’appliquer à dix milliards de personnes. On amena les Petits à être raisonnables et ils ne purent qu’accepter ce nouvel ordre.
Les Grands surent convaincre les opposants, en les achetant ou en adaptant la nourriture, la propagande, les manuels scolaires, les manipulations génétiques ou mentales… Ils surent laisser quelques opposants subsister pour qu’on ne dise pas qu’ils avaient muselé toute la population.
En fait, de nos jours, ce clivage peuple/élites existe, mais ne sera officialisé biologiquement que dans le futur. Les îles privées, les gardes du corps, la jetset, les palaces… peuvent déjà éviter d’être importuné par la plèbe.
Au plus haut degré des organisations politiques ou religieuses, ces hommes se fréquentent et font des affaires, ils ne se déchirent pas. Lions, guépards, éléphants, rhinocéros… les plus grands animaux se respectent et au minimum, savent se tolèrent.
Les élites deviendront les Grands avec statut reconnu et tranquillité assurée. En échange, les Petits qui sont en surnombre échapperont au génocide et seront assagis, c’est ce qu’appelle du gagnant/gagnant.
Les Petits continueront à se reproduire à l’ancienne, mais rares ceux qui auront plus de deux enfants, un choix ?
Les Grands sont directement issus des classes dirigeantes ayant opté pour une différenciation. Ils ont mis de côté leurs propres différences pour créer une classe mondiale quasi homogène, une nouvelle race ? Leurs enfants devinrent tous d’un doux brun doré ; la couleur des cheveux et des yeux resta optionnelle.
Ils bannirent tout extrémisme pour les opinions politiques ou religieuses et s’épanouirent dans la spiritualité teintée d’un hédonisme raisonné.
Cela advint au milieu du XXIème siècle, le temps du messie laïc. Il créa les outils nécessaires à un début de télépathie entre Grands, et accrut le contrôle cérébral sur les Petits. Ainsi fut écartée définitivement la nuisance du plus grand nombre sur ses élites.
Il initia une modification biologique acceptée par les Grands en vue d’une vie allongée. Depuis toujours, les élites veulent dominer, se différencier et se mettre à l’abri des mouvements d’humeur de la populace (rébellions, jacqueries, pogroms…).
Les Grands bénéficient de la reproduction in vitro, de quelques gènes améliorés, de deux ou trois implants … ceci a suffi à les différencier des Petits. La distance entre eux est vite devenue un abîme. Comment arrivent-ils à les maintenir dans la médiocrité et un quasi-chaos ? Comment ceux-ci restent-ils dans cet état, sans chercher la moindre évolution positive ?
On doit admettre qu’une classe supérieure ne peut exister sans un bas peuple à son service. Les Petits se lamentent, « on travaille, on n’y arrive pas », ou « le chômage, voilà la plaie »…oui, mais entre eux, pourquoi ces querelles de voisinage, de religion… ce manque d’organisation pragmatique alors qu’ils sont dans le même bateau ?
Les grands affirment : « ils ne sont ni logiques ni lucides », « ils perdent leur énergie dans des oppositions stériles, voire destructrices », « on doit toujours subvenir à leurs besoins », « heureusement qu’ils sont branchés sur leurs écrans », « ils seraient deux fois moins nombreux, le monde marcherait bien mieux »…
Mon court séjour, dans le futur de notre ville fut trop bref pour tout comprendre ; restent bien des interrogations :
Pourquoi habitent-ils côte à côte, cette mixité est insolite. A moins que les Grands ne surveillent, les Petits, pour mieux les inciter insidieusement à s’opposer les uns aux autres, juste pour les occuper ? De génération en génération, la taille des Petits diminuera-t-elle ?