« Aire de Bellevue → 10 km »
Haussement de sourcils ; warnings, clignotants, bande d'arrêt d'urgence. Je ne pourrai pas tenir pas plus longtemps. C'est dangereux, je me rappelle, enfant, sur la route des vacances lorsque l'on s'amusait à compter les silhouettes noires derrière les rambardes, celles avec des croix rouges. Prévention ludique et jeu macabre. La clenche de la ceinture clique, la porte coulisse ; de l'air. Trop d'un coup. Je sens le souffle tranchant des voitures qui passent, sur mes jambes nues – j'aurais au moins pu mettre un pantalon avant de prendre la route. Je m'en fous, éperdument. Happée, tranchée, disséquée note par note, la musique dans mon camion. Envoyée valser jusqu'à Bellevue collée aux pares-chocs flous des voitures pleines de regards vides. Vibration dans la poche de mon manteau. « Salut Théo, on se voit toujours ce soir ? » Il paraît que l'espérance de vie à l'arrêt sur une bande d'arrêt d'urgence est de vingt minutes. Tic tac, compte à rebours. Je ne me suis même pas garé droit : mes chances du survie viennent de chuter drastiquement. J'efface le message. J'efface le contact. Je range mon portable Tic tac, toujours plus vite.
Herbe grasse et pâquerettes parsèment la butte. Le métal froid de la barrière sur mes tibias. Elles me font de la peine, ces pâquerettes chétives. Recroquevillées, tiges tordues grisâtres, encrassées au plus profond de leurs fibres de gaz noirâtre; elles n'ont jamais rien connu d'autre. J'ai presque l'intuition de faire une bonne action, de partager un soulagement mutuel. Intérêt passager. Dans le fond ça aussi je m'en fous, éperdument.
L'aire de Bellevue était un mensonge. Un horizon de campagne sans relief, décevant, engourdi par un froid de mai tardif. Tableau de peintre peu inspiré. Plus que deux heures de route – six heures en tout à avaler le bitume rectiligne, droit dans mon siège, une tasse de café froide négligée sur le tableau de bord. Là-bas les mêmes routiers sclérosés que moi s'extirpent de leurs sièges, des cernes aux yeux, tôt, ils ont été arrachés de chez eux pour bondir à cent à l'heure dans leurs carcasses métalliques sous les cris de leurs enfants, pour aller dieu ne sait où et finalement se retrouver là, au milieu de nulle part entre les toilettes à la turc insalubres, les pompes à essence dégoulinantes d'usure et le café-machine jus de chaussette.
J'ai accéléré en dépassant l'aire, sans vraiment le vouloir, par dégoût - non pas par dédain. Par faiblesse aussi, sans doute - j'ai ce sentiment amer en bouche. Je connais, je visualise tout ce qu'il se trouve dans cette aire de repos, pas que ses voyageurs hagards perdus dans une zone inhabitée, mais aussi ce supermarché hors de prix et sans âme où règne le domaine de l'habitude. L’habitude. Cette habitude que j'ai perdue, l'habitude du choix facile, l'habitude du dilemme inutile. Mon visage blême aux cernes déformées par les vitrines, à la sortie du boulot, ces visages souriants sur ces marques d'adoucissants sur lesquels mes mains hésitent, l'hésitation sur le choix du repas du soir micro-onde, l'écho de la mauvaise musique pop trop forte arrangée à contretemps par le roulis de mon cadis rouillé. Je n'ai plus la force de devoir choisir, d'affronter tous ces faux choix : les gens sont faibles de s'y laisser aller, moi je le suis de ne plus les affronter. Alors j'accélère, carte routière ouverte lorsque je passe devant les enseignes lumineuses, j'accélère par dégoût mais pas par mépris, jamais. Je sais que je serai toujours ce fantôme pâle halluciné de slogans édulcorées, tout comme ces chauffeurs dans mon rétroviseur qui s'étirent là-bas en baillant, à Bellevue.
Je viens de passer trois mois en Suisse, près du lac de Neuchâtel – sans trop me souvenir de pourquoi je m'y étais rendu. Un conseil, une discussion avec quelque ami de passage un soir tard, sans doute. Tous les jours, j'allais marcher autour; je l'ai vu sous toutes les coutures que peut offrir la saison. Peu de lieu peuvent aussi bien décrire un printemps.
Je l'ai rencontré la veille, en sortant d'une épicerie de petit village – c'est grâce à lui que je sais vers où je roule. Là sur le quai de gare en face de moi – toute l'activité se concentre au même endroit dans ces villages de campagne – se trouvait ce petit vieux un peu engoncé dans son caban trop large. Il attendait - retournant ses poches, cherchant quelque chose, marmonnant entre ses lèvres. En passant plus près, j'entendis que ses bas mots battaient un rythme mâchonnant un peu les consonnes.
« Vous cherchez du feu, peut-être ? »
Sa clope pendant au bec, un brin de surprise le trahit dans son regard – le reste de son visage restait impassible, immobile, abandonné.
« Volontiers. »
On s'assit tout deux sur le banc en métal bleu – sans dossier – sans rien dire. Il rangea sa clope et sortit plutôt un cigarillo, le souffletant lentement.
« Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire.
– Comment ?
– C'est de la poésie. Vous connaissez ?
– J'en connais un peu... Pas assez je pense. Pas celui-ci en tout cas.
– Moi non plus remarquez, j'ai oublié son nom à celui-là. Je me souviens juste de quelques vers et je me les répète, comme ça, ça passe le temps. »
On ne dit rien d'autre. Pas pressé, intrigué par ce vieil homme fêlé par la vie, je me contentais de sourire – intérieurement, qu'il ne crût pas que je me moquais - imaginant sa vie et tout ce que l'on pourrait se dire, sentant sa présence, rêvassant qu'il puisse penser à la même chose et que l'on discutait alors ensemble sans rien se dire – à moins qu'il ne continuât à se réciter des poèmes...
Un train s’annonça. Il s’arrêta. Personne n'en descendit, personne n'y monta. Il partit. Le vieux s'agita.
« Vous attendez le train ?
– Du tout, je fume juste ma clope.
– Non ! Sérieusement ?
– Oui...
– Et mince. On discute, on discute et je loupe mon train ! Le seul de la journée vous vous rendez compte ! Mais, vous êtes sûr que vous n'alliez pas le prendre ?
– Sûr. Vous allez où ?
– Vers là-bas... Mince, j'étais sûr que vous le preniez. Vous avez du feu ?
– Toujours. Je peux vous emmener si vous voulez ?
– Oh non, non, ne vous inquiétez-pas, je vais faire du stop, ça me rappellera ma jeunesse !»
Et il s'élança d'un coup sans attendre, me laissant hébété sur le banc, lui, récitant au loin ses vers les mains dans les poches – cherchant toujours un briquet inexistant. Il semblait fou au premier abord et pourtant, la gentillesse et la sincérité transpiraient au travers de son hébétude non inquiète à propos du dernier train raté. Il devait avoir plus soixante-dix ans. Naturellement, je retournai à mon camion et le prit en stop. Il s'exclama simplement « Encore vous ! », sans une once de surprise dans la voix – uniquement au fond de ses yeux.
Les truchements hasardeux de la vie l'avaient fait échouer dans ce petit hôtel miteux de la campagne Suisse. Les gens y étaient cordiaux sans trop s’immiscer dans la vie personnelle de leurs voisins. Il avait suivi une femme jusqu'ici, c'est aussi à cause d'elle qu'il avait fini à lapider ses économies entre cigarillos et trains ratés. On pouvait résumer sa vie à cela : à travers Paris, Toulouse, Bruxelles, Barcelone, il avait vécu d'appartements de femmes intrigantes en appartements de tendres amantes. Peu d'amis ; beaucoup d'amour et de bras qui l'enlacent. Pas d'enfants ; plus que la poésie.
Garés sur le parking de son hôtel, nous parlâmes jusque tard dans la nuit accompagnés d'un mauvais whisky. Les conversations se mélangent dans mes souvenirs éthyliques. Je prévoyais de partir bientôt pour le sud, vers la montagne pourquoi pas, le grand air... Selon lui le paysage importait peu. Encore un verre. On lut quelques poèmes, je lui offris un recueil – je ne sais plus lequel. Et puis des anecdotes hilarantes sur sa jeunesse, aussi. Flou. Son rire franc, surtout. C'est le souvenir le plus clair que je garde de la soirée, son rire. Ce rire débridant des rides monolithiques faites d'années passées à ressasser sa propre vie – toujours les mêmes événements, je le devine.
Je ne sais plus ni pourquoi ni comment, je lui confiai un vieux rêve de gosse oublié de moi-même, celui d'aller courir jour après un taureau. Il rit. « Alors pourquoi tu ne l'as pas déjà fait ? ». Tout simplement.
Il m'offrit son recueil d’Apollinaire en échange du mien, disant que de toute façon il le connaissait par déjà par cœur – comme quoi il connaissait en fait les noms !. Il y a inscrit son nom de famille: « Va au
Floréal, à Arles. Parle au patron des taureaux et tu verras. Je n'ai peut-être pas d'enfants mais là-bas on t’accueillera bien. Et regarde au sillon du laboureur sanglant
Le taureau le beau taureau lourd de désastre. »
Et puis il est parti, son petit corps un légèrement voûté, titubant à cause de l'alcool. J'ai attendu d'être sûr qu'il soit bien entré dans l'hôtel.
Ce matin je me suis réveillé avec cette vague idée en tête et sans enfiler de pantalon, j'ai pris la route. Il fallait que j'aille courir après un taureau.
« Arles → 300m »
Je pense, je pense, je range mes souvenirs et ne me rabats que de justesse pour prendre la sortie. Arles. J'étais déjà venu quelques années auparavant, pour les Rencontres de la photographie il me semble. J'aime cette ville, je crois – je me le cache, aussi, je retourne rarement deux fois au même endroit.
« Bonsoir ! »
Je commande une pinte de blonde – comme la serveuse – par réflexe. La devanture du
Floréal affiche son nom en lettres de cuivre art nouveau. À l'intérieur, boiseries et quelques lampes décoratives plus qu'éclairantes ; des étudiants massés sur les banquettes rient fort.
Rideaux de perles brunes derrière le comptoir. La serveuse amène ma pinte, un sourire à demi caché par une mèche échappée de son chignon – qu'elle replace vite derrière son oreille. Elle essuie des verres. Captivants ses yeux – vert ou bleu ? Je lui demande si je peux parler au patron.
Un roulis de perles cahotantes plus tard, le voilà, s'essuyant les mains sur son tablier plus si blanc.
« On me demande par ici ? Dès que j'ai un week-end de libre il faudrait que je pense à me faire cloner ! »
Il me tend sa grande main calleuse – une poigne lourde sans être écrasante – en me sondant des yeux, à la recherche d'indices. Je ne le laisse pas chercher plus longtemps et lui raconte ce qui m'a amené ici, tout en lui donnant des nouvelles de ce « vieux briscard ». Il s'étonne, il rit, lui en Suisse ? Il m'en apprend plus sur lui, sur Albert. C'était patron l'ancien patron, c'était son mentor – aux affaires comme à la vie.
Les courses de taureaux ? Bien sûr ! Et je tombe bien, les premières sont ce week-end. Je lui donne mon numéro – sacré Albert n'est-ce pas ? Je l'admets, volontiers.
« Bon il faut que je retourne aux cuisines, ils ne savent rien faire sans moi ! Je t’envoie un message pour samedi! J'en reviens pas d'avoir des nouvelles de cette façon, t'es incroyable mon gars. Oh, Marie, occupe-toi bien de lui, s'il s'étouffe avec une cacahuète je le retiendrai sur ton salaire !
– Chef oui chef ! Ah au fait, tu n'as pas oublié, je finis plus tôt ce soir, tu sais...
– Ah oui, c'est vrai. Merde. Bon Guillaume fera la fermeture, mais demain ça sera toi.
– No soucis. Je crois que ça sent le cramé derrière... »
Il rigole et part un petit sourire aux lèvres – derrière le rideau il s'arrête, un instant, secoue la tête et s'enfonce dans la cuisine.
Le temps de notre discussion, j'avais senti la serveuse m'observer du coin de l’œil.
« Merci de nous l'avoir fait sourire, ça va peut-être le détendre un peu pour la soirée ! »
– Ah, tendu en ce moment le chef ?
– Tu m'étonnes. On a un nouveau cuistot et l'été c'est le grand rush. Il est en panique depuis. Tu viens juste d'arriver si je comprends bien ?
– Aujourd'hui même ! Je pense rester quelques jours...
– Et c'est quoi ton nom ?
– Cédric. Marie c'est bien ça ?
– Oui. Enchantée, Cédric ! »
Grand sourire aux lèvres. Elle me drague ? Non, je n'en ai pas l'impression. Un peu, peut-être. Pourquoi ce petit air taquin ? Je l'ai déjà rencontré ? Non, je ne pense pas.
Je prends une deuxième pinte, puis une troisième ; on discute entre deux services, elle est marrante, vive – il n'y a pas grand monde ce soir contrairement à ce qu'elle laissait entendre.
« Tu vas aussi à la feria samedi ?
– Of course, sir ! C'est un peu the événement dans le coin, enfin dans le petit patelin où on vit quoi.
– On ?
– Ah, le patron vient du même village que moi, c'est de là qu'on se connaît. Je ne suis pas en couple si c'est la question que tu poses.
– Du tout haha, je demande c'est tout. Tu as toujours vécu ici ?
– Dans le sud tu veux dire ? Oui, oui. J'aimerais bien emménager à Arles mais pour l'instant... Pas possible. Donc ouaip, je n'ai connu que la campagne depuis toute petite et il faut vraiment que je bouge maintenant...
– Franchement t''as pas à te plaindre, c'est vraiment un bon coin pour vivre tu sais...
– Et pourquoi tu ne t'installes pas ici alors, puisque c'est si bien ?
– J'ai déjà essayé tu vois. J'ai essayé. »
Droit dans les yeux une froideur étrange, inquisitrice me disséquant tout entier le temps d'une seconde - une seconde de surprise silencieuse et puis vite, elle regarde vers la salle et au revenir de me voir, un sourire sans dents.
« Je reviens. Je crois que ça se déshydrate dans le fond. »
Flottement. Je prends mes affaires – mon briquet, mon tabac, mon portable – traînant sur le comptoir. Je laisse quelques pièces à la va-vite pour les bières, je prends mon manteau. Quelque chose ne va pas, je ne sais pas quoi ; je pars.
« Eh ! Tu t'en vas déjà ? On peut aller boire un verre après si tu veux, j'ai bientôt fini mon service...
– Non, merci. Il faut que je parte mon camion est loin.
– T'es sûr ? Attends, non, reste encore un peu ! »
Il faut que je parte. J'enfile manche après manche en ouvrant la porte, sous le bruit des « Reviens ! » de la blonde. Une rue vide, seulement quelques passants qui zigzaguent au loin. Il faut que je parte.
« Antoine ! Antoine ! »
Le bruit de talons qui claquent sur le bitume – j'ai entendu la porte s'ouvrir et pourtant, ce n'est pas la même voix. Je tourne la tête : derrière une petite brune court vers moi.
« Antoine ! Antoine ? Arrête-toi Antoine. Ou plutôt Cédric ? J'suis censée t'appeler comment au juste ?! »
Ses yeux. Ses cheveux. Son odeur et ses petites mains tendues vers moi. Le souvenir de son souffle perdu dans nos draps, de chaudes soirées d'été, de mots doux dits tout bas dans le creux d'oreilles passionnées, ces mots qui se perdent dans les chambres remplies d'un intime qui n'existe nulle part ailleurs, aux heures où plus personne n'ose affronter la solitude des rues. Magali.
« Tu me reconnais ? Bien sûr que tu me reconnais ! Antoine qu'est-ce qu'il se passe ? Tu viens faire quoi ici ? »
Je ne comprends rien. Comme une image irréelle, je vois son regard étranger perdu dans des vies oubliées que je n'ai jamais eu – et pourtant la chaleur de ses seins posés contre mon torse lors de promesses impossibles à tenir. Elle ne pouvait pas savoir.
« Réponds ! Mais dis quelque chose bon sang ! Dis quelque chose ! Pourquoi tu n'as pas répondu ?! Tu étais où ? Mais bordel réponds ! Tu te rends pas compte, je t'ai attendu, je t'ai tellement attendu ce soir-là, je t'ai attendu tellement longtemps, je t'attendais toujours... Dis pourquoi t'es revenu ? C'est quoi cette histoire, Antoine, s'il te plaît... »
Il y a des balcons et des fleurs aux fenêtres closes, il y a des passants, rares, qui parlent sur le trottoir, il y a des voitures froides et mal garées, il y a des lettres de toutes les formes sur les devantures : tout s'enfuit si vite devant moi. Il y a ces cris, ces pleurs derrière et moi qui marche si vite.
La clé, le contact. Le moteur qui vrombit. Les lignes banches mangées unes à unes par mon pare-choc – à l'infini. L'aire de Bellevue, déjà – ce mensonge même la nuit, surtout la nuit. Je roule.
Au petit matin, j'ai deux messages :
« Salut ! C'est Patrick du
Floréal. On peut se retrouver demain à 11h, on fait grand repas sur la place du village (pas cher, t'inquiètes!) »
« Par contre je repense à ce que tu m'as dit et je préfère te prévenir : aux lâchés on ne court pas après le taureau, c'est lui qui nous court après. »