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Auteur Sujet: [Tictac 21.12.19] La brutalité de l'idiot  (Lu 1164 fois)

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[Tictac 21.12.19] La brutalité de l'idiot
« le: 21 décembre 2019 à 15:31:55 »
Finalement, j'ai tenu une heure... J'étais pas du tout inspiré, alors c'est un peu parti dans un truc chelou... L'histoire d'une pêche qui devient dieu...



La brutalité de l’idiot


Prenez une pêche. Une grosse pêche un peu indécente, à la fente et au duvet bien trop suggestifs. Un hémisphère jaune et mal pigmenté, comme un léger psoriasis ; l'autre qu’il ne faut pas trop manipuler sans quoi la chair cède, trop mûre cette fois, et même avec un hématome brun et percé. En fait ça renforce l’indécence. Puisque la chair cède. Plus rien ne se tient, tout abdique, le carcan explose en miettes, la chair pelucheuse s’écarte avec un lourd accent muqueux. Donc prenez cette pêche.

Écrasez-la par terre. Le bras salue le soleil et les légions, de quelques doigts seulement puisqu’il faut assurer sa prise sur le fruit sans toutefois appuyer sur sa part blette. Il y a des disciplines, à la faculté de cette ville, qui jettent des regards en biais, qui n’osent pas trop concentrer leurs travaux là-dessus mais qui n’en sont pas moins vigilantes, car elles savent qu’une partie de l’équilibre du monde repose là-dessus, sur cette main, et cette pêche à l’intérieur, son intégrité, mi-dure mi-blette, c’est la formule à retenir. Soudain le bras la lance en direction du sol et très vite c’est le bruit escompté, les gencives douloureuses, la peluche un peu suintante, le gargouillis. La pêche s’écrase.

Attendez quelques siècles. Les siècles de pêches et les siècles d’humains ne sont pas différents, il faut laisser des mots, coller des postits aux générations qui suivent, ça demande de l’organisation, doublée d’une certaine résignation, déléguer le projet panhumaniste à plus jeune, adieu les retombées, les glorioles et les bals populaires, on ne savourera rien de tout ça du haut d’une jolie tribune décorée de zigouigouis argentés, du haut de cette pêche quarante siècles nous contemplent, c’est rageant. Rédiger les mémos sur du papier fluo, en plusieurs langues, l’anglais sera bientôt passé de mode, demain c’est le chinois, googler pêche, pêche se dit : 桃子. Mais encore : táozi. De surcroit Wikipedia avance : Fruit originaire de Chine ! Fleurs de pêchers répandues sur le corps opalin de la princesse des ratons-laveurs, dans les brumes jaunes et le froissement des voiles de papier, c’est tout ça aussi, l’indécence ?

Construisez un temple dessus. Les assemblées participatives décident des matériaux, du raccordement autoroutier et de la couleur des lignes de bus à implanter, et votent le cout total du projet. Souvent un temple c’est une meringue, parfois elle flotte sur un bassin, parfois non. En l’occurrence il y aura tout un parcours, peut-être un chemin balisé, et peut-être même on appellera ça une randonnée, mais spirituelle, et on témoignera d’un certain respect pour les touristes qui se baladent d’un autel à l’autre, en sueur, avec leurs bobs-chiffons et de hideuses lunettes de soleil de montagne - ça c’est les Russes.

Donc plusieurs autels, malheureusement l’idiot du début (parlons-en) a obéi sans attendre, il a pris sa pêche, il l’a étendue raide morte (obscène, torpide et pelucheuse) sur le lino de la piaule, qui pendant des jours fera des petits baisers quand on appuiera la semelle dessus, marquant dès les premiers jours l’endroit sacré, parfois craint, toujours contourné. C’est l’autel principal, et tout autour, comme des débris météoritiques (observons que ce n’est qu’une pêche), on en construit à tire d’aile, des lacs minuscules de jus de fruit auront sanctuarisé les alentours de chaque morceau, et des fascicules vendus 1;90 en listeront les légendes, la reine cobra porte sur sa tête un morceau de pêche, elle le projette dans l’étang pour sauver de la noyade la vache préférée du vieil ermite en transit dans la localité. Voilà, le complexe religieux est érigé. C’est en plein centre-ville, même après 3 ou 40 siècles, puisque l’idiot n’a pas fait dans la dentelle, il s'est exécuté dès première écoute, l’ordre lui tombant sur la tête aussi surement qu’une pêche, en fait, est projetée sur le carrelage, si bien qu’on pourrait penser qu’il l’a fait à dessein, et que la seule raison pour laquelle l’idiot a obéi à l’ordre, c’est qu’il comptait s’élever en démiurge à son tour, ou en prophète, il s’est dit avec la bonhomie des présentateurs radio : Pourquoi pas moi, en quelque sorte, et il a projeté sa volonté sur son lino pas encore collant, pas encore sanctuarisé, 30 siècles plus tard il ne reste rien de l’immeuble ni du quartier d'origine, ville fortifiée puis QG totalitaire bombardé puis quartier d’affaires puis rebombardé puis machinchose visitable, haut-lieu de promenade, peut-être à un moment le fleuve déborde aussi, mais 30 siècles après ce n’est pas la Grande Pyramide et il y a toujours une ville par-dessus, donc c’est facile pour les nouvelles lignes de bus mais difficile à digérer pour les commerces à exproprier. Et ça c’était le moment du discours passé l’érection (fruit obscène, obscène, imbitable) du temple, qui s’appelait : Examinez l’idiot. Le premier.

Les autres maintenant. Parce qu’ensuite les hommes portent des petits chapeaux en forme de demi-pêche, certains ont le leur mais la plupart se servent dans une grande corbeille judicieusement placée à l’entrée. C’est tout un parcours, on repense aux brumes et aux aiguilles granitiques de la princesse des ratons, maintenant c’est en ville et en terrain plat, ça klaxonne derrière l’enceinte, bordel monstre de quatre heures du soir et un homme resté à l’extérieur se met à tourner, la communion avec le divin se télécharge à hauteur de 44,5 kb/sec, les gens s’emmerdent à aller d’un bas-relief de pêche à l’autre alors ils sortent et observent, les gamins bouffent les petites offrandes qu’on a frites dans le sirop il y a deux jours. Observez la nature, soyez reconnaissants pour ses dons, il commence à chanter puis se transforme en pêche, et roule à l’extérieur de la ville, et tout le monde veut télécharger ça, alors ils se mettent à tourner, les gamins en foutent partout mais ils jouent aussi, et bientôt tout le monde dégringole la colline et plouf dans le fleuve, les fruits flottent, c’est heureux. Ça c’est ceux qui s’emmerdent, mais la plupart des fidèles sont restés à l’intérieur et, cérémonieusement, devant les petites divinités à tête de pêche (taozicéphales, un mot rare sur le modèle de taïkonautes), brandissent le fruit qu’ils ont acheté à l’entrée près des petits chapeaux, attendent les premières notes du mantra de 17 secondes diffusé à l’infini (titre : 40 siècles x 17 secondes au sommet d’une pêche), la pêche est-elle sacrée ? et aux premières notes ils l’éclatent à leur tour, religieusement, et il y en a un, le pire des pires, qui s’assied pour une méditation éperdue, il porte un genre de capeline, et une heure après la nuit tombe, les pèlerins sont pour la plupart aux ablutions ou en train de ploufer transformés en pêches dans le grand fleuve sale, d’une manière ou d’une autre ils se mouillent ; mais le pire des pires ouvre les yeux, serein, marmonnant d’ultimes paroles de soumission, et va pour se relever, mais il ne peut pas. Le con. Mais non il ne peut pas, le jus colle bien trop. Ça fait d’horribles craquements, c’est mille fois le bruit des semelles sur le lino il y a 30 siècles, et la partie de son anatomie la plus semblable à l’avatar terrestre de la divinité a sué, mêlant l’aigre et le sel au coton de sa capeline, avec ça le jus, le sol de faux marbre qui a permis à la collectivité les économies que l’on sait, “plus jamais, pour toujours, ici, à moins de m’arracher la peau des fesses je ne vois pas”, les pêchipêchas s’égarent, c’est l’examen du second. Et ça suffira.

« Modifié: 21 décembre 2019 à 15:45:05 par Lo »
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