Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

22 août 2019 à 11:16:46

Le Monde de L'Écriture » Autour de l'écriture » L'Aire de jeux » Défis Tic-Tac » [Tic-tac 22 juillet 2019] Le fils des os

Auteur Sujet: [Tic-tac 22 juillet 2019] Le fils des os  (Lu 385 fois)

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[Tic-tac 22 juillet 2019] Le fils des os
« le: 22 juillet 2019 à 16:12:55 »
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Il prend gout à se dénuder au clair d’une lune périmée. Les poissons roussettes louvoient entre les cadrans dans un vide-grenier. Puis, les corps leptosomes s’enroulent autour des poignets de Zutoe, cerceaux de mauvais augure. Ici, il fait partout et nulle part en même temps. Les écoutilles de chacune des ouvertures de son corps se sont fermées ; au champ d’allumettes succède le cimetière du muséum de lampadaires. Les fils de fer jonchent un sol maintes fois retourné par des myriades de vertébrés aquatiques ayant, dans les délabrements, creusé leur lit. Les roussettes, filaments auxquels la lune a concédé des lambeaux de sa blancheur malade, s’entortillent à ses membres comme une plante grimpante – du liseron – à des tuteurs. Il nage dans l’un de ses propres méandres ; les grands machin-chouettes cassés s’y mirent par reflets. Les poissons s’embobinent et tu les sens à peine. Des gouttes jaunasses dégoulinent depuis des simulacres d’astres partout dans les lucarnes encastrés. Des morceaux d’une lune qui a tourné sous l’effet de la chaleur. Plus personne n’en veut sauf les roussettes. C’est dans cette mélasse atmosphérique, un entre-dérives, que Zutoe enlève les dernières bandelettes de son armure.

Il l’aperçoit encore. Dans une diffraction légèrement autre du méli-mélo de marc de café collant dans le creux des tasses, de cendriers remplis de cendres mêlées à des trognons de pommes et de riz soufflé de mouches lévitant à même les souffles suspendus, Zutoe a croisé une quidam qui ne lui revenait pas. « Ne rentre pas », maugrée-t-il encore. Uniquement revêtu du clair-obscur, dans les abysses de réverbères tombés, il pense « non » ; pas qu’on devine sa face de planète à demi-cachée. Pourtant, elle ne lui accorde aucune attention. Les roussettes l’indiffèrent. Toute entière penchée sur son ouvrage, absorbée comme elle le serait devant sa cheminée sur une tâche qui l’occupe entièrement au point qu’elle-même habite son savoir-faire, elle ne remarque pas, de nouveau, la présence de Zutoe. Entre elle et lui des globes célestes peints d’après une cosmologie ratée se fracassent dans un ralenti discontinu. Des morceaux épars de laiton dégringolent ici et là ; du jus de lune décédée ourle des morceaux de sphères.

Pourtant les moyens mnémotechniques reviennent à la surface de sa conscience fumante.
« Reste là-bas »
« Ne rentre pas »
« C’est un secret arborescent »
« Je dois prêter main forte à ce qui s’effondre »
« Vas-y »

Elle tricote. La quidam, là, ne se remémore rien. Ces phrases qui trottent sous la caboche de Zutoe ne lui disent rien qui vaille. Que disait-elle, déjà ? Un autre lieu, sous une charpente qui gondole moins, un plancher qui se prend pour un piano avec ses lattes qui donnent le tempo au va-et-vient de pas heureux d’être là. Ça lui picote sous le crâne. Cette chaleur ambiante, celle qui carbonise chaque marque-page de joie… Zutoe ne s’y est pas acclimaté. Des latitudes qui ne parviennent pas à être parallèles. Des longitudes qui se donnent des coups de coudes et se font des croche-pattes. La mnémotechnie de ces phrases sert à le détourner du chemin de la tricoteuse. Son col blanc, ailleurs, sert de rivage aux marées d’herbes folles. Des prairies abondent au seuil de son cou. Alors déjà, absorbée par le cheminement de mailles posées les unes après les autres comme pour constituer un chemin, elle ne prêtait aucune garde aux portes qui claquent, aux serrures encombrées, aux clés perdues, aux murs en voie de disparition. Silence, détourne-toi, Zutoe ; comme ces paysages fruits de ton état végétatif, elle n’est qu’un mirage. Tissée à la guise des aiguilles à tricoter.

En pensée, il lui grogne :

« Ne rentre pas si c’est pour me faire croire encore à un temps des origines. Si deux personnes ne s’étaient pas effondrées l’une contre l’autre, aucun envol n’aurait eu lieu. Rien ne se serait plafonné. Tu parles comme si c’était possible de donner naissance à des préludes qui n’en finissent pas. Détournes-en-toi, moi je pars explorer la finitude. Tu soupes de champs dénués de bordures ? Soit, ainsi n’en soit-il pas. Tu ne me feras pas gober que mon existence ne tient qu’à de vieux os rongés par quelques chimères qu’aucun coup d’œil ne peut englober. Toi-même tu ne t’en souviens plus. Vois cet échalas d’objets sur lequel tu es assise comme l’effondrement de tes propres lubies. Un caprice du monde et tu t’éclipses, voilà où nous en sommes si seulement nous pouvions nous adresser l’un à l’autre. Je ne veux pas admettre que j’ai pour père un épouvantail désarticulé et pour mère une bête au poil dru. Tu me le martelais jusque dans mon sommeil. A t’écouter, les oiseaux seraient passés au-dessus de nos têtes en ne laissant que des osselets dont je tirerais ma propre substance. La déliquescence d’une lune devenue immangeable ne serait due qu’à mon propre fait. Tu parlais à mi-voix, comme pour ne pas regarder en face les ponts qui s’effondrent et la vitre brisée des fenêtres. Tu tricotais en faisant mine de ne pas me voir afin d’élaborer une histoire en tissu dont tu affirmais la trame irrémédiable. Va-t’en »

Une roussette tournicote autour de sa cheville. Le profil découd son fil et disparait dans la nausée ambiante. « A demain, songe incolore ».
« Modifié: 16 août 2019 à 14:47:47 par Miromensil »
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Re : [Tic-tac 22 juillet 2019] Le fils des os
« Réponse #1 le: 22 juillet 2019 à 16:27:17 »
Merci pour la contextualisation haha ! C'est un effet placebo je crois. Tu pourrais mettre une fausse contextualisation, ça marcherait quand même sur moi, l'essentiel étant que ça me permet de plonger sans anxiété dans le texte...
Après, tout dépend de si c'est important pour toi que le lecteur suive le fil d'un scénario. Parce qu'en vrai même avec la contextualisation il y a beaucoup de choses nébuleuses. Je ne vois pas ça comme un défaut, l'esthétique nébuleuse ça me plait plutôt, mais à toi de voir si toi ça t'embête que le lecteur ne comprenne pas souvent les tenants et aboutissements de ton histoire et ne s'imprègne "que" de son atmosphère surréaliste et lexichédélique.
En tout cas cette atmosphère elle a fait mouche, j'ai bien savouré tout ça, ça m'a un peu rappelé le bassin de Salammbô (ou les illustrations qu'en fait Druillet ?).

Détourne-en toi, moi je pars explorer la finitude.
(...)
Tu tricotais en faisant mine de ne pas me voir afin d’élaborer une histoire en tissu dont tu affirmai la trame irrémédiable.
"détournes-en-toi" ; "affirmais"

Merci pour l'immersion !
ce fut encore une fois en apnée, mais cette fois sans appréhension (:
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Hors ligne Miromensil

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Re : [Tic-tac 22 juillet 2019] Le fils des os
« Réponse #2 le: 22 juillet 2019 à 16:38:44 »
Non je pense que c'est une bonne idée de donner quelques fils d'appréhension concrets :) sur un autre forum, les membres présentent des extraits de leur roman, mais toujours en les précédant d'un petit encadré de contextualisation. en fait tu as raison de faire ça... si je voulais vraiment que ça reste nébuleux, je ne posterais même pas. là au moins j'ai un petit espoir que ça percute quelque part, dans la tête de quelqu'un, ou plus...

après j'avoue que cette atmosphère-là elle est typique tout au long de ce texte (du nerprun, donc). chouette si elle a fait mouche pour toi !
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Re : [Tic-tac 22 juillet 2019] Le fils des os
« Réponse #3 le: 23 juillet 2019 à 18:24:22 »
Hey !

Citer
Toute entière penchée sur son ouvrage, absorbée comme elle le serait devant sa cheminée devant une tâche qui l’occupe entièrement au point qu’elle-même habite son savoir-faire, elle ne remarque pas, de nouveau, la présence de Zutoe.
pas top le double "devant"

Citer
Des morceaux épars de laiton dégringolent ici et là ; du jus de lune décédée ourle des morceaux de sphères.
:coeur:

Citer
La mnémotechnie de ces phrases servent à
sert

Citer
Son col blanc, ailleurs, sert de rivage aux marées d’herbes folles. Des prairies abondent au seuil de son cou.
:coeur:

Ça reste abstrait pour moi, mais agréable néanmoins. Pas abstrait en fait, plutôt surréaliste ou poético-délirant, comme tu voudras. Je perçois des éléments qui font sens, bien sûr, mais je capte pas tout. Chouette univers que celui-ci, j'ai déjà croisé Zutoé, c'est cool de le retrouver.

++

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Re : [Tic-tac 22 juillet 2019] Le fils des os
« Réponse #4 le: 24 juillet 2019 à 12:06:49 »
Coucou :)

J'aime bien la poésie et les idées qui se dégagent de tes univers mais j'ai beaucoup de mal à les commenter  >< je pense je n'arrive pas à rentrer entièrement dans le texte, et c'est peut-être parce que c'est dense, il y a beaucoup d'images et d'idées qui se succèdent, ça me donne un effet de juxtaposition et du coup j'ai du mal à saisir l'idée (mais après c'est subjectif, d'autres lecteurs arrivent à accrocher). Je ne pense pas qu'il faille expliciter vraiment, sinon tu risques de perdre la poésie de ton texte, tu peux rester dans l'abstrait mais essayer de développer un peu certaines images ?
Ce n'est qu'une suggestion, c'est mon ressenti quand je lis le texte, après c'est un tic tac aussi et c'est vraiment stylé d'écrire ça en un tic tac ^^
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Re : [Tic-tac 22 juillet 2019] Le fils des os
« Réponse #5 le: 03 août 2019 à 12:20:40 »
Yo,

cerceaux de mauvaise augure.

augure est masculin

au champ d’allumettes se succède le cimetière du muséum de lampadaire

au champ d'allumettes succède, non ?

Les roussettes, filaments auxquels la lune a concédé des lambeaux de sa blancheur malade, s’entortillent à ses membres comme une plante grimpante – du liseron – à des tuteurs.

je crois que je mettrais le liseron tout à la fin

Des morceaux d’une lune qui a tourné sous l’effet de la chaleur.

cool ! (la dernière phrase du paragraphe aussi)

Il l’aperçoit encore.

du coup, c'est le mirage dont tu parles en intro qu'il aperçoit encore, c'est ça ? (je me suis demandé à cause du "encore", parce que j'y ai pas vu de référence dans le premier paragraphe, ou alors elle était trop camouflée ; mais ptet que c'est plus clair quand on lit l'intégralité du texte du coup  ^^)

Dans une diffraction légèrement autre du méli-mélo de marc de café collant dans le creux des tasses, de cendriers remplis de cendres mêlées à des trognons de pommes et de riz soufflé de mouches lévitant à même les souffles suspendus, Zutoe a croisé une quidam qui ne lui revenait pas.

hum, non, du coup ptet que plus haut c'était la lune qu'il apercevait ?  :\?

je crois sentir que c'est voulu, mais y a un poil trop de "de" à mon goût.

Toute entière penchée sur son ouvrage, absorbée comme elle le serait devant sa cheminée devant une tâche

répétition de "devant"

une tâche qui l’occupe entièrement au point qu’elle-même habite son savoir-faire,

j'aime bien

Pourtant les moyens mnémotechnique reviennent à la surface de sa conscience fumante.

mnémotechniques

au vas et vient de pas heureux d’être là. Ca lui picote sous le crâne.

va-et-vient / manque la cédille

La mnémotechnie de ces phrases servent à le détourner du chemin de la tricoteuse.

sert


Détournes-en-toi, moi je pars explorer la finitude.

cool

Tu soupes de champs dénués de bordures ? Soit, ainsi n’en soit-il pas. Tu ne me feras pas gober que mon existence ne tient qu’à de vieux os rongés par quelques chimères qu’aucun coup d’œil ne peut englober. Toi-même tu ne t’en souviens plus. Vois cet échalas d’objets sur lequel tu es assise comme l’effondrement de tes propres lubies. Un caprice du monde et tu t’éclipses, voilà où nous en sommes si seulement nous pouvions nous adresser l’un à l’autre. Je ne veux pas admettre que j’ai pour père un épouvantail désarticulé et pour mère une bête au poil dru. Tu me le martelais jusque dans mon sommeil. A t’écouter, les oiseaux seraient passés au-dessus de nos têtes en ne laissant que des osselets dont je tirerais ma propre substance. La déliquescence d’une lune devenue immangeable ne serait due qu’à mon propre fait. Tu parlais à mi-voix, comme pour ne pas regarder en face les ponts qui s’effondrent et la vitre brisée des fenêtres. Tu tricotais en faisant mine de ne pas me voir afin d’élaborer une histoire en tissu dont tu affirmais la trame irrémédiable. Va-t’en »

j'aime beaucoup tout ce passage

J'ai pinaillé mais le texte est très cool ; c'est dense (comme souvent  ^^ et c'est pas négatif comme remarque) mais le passage central entre guillemets et le dernier paragraphe où il parle au "songe" donnent une dynamique un peu différente et c'est chouette, sinon je crois que je risquerais de décrocher (mais j'ai besoin de beaucoup beaucoup de concentration pour lire des textes au style dense). Et je crois que j'ai mieux réussi à imaginer la scène que parfois (même s'il reste des éléments abstraits, ou plutôt qui paraissent détachés du contexte, mais c'est cool aussi ; par exemple le "champ d'allumettes", j'ai pas réussi à savoir si ça se ramenait à un aspect de son corps, comme ça vient après une phrase (avec point-virgule à la fin) qui parle des "ouvertures de son corps", mais le "muséum des lampadaires" qui suit me fait plus penser que le champ d'allumettes est dans le paysage autour de lui).

Bon comme j'ai pas lu le reste je sais pas si c'est utile, mais voilà pour quelques impressions.


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Re : [Tic-tac 22 juillet 2019] Le fils des os
« Réponse #6 le: 16 août 2019 à 14:55:22 »
@Rémi : j’ai modifié les fautes

Citer
Ça reste abstrait pour moi, mais agréable néanmoins. Pas abstrait en fait, plutôt surréaliste ou poético-délirant, comme tu voudras. Je perçois des éléments qui font sens, bien sûr, mais je capte pas tout. Chouette univers que celui-ci, j'ai déjà croisé Zutoé, c'est cool de le retrouver.
Super, merci !

@Chapart
J’ai modifié ce qui est modifiable

Citer
du coup, c'est le mirage dont tu parles en intro qu'il aperçoit encore, c'est ça ?
oui, c’est elle (« Zutoe a croisé une quidam qui ne lui revenait pas », le mirage c’est la quidam)

Citer
hum, non, du coup ptet que plus haut c'était la lune qu'il apercevait ?   
qu’est-ce qui te fait dire que c’était pas elle, du coup ? trop complexe dans la tournure juste après le « encore » ?

je note pour les de, j’avais pas remarqué ^^

Citer
mais le passage central entre guillemets et le dernier paragraphe où il parle au "songe" donnent une dynamique un peu différente et c'est chouette, sinon je crois que je risquerais de décrocher
ah chouette, je suis contente de savoir ça

Citer
(mais j'ai besoin de beaucoup beaucoup de concentration pour lire des textes au style dense).
Oui je comprends, moi aussi (genre Nacas :D)

Citer
mais le "muséum des lampadaires" qui suit me fait plus penser que le champ d'allumettes est dans le paysage autour de lui).
Oui c’est ça… c’est un champ… d’allumettes :mrgreen : (j’ai pas été chercher plus loin)

Si si ton commentaire est super ‘utile’, disons que ça m’aide d’avoir des ressentis pour savoir où c’est plus dur à lire/là où ça permet de respirer aussi un peu. Mercimerci !

@Become
Hum c’est embêtant cette histoire de juxtaposition… je vais y veiller, merci

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Je ne pense pas qu'il faille expliciter vraiment, sinon tu risques de perdre la poésie de ton texte, tu peux rester dans l'abstrait mais essayer de développer un peu certaines images ?
Ça peut être une piste !

Merci pour ta lecture :)
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