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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Hommage à Beirut

Auteur Sujet: Hommage à Beirut  (Lu 1482 fois)

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
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Hommage à Beirut
« le: 11 Janvier 2016 à 18:21:13 »
   Ça fait longtemps que je ne me suis pas arrêté dans une rue la nuit. C'était il y a plusieurs années, tard dans la soirée du réveillon du jour de l'an. La mairie organisait un concert nocturne, et après le repas familial, j'avais décidé de m'y rendre avec Eléa. La troupe reprenait « Beirut », d'Ibrahim Maalouf. Les spectateurs étaient tous très silencieux, admiratifs du spectacle proposé. Nous nous étions assis, puis allongés dans l'herbe humide, les yeux vers le ciel. Je crois qu'Eléa avait fermé les siens. Il faisait très froid, sans doute en dessous de zéro, mais l'alcool réchauffait son sang, l'amour réchauffait le mien. Nous sommes restés comme ça tant que la musique était calme, berçante, puis soudain elle s'est emballée, et avec elle, nos cœurs ont chanté aussi fort qu'ils le pouvaient leur désir de liberté. Alors nous nous sommes éloignés, et dans la rue adjacente à la grande place, nous avons entamé quelques pas de danse, seuls au monde. Les manteaux tombaient, et les gilets les suivaient dans leur chute. Nous étions habillés de manière estivale, sans hauts ni bas. Nos bras se balançaient de façon irrégulière, exécutaient des gestes que je n'aurais jamais soupçonnés possibles avant. J'eus soudain froid, et me rhabillai expressément. Eléa ne le remarqua pas et poursuivit sa démente chorégraphie au rythme des trompettes. Quand le froid me glaçait les os, il ne semblait pas atteindre sa peau nue, sur laquelle on ne distinguait aucune trace de la chair de poule. Je m'asseyais sur le trottoir, partagé entre l'admiration et l'angoisse face à un tel spectacle.
   Depuis, je n'ai jamais osé errer sans but dans la ville éteinte. J'ai esquivé les coins d'ombre, j'ai couru parfois lorsqu'une musique lointaine me parvenait. De la même manière, je n'ai jamais osé revoir Eléa après cette nuit-là. Je l'avais abandonnée. J'avais fui ce bonheur qui ne respectait aucune convention. De toute façon, j'ai toujours eu peur de l'alcool. Pourtant ce soir, je me suis posté face au fleuve, alors que minuit est passé. L'air de juin m'a encouragé à profiter encore un peu des bords de Loire. Et mon courage a surgi, et mon corps a cessé tout mouvement. Dans l'eau, je vois les reflets des lampadaires, des enseignes lumineuses, de toute l'artificialité du monde. Et puisque sa surface est fausse, je jette à l'eau tous les déchets que j'avais entassés : les notes de Maalouf, le corps qui ne ressent pas le froid, la fuite. J'y ai même balancé mon manteau, évidemment inutile au mois de juin mais que j'avais pris comme chaque soir, au cas où. Cependant, je n'ose pas jeter son souvenir, son corps presque nu qui hante toujours les creux de mes envies. Je pourrais m'y jeter enfin, mais je n'en ai pas le courage.
   Au loin, les musiques des bars environ semblent s'unir dans une mélodie infernale, alors je ne peux résister, je danse, je danse comme si ma vie en dépendait, car c'est peut-être le cas. Je balance ma tête pour faire bouger mes cheveux courts, je saute en l'air parce qu'il est possible que je ne retombe jamais, je tournoie sur moi-même car je n'ai pas l'alcool pour me donner des vertiges. J'entends de nouveau « Beirut » et sa cadence, je mime la guitare et crie des paroles sans aucun sens. Je suis libre enfin, emporté dans l'élan de l'espoir. Comme une suite logique, je saute du quai, dans un plongeon magnifique. Mon manteau flotte encore au milieu de mes déchets, alors je le récupère, je nage jusqu'à la rive, je l'enfile, puis je m'en vais en courant. 
« Modifié: 12 Janvier 2016 à 17:34:59 par sonadoré »
Utopisme

Hors ligne barnacle

  • Grand Encrier Cosmique
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Re : Hommage à Beirut
« Réponse #1 le: 11 Janvier 2016 à 21:57:18 »
Série de notes, impressions au fil de la lecture. Tu en fais ce que tu veux :

Citer
nous avons entamés
entamé

Citer
Nous étions alors habillés de manière estivale, sans hauts ni bas.
Pas certain du "alors" (qu'il soit nécessaire, qu'il soit le bon mot) - d'autant qu'il fait un poil répétition avec le "Alors nous nous sommes éloignés" deux lignes plus haut.

Citer
Nos bras se balançaient élégamment, exécutaient des gestes que je n'aurais jamais soupçonnés être possibles avant
La première partie que je souligne me semble juste maladroite honnêtement, pas à la hauteur de l'idée.
La deuxième est trop alourdie à mon avis : "que je n'aurais jamais soupçonnés possibles" en dit autant, et est plus léger (ce qui me semble la direction voulue).

Citer
J'eus froid soudain
"J'eus soudain froid" me semble nettement plus naturel comme formulation.

Citer
et me rhabillai expressément. Eléa ne le remarquait pas, et poursuivait sa démente chorégraphie
Pas certain de la virgule, tout d'abord.
Ensuite, pas sûr de l'imparfait pour cette phrase-là ; ça me semble trop brutal, trop tôt, ça casse l'écoulement de la scène. (ça n'est pas gênant dans la phrase suivante par contre)

Citer
entre l'admiration et l'angoisse de faire face à un tel spectacle.
"de faire" peut-être superflu ?

Citer
je n'ai jamais osé erré
errer

Citer
tandis que minuit était passé
Bancal à mon avis, à cause du "tandis que" et du plus-que-parfait.

Citer
tous les déchets que j'avais entassé
entassés

Citer
Au loin, l'écho des musiques des bars environ semble s'unir dans une mélodie infernale
Je pense que ça peut être un peu mieux dit.
Entre autres parce que c'est un singulier (l'écho) qui "semble s'unir", donc l'union est déjà en partie faite dans la formulation actuelle, ce qui crée une légère gêne.
Mais surtout parce que "mélodie infernale" me semble trop tenir du cliché, de la formule toute faite. Le texte mériterait quelque chose de plus personnel.


J'aime beaucoup l'imagerie du texte sinon, le fait qu'elle tient à la fois du poétique et du banal, comme sa résolution le montre bien.
Au départ j'étais tenté de suggérer de diviser tes paragraphes pour aérer, mais je me rends compte que c'est une erreur. Chaque paragraphe est un récit en soi, une des trois étapes.
Il y a quelques tournures maladroites et (je ne les ai pas vraiment relevés) des choix de virgules peut-être superflues, mais sinon c'est simple et élégant. Il y a matière à polir (il y a toujours matière), mais c'est une jolie exploration du regret.
« Modifié: 11 Janvier 2016 à 22:01:50 par barnacle »

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
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Re : Hommage à Beirut
« Réponse #2 le: 12 Janvier 2016 à 14:17:53 »
Hey Barnacle !
Merci beaucoup pour ton commentaire très constructif, c'est toujours agréable de recevoir tant de conseils ! Je m'excuse pour les fautes d'orthographe (largement évitables) et vais effectuer toutes les corrections que tu me proposes puisqu'elles me paraissent effectivement bien meilleures que ce que j'ai pu mettre dans le texte.
Au plaisir ! ;)
Utopisme

Hors ligne Kerena

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Re : Hommage à Beirut
« Réponse #3 le: 24 Janvier 2016 à 11:21:05 »
Défi mde, 5e lecture : un texte dont le titre ne vous attire pas du tout. (désolée, hein  :mrgreen: )

Citer
Eléa

J'adore le prénom !
(commentaire inutile)

Citer
Nous étions habillés de manière estivale, sans hauts ni bas.

Mais, heu... Ils sont habillés, ou ils ont rien en haut et rien en bas ? Je trouve pas ça clair  :\?



Hum, dans l'ensemble, je dois dire que j'ai aimé.
MAIS.
Je trouve qu'on manque d'éléments. Les scènes de danse sont sublimes, c'est plein de sons, d'images, de poésie... MAIS : pourquoi a-t-il fui Eléa ?
Le rythme est un peu haché : premier paragraphe, tu nous sors une scène de musique, de danse et d'Eléa sublimes, et BIM ! le paragraphe d'après, tu nous annonces, sans préambule ni explications, qu'il fuit la musique.

Bref. Ce n'est pas un mauvais texte, loin de là. Mais... mais. Il manque un petit quelque chose, des indices, des liens, qui permettraient d'en faire vraiment un bon texte.

Merci pour cette lecture ! :mafio:
Je crois qu'il y a dans le coeur des hommes une place créée pour l'émerveillement, une place endormie qui attend de s'épanouir ~ Les Aventuriers de la mer


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Re : Hommage à Beirut
« Réponse #4 le: 24 Janvier 2016 à 12:44:52 »
Salut!

Citer
Ça fait longtemps que je ne me suis pas arrêté dans une rue la nuit. C'était il y a plusieurs années, tard dans la soirée du réveillon du jour de l'an.
Il manque un lien direct entre ces deux phrases je trouve. Peut-être commencer la deuxième par un "ça remonte à" ou quelque chose du genre.

Citer
spectacle proposé
Pas besoin de "proposé", on sait bien de quel spectacle il s'agit.

Citer
mais l'alcool réchauffait son sang, l'amour réchauffait le mien
Répétition de réchauffait. Tu peux peut-être simplement le supprimer la deuxième fois, genre "l'alcool réchauffait son sang, l'amour le mien.

Citer
Les manteaux tombaient, et les gilets les suivaient dans leur chute
Les gilets à leur suite, ou alors, les gilets les suivant?

Citer
Nous étions habillés de manière estivale
Un peu lourd pour décrire la légèreté de leur tenue. Peut-être: Nous étions habillés comme d'été?

Citer
Quand le froid me glaçait les os, il ne semblait pas atteindre sa peau nue
Alors que le froid?

Citer
sur laquelle on ne distinguait aucune trace de la chair de poule
aucune trace de chair de poule?

Citer
Je m'asseyais sur le trottoir, partagé entre l'admiration et l'angoisse face à un tel spectacle.
   Depuis, je n'ai jamais osé errer sans but dans la ville éteinte. J'ai esquivé les coins d'ombre, j'ai couru parfois lorsqu'une musique lointaine me parvenait. De la même manière, je n'ai jamais osé revoir Eléa après cette nuit-là. Je l'avais abandonnée. J'avais fui ce bonheur qui ne respectait aucune convention. De toute façon, j'ai toujours eu peur de l'alcool.
Je trouve qu'il manque quelque chose ici. On ne comprend pas vraiment pourquoi ce spectacle et tout d'un coup angoissant. Ta manière de le décrire plus haut le rend fascinant, libérant. Et soudain cette angoisse? Peut-être faudrait-il l'introduire un peu plus haut dans le texte, parce qu'on est vraiment surpris et on ne comprend pas pourquoi ça le fait fuir. Est-ce juste l'alcool et l'irrespect des conventions? Mais danser dans la rue, c'est vraiment pas si irrespectueux que ça...

Citer
l'eau tous les déchets que j'avais entassés
que j'ai entassés?

Citer
évidemment inutile au mois de juin mais que j'avais pris comme chaque soir, au cas où
J'aime bien cette image, ça montre vraiment qu'il a peur de l'imprévu le pauvre.

Citer
on corps presque nu qui hante toujours les creux de mes envies
:)

Citer
des bars environ
ça se dit? Pas plutôt environnant?

Citer
je saute en l'air parce qu'il est possible que je ne retombe jamais,
J'adore!!

Citer
je l'enfile, puis je m'en vais en courant.
Au final, il avait bien prévu :)

J'adore le dernier paragraphe, ça donne envie de se lever et de courir.

J'ai bien aimé dans l'ensemble. Mais tu pourrais vraiment développer sur son sentiment d'angoisse qu'on ne comprend pas trop, parce qu'au final, c'est plutôt beau tout ça.

Voilà, merci :)
"[...] alors le seul fait d'être au monde
  remplissait l'horizon jusqu'aux bords"
  Nicolas Bouvier

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
  • Messages: 290
Re : Hommage à Beirut
« Réponse #5 le: 24 Janvier 2016 à 17:35:22 »
Salut à vous deux,
Merci beaucoup de vos commentaires ! :) Je fais cependant le choix de ne pas retravailler ce texte mais d'appliquer vos précieux conseils à mes textes futurs... J'ai beaucoup de mal à me repencher sur un ancien écrit. Cela étant, ce que vous me dîtes m'est très utile alors merci !
Utopisme

 


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