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19 mars 2019 à 15:54:17

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Auteur Sujet: [Ker] Chapitre 3  (Lu 2126 fois)

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[Ker] Chapitre 3
« le: 11 mars 2009 à 09:28:45 »
Kernane trottinait de toute la vitesse de ses petites jambes pour rattraper le troll, lorsqu'elle comprit soudain qu'elle n'avait nulle crainte à avoir de laisser son compagnon s'éloigner et disparaître dans les lointains. Après tout, n'avait elle pas assez de sa mission sans se coltiner un troll indésirable ?
Avec un soupir de soulagement à cette pensée, elle s'assit sur une souche, visiblement oubliée là par Mère Nature à son intention, et sortit son nécessaire à dessin. Son compagnon de route se trouvait presque hors de vue lorsqu'elle se lança dans un nouveau tracé. Tirant la langue, elle s'appliqua consciencieusement et lorsqu'elle redressa la tête, elle ne fut pas déçue. Le gigantesque troll était désormais ceinturé par les bras puissants d'un saule chevelu, qu'elle avait superbement figuré... Maître Guillocheur aurait été fier d'elle ! De là où elle était, elle entendait la brute beugler son mécontentement, mais cela ne lui faisait ni chaud ni froid.
Elle posa ses chaussons de feutre et se massa délicatement les pieds, tout en se demandant combien de temps encore elle devrait marcher avec ces légères pantoufles avant de trouver la première auberge à inspecter...

L’évocation d’une taverne réveilla aussitôt en elle l'image réjouissante d'une vaste cheminée et de braises sur lesquelles rôtissait un cochon de lait bien dodu, croustillant à souhait. L’estomac dégarni de Ker émit un grondement sonore, un flot de salive submergea sa langue. Depuis les beignets servis par sa mère, au petit déjeuner, Kernane n’avait pu se sustenter, et, pour une naine accoutumée à huit repas journaliers, un jeûne de plusieurs heures s’avérait difficilement soutenable.
L’esprit aiguisé par la fringale, elle traça en un tournemain l’esquisse d’un plat de topinambours ruisselants de beurre, accompagnés de larves dodues.
Ces dernières s’animèrent dès le dernier coup de fusain. Ravie, la jouvencelle tendit la main et s’empara avec avidité d’une gracieuse chenille jaune, qu'elle porta vivement à sa bouche. Les yeux au ciel, elle mastiqua à trois reprises, mais, prise d’un haut-le-cœur, elle recracha brutalement sa bouchée. Elle avait un goût infect de charbon.
Ker soupira de dépit tandis que les vociférations du troll retentissaient de plus belle. Elle n’avait d’autre choix que de reprendre la route avec son compagnon imposé, et de trouver une auberge. Vite.

Sur ce, elle bondit pour rejoindre son captif, lequel trônait dans une posture incongrue.
Méfiante, l'artiste affamée s'approcha doucement du troll au nez gluant qui battait vigoureusement des jambes. Elle tenta de tromper sa faim en s'imaginant porter une bonne paire de bottes taillées dans cet épais cuir poilu, mais ses efforts restèrent vains. Seule lui venait l'idée d'un ragoût bien mijoté. Le troll, se méprenant sur la lueur gourmande qui s'allumait dans ses yeux tandis qu'elle se pourléchait les babines, s'arqua subitement, animé d'un tel désir de se libérer qu'il arracha l'arbre. Ker en demeura bouche bée et le colosse, furieux, mais pour une fois malin, surprit la naine en l'attrapant brusquement de sa main pustuleuse, avant de se remettre allègrement en marche.
A plusieurs reprises, il renifla bruyamment ; enfin, il ânonna :

« Tu m’as invoqué ; je suis devant toi.
Tu m’as enchaîné ; je resterai là,
Te suivrai où tu iras. Seulement
A accomplir J’ai un rôle important.
Tes sorts sont utiles ; il te faut choisir :
M’accompagnes-tu avec le sourire,
Ou me faut-il pour cela t’assommer
Et sur mon dos te porter ? »

Ce disant, la massue dansait au bout de son bras, exhibant sans pudeur ses balafres boursouflées, fruits d'une longue carrière belliqueuse.

Quel crétin, ce troll, songea Ker, prisonnière dans la moiteur de sa paume calleuse. Prudente toutefois, elle mûrit ses paroles et s'adressa ainsi à l'ineffable rimeur :
« Je suis très fragile ; si tu m'assommes, je n'y survis pas. Si tu me libères, je me débarrasse de toi. Mais, Bucéphale, tu as besoin de moi, glissa-t-elle un ton plus bas, sûre d'avoir l'avantage. Alors, je te somme de me conduire à la première taverne, déclama-t-elle, péremptoire. J'ai affreusement faim.

C’est à la nuit tombée qu’ils firent halte devant un estaminet, uniquement identifiable par son enseigne qui pendait de guingois, au-dessus de la porte d’entrée. Sur le bardeau moisi se devinait l’estampe d’une chope. Les voyageurs franchirent les abords fangeux de la gargote pour pénétrer dans une salle basse et enfumée. Sur la braise de l’âtre, rôtissaient trois belles brochettes de tortue et de rat. Les cendres brûlantes achevaient de chauffer à blanc quelques pierres rondes luisantes de graisse.

Si la naine s’enivra des senteurs culinaires, le troll n’eut d’yeux que pour la cuisinière lorsque celle-ci, assise devant le feu, se retourna pour les accueillir.
Le géant, fasciné, se figea sur le perron, sa mâchoire s’affaissa, laissant filtrer quelques ligaments baveux, et son faciès idiot rougit devant le regard chassieux et enjôleur de leur hôtesse. Confuse, celle-ci battit des cils, chassant, à cette occasion, les mouches qui tournoyaient tout autour d'elle.
C’était la plus magnifique femelle qu’il eût jamais remarquée, et Bucéphale sentit de grands coups marteler sa large poitrine.
Pour la première fois depuis la création du monde, le cœur d’un troll battait d’amour.
Et il n'était pas le seul à être touché par la grâce puisque la donzelle se mit à déclamer à son tour les paroles de la prophétie...
Kernane était fort surprise de l'étrange tournure que prenait la quête de son compagnon de route, mais elle en avait soupé des poèmes, et se détournant du couple énamouré, elle se précipita vers les succulentes brochettes.

C'est alors seulement qu'elle s'avisa que la jeune troll était retenue auprès de l'âtre par de courtes chaines qui l'entravaient.

"... La dernière des neuf nuits, tu verras
La terre à tes pieds, de son ère sombre
Guérie ; ne resteront que paix et joie. "

Les derniers mots de la prophétie s'achevèrent dans un sanglot, et Kernane, relevant les yeux, vit de grosses larmes couler sur le visage ingrat.

Que se passait-il donc dans cette auberge où l'on parvenait à retenir prisonnière une troll pourtant dans la force de l'âge ?
La science-fiction, c'est de la fantasy avec des boulons

 


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