Le Monde de L'Écriture

17 août 2017 à 01:45:16

Le Monde de L'Écriture » Salle de lecture » Romans, nouvelles » A la recherche du temps perdu / version audio (Marcel Proust)

Auteur Sujet: A la recherche du temps perdu / version audio (Marcel Proust)  (Lu 260 fois)

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Critique aisée n°56
400.000 secondes 
Janvier 2015
Cent onze heures, près de quatre cent mille secondes, c'est le temps qu'il faut pour lire la Recherche du Temps Perdu du début jusqu'à la fin, de l'incipit "Longtemps, je me suis couché de bonne heure", que tout le monde connait, jusqu'à l'excipit que tout le monde ignore.
Cent onze disques d'une heure, cent onze heures, quatre cent mille secondes d'enregistrement, voilà ce que, il y a vingt-sept mois, quelques amis et parents, réunis en tontine, m'ont offert pour un anniversaire qu'il est inutile de nommer plus précisément.
Vingt-sept mois, huit cent vingt-trois jours, voilà ce qu'il m'a fallu pour écouter cent onze disques, quatre cent mille secondes de la Recherche du Temps Perdu.
En réalité, ces quatre cent mille secondes sont plus probablement cinq cent mille, car il m'est arrivé souvent d'écouter certains passages plusieurs fois, comme on relit une page ou un paragraphe d'un roman.
C'est ce matin, dimanche 25 janvier 2015, dans les bois de Fausses-Reposes que j'ai écouté les dernières mille huit-cents secondes de la Recherche. J'avais enfoncé les écouteurs dans mes oreilles et les mains dans mes poches, et je marchais derrière la croupe ondulante de mon chien, quand j'ai entendu André Dussolier prononcer :
"Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes – entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps."
Puis il a laissé passer un petit temps et il a dit doucement :
" Fin "
Ça m'a fait tout drôle. Deux ans derrière Sari sur les chemins de Champ de Faye ou dans les allées du Parc de Saint-Cloud, deux ans le soir, dans mon lit, lumière éteinte, deux ans dans mon bureau entre les écritures de deux petites histoires, deux ans à écouter Dussolier, Podalydes, Wilson, Renucci, Gallienne, Lonsdale, deux ans à suivre Swann, Charlus, Albertine, deux années d'analyses de caractères, de peintures de paysages, de traits d'esprit, de méchancetés, de troubles, de regrets, de jalousie, deux années venaient de se terminer brutalement, comme ça, dans les bois.
Bien sûr, je n'avais pas passé deux ans à ne faire que ça, à ne lire que ça. Mais -je l'avais annoncé dans un papier dont le titre clamait : "Ne lisez jamais Proust"- après ça, il est difficile de passer à autre chose. Bien sûr, il y a Houellebecq, mais quand même.
Alors, j'ai réalisé que la Recherche, c'est (aussi) l'histoire d'un homme qui raconte ce qu'il a perçu des choses et des gens au cours de sa vie, tout en doutant continuellement qu'il puisse jamais être un écrivain, désolé par la paresse qui l'empêche d'écrire son œuvre. Et puis, à la fin du dernier volume, grâce à sa découverte et sa compréhension soudaine de ce qu'est la mémoire, il réalise qu'il est maintenant prêt à écrire son livre. Le seul doute qui demeure alors en lui est "En aurai-je le temps ?" Eh bien, le temps, il l'a eu, tout juste, mais il l'a eu. Et il termine son récit en annonçant qu'il va enfin commencer à écrire. Et la boucle est bouclée, et la belle histoire reprend à la première page du premier tome avec "Longtemps, je me suis couché de bonne heure."
Demain, je reprends la première heure des cent onze qui suivront. Alors, merci à la tontine pour ce cadeau, deux fois plus beau qu'on ne le pensait.
« Modifié: 08 septembre 2015 à 20:07:11 par Zacharielle »

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Re : A la recherche du temps perdu / version audio (Marcel Proust)
« Réponse #1 le: 12 août 2017 à 18:43:34 »
Marcel Proust est, entre autres, connu pour la longueur de ses phrases. Cette caractéristique en a découragé plus d'un qui s'en était allé joyeux pour des courses lointaines et qui abandonna toute Recherche après quelques pages. Elle  a rebuté un plus grand nombre d'autres qui n'ont même jamais osé s'embarquer, effrayés par ces impressionnants chapelets de mots. J'en ai souvent parlé ici, mais aujourd'hui, je voudrais que vous fassiez cette expérience : voici une des plus longues phrases de la Recherche : "Canapé surgi du rêve…" (391 mots); installez-vous dans un coin où vous ne serez ni dérangé, ni observé ­— les toilettes me semblent un endroit tout à fait approprié car, la plupart du temps, elles répondent à ces deux conditions — lisez le texte à mi-voix ; dégustez et donnez m'en des nouvelles.

"Canapé surgi du rêve entre les fauteuils nouveaux et bien réels, petites chaises revêtues de soie rose, tapis broché de table à jeu élevé à la dignité de personne depuis que, comme une personne, il avait un passé, une mémoire, gardant dans l'ombre froide du quai Conti le hâle de l'ensoleillement par les fenêtres de la rue Montalivet (dont il connaissait l'heure aussi bien que Madame verdure elle-même) est par les baies des portes vitrées de Doville, où on l'avait emmené et où il regardait tout le jour, au-delà du jardin fleuri, la profonde vallée, en attendant l'heure ou Cottard et le flûtiste feraient ensemble leur partie ; bouquet de violettes et de pensées au pastel, présent d'un grand artiste ami, mort depuis, seul fragment survivant d'une vie disparue sans laisser de traces, résumant un grand talent et une longue amitié, rappelant son regard attentif et doux, sa belle main grasse et triste pendant qu'il peignait ;  incohérent et joli désordre des cadeaux de fidèles, qui ont suivi partout la maîtresse de la maison et ont fini par prendre l'empreinte et la fixité d'un trait de caractère, d'une ligne de la destinée ; profusion des bouquets de fleurs, des boites de chocolat, qui systématisait, ici comme là-bas, son épanouissement suivant un mode de floraison identique ; interpolation curieuse des objets singuliers et  superflus qui ont encore l'air de sortir de la boîte où ils ont été offert et qui reste toute la vie ce qu'ils ont été d'abord, des cadeaux du 1er janvier ; tous ces objets enfin qu'on ne saurait isoler des autres, mais qui pour Brichot, vieil habitué des fêtes des Verdurin, avaient cette platine, ce velouté des choses auxquelles, leur donnant une sorte de profondeur, vient s'ajouter leur double spirituel ;  tout cela éparpillait, faisait chanter devant lui comme autant de touches sonores qui éveillaient dans son cœur des ressemblances aimées, des réminiscences confuses et qui, à même le salon tout actuel, qu'elles marquetaient çà et là, découpaient, délimitaient, comme fait par un beau jour un cadre de soleil sectionnant l'atmosphère,  les meubles et les tapis, et la poursuivant d'un coussin à un porte-bouquets, d'un tabouret aux relents d'un parfum, d'un mode d'éclairage à une prédominance de couleur, sculptaient, évoquaient, spiritualisaient, faisaient vivre une forme qui était comme la figure idéale, immanente à leurs logis successifs, du salon des Verdurin."

Marcel Proust – La prisonnière – A la recherche du temps perdu

NDLR : toujours prêt à en découdre avec le petit Marcel, j'avais publié ici un texte en une seule phrase. Non seulement ce texte contenait 84 mots de plus, mais, au lieu de se contenter de décrire un salon, il racontait une histoire... Cette histoire vous pouvez la retrouver en cherchant son titre "Tout est revenu"       Proust, battu !


 


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