Bonne lecture !

Au début est une note de piano.
Puissante, car ne succédant qu’au silence, mais aussi fragile, puisqu’elle éclôt à peine.
Elle tonne de nouveau, affirmant un peu plus son existence, puis résonne une troisième fois, levant le voile sur la scène. La note prend ainsi ses aises et tâtonne sur l'estrade, moins hésitante. L’espace semble infini, mais ses mouvements s’épuisent petit à petit. Elle est seule, elle se répète, elle se lasse.
Surgi alors une autre note, comme ça, sans prévenir !
Les deux se dévisagent un instant, timides. Le son qu’ils produisent est différent, mais ils trouvent cela fascinant, amusant. Une valse s’engage. Le duo s’éloigne et s’enlace comme deux amants indécis, alors un lien se forme, de la délicatesse d’une harpe que l’on frôle à peine. L’instrument frémit sous la caresse, entonne une modeste cantilène. Puis, enfin décidé, le couple se réunit jouit et sème les graines de son harmonie. Chaque pétale est une note de piano s’ajoutant à la mélodie, champ de fleurs pulsant d'un choeur euphonique euphorique. Et la harpe s’enhardit alors, encouragée par le nectar exquis, sculptant un monde nouveau de ses arabesques complexes.
Le rythme est posé, l’harmonie est parfaite. L’univers se résume à ces pétales gorgés de vie, au crépuscule mielleux nimbant cette plaine fleurie en fin d’après-midi. Des rires d’enfants résonnent au loin.
Ainsi s'achève l'ouverture.
Monde réel. Coulisses d’un opéra.
Un homme tapote sur son instrument , un ordinateur. Une muse est assise à ses côtés. Elle applaudit. Le musicien se retourne :
- Qu’en as-tu pensé ?
Le regard de la muse s’illumine, elle se relève d’un geste gracieux. Sa robe capture l’éclat des projecteurs.
- J’ai adoré la manière dont tout cela s’est construit, c’était parfait !
L’homme soupire.
- Parfaitement fade, oui.
La muse fronce les sourcils, fait la moue.
- Rémy, qu’est-ce qui te tracasse autant ? Je ne t’ai jamais vu aussi minutieux, aussi perfectionniste.
Il lève un doigt en l’air, écarquille les yeux à demi-fou.
- Voilà, c’est cela ! Techniquement parlant, je ne peux faire mieux avec un ordinateur, mais il manque tout de même quelque chose. La musique ne se résume plus à une exécution sans failles, le temps où l’on pouvait s’extasier devant la technicité n’a plus lieu d’être. Cette époque est déjà assez métronomique, assez mécanique. (Il regarde à droite et à gauche, chuchote) C’est comme si nous étions parvenus à apprivoiser la perfection… (puis en criant)… juste pour se rendre compte qu’elle n’est que routine et froideur ! Il en faut plus, une énergie rebelle et disruptive, voici le véritable art de notre époque, cette liberté coupable d’être imparfait, de contempler la stupidité des choses et leur vanité ! Il n’y a rien de plus mort que le parfait, le figé, rien de plus vivant que la médiocrité !
Une main se pose sur son épaule, d’une tendresse maternelle intimant au repos. Il s’apaise.
- Et ta musique, ne penses-tu pas qu’elle a besoin de vivre, elle aussi ? Et si pour une fois tu ne créais pas une suite de sons harmonieux, mais un être à part entière, indépendant ?
L’homme explose d’un rire nerveux.
- Y aller au bonheur la chance, c’est cela ? Faire comme ces pseudos-artistes qui laissent parler leur « inconscient » et pondre des œuvres obscures et abstraites ? J’ai vu trop de ces gens qui ne composaient que pour eux-mêmes, qui délaissaient la justesse technique et le bon goût au profit de leur petite cuisine personnelle. Ce ne sont que des boulimiques nombrilistes, vomissant leurs émotions sans la moindre retenue, et le pire c’est qu’ils pensent se démarquer de la meute !
Muse penche la tête d’un côté, pensive, puis ajoute :
- Le monde est gris, Rémy. C'est pour cela qu'il est si parfait.
Silence. Soupir. Il cligne des yeux, cliquote sur son instrument, pianote quelques commandes.
- Très bien…
Soupir. Rémy balaye du regard les coulisses. Nerveux, excité.
- D’accord…
Silence. Soupir. L’endroit est vide, muse a disparu.
Il inspire.
- Tentons.
Retour au champ fleuri. Le rythme est posé, l’harmonie est parfaite. Des rires d’enfants se mêlent au piano, subliment la légèreté de la harpe, mais si l’on tend l’oreille, si l’on décortique la partition note par note, une imperfection surgit : Ré Mi.
Chaque chose est à sa place dans un monde parfait, l’individu se merge en toute chose, et le tout n’est qu’une partie intégrante de l’individu. Comme de minuscules gouttes d'eau formant un océan. Pourtant, Ré Mi ne désire pas croupir dans cette plaine, il rêve d’ailleurs, d’inconnu, de voyage. Je veux être une larme, conclut-il, une larme qui fera déborder l’océan. Il regarde au-delà de l’horizon, fleurs, fleurs, et fleurs. Des vagues entières ballottées par le vent, marionnettes dansant au bon vouloir de la marée éolienne.
Il fixe alors le ciel crépusculaire, ferme les yeux.
Le vent se lève, lui murmure qu’il faut tenter de vivre. Ré Mi s’étend sur la terre humide et son esprit divague, subjugué par les sirènes de l’air. Les rires d’enfants s’estompent, la harpe se fait plus discrète, le piano chuchote à peine. Seul le vent demeure.
Libre.
L’âme légère, Ré Mi s’élève avec le flot. Son cœur bat plus fort, grisé par la hauteur. Une batterie, voilà, chaque coup est une explosion qui le propulse vers l’inconnu, feu d’artifice comme cette plaine n’en a jamais connu ! Et démarrent alors les trompettes, acclamant la hardiesse de leur maître ! Elles aiguisent le grave des percussions, en égaient la brutalité. Ré Mi lance un regard dédaigneux en contrebasse. Le piano pluviote amèrement, la harpe se disloque, aphasique. Son monde est loin, la mélodie s'efface.
Et il sourit.
Ré Mi, odieux rebelle, tend sa main vers la lande désolée. Jeune, fort, divin il se gausse d’une arrogance adolescente et serre le poing. Son avenir est au creux de sa paume, pulsant d’une énergie infinie. Il ordonne aux trompettes-serviteurs de se taire, profite d’un solo bradycardique pour invoquer une guitare électrique puis l’allume d’une étincelle s’envole telle une fusée enragée. La terre frémit sous sa puissance mais le piano s’acharne pour subsister, ciselant les cieux d'un legato transcendant. La harpe s’active elle aussi, cordes distendues dans de vertigineuses bordures pour faire entendre sa voix, mais Ré Mi est insensible à toute modération libre il est libre il déchaîne sa haine sans gêne fredonner ne lui suffit plus puisqu'il tonne et détonne crache et mord cette vie morne et morose trop rose dans une arythmie soudaine et résonne la noirceur prend le dessus elle l’excite comme un venin vicieux et toxique qui ravage son âme véritable lui fait dégueuler ses complexes d'un violent cri inhumain et il vocifère ses vices braille et se perd dissonant comme un poète vomissant ses vers car son encre est trop noire même s'il n'est qu'un vil virtuose vendant ses vaines vicissitudes au vide.
Spatial.
Néant, solitude, silence. À trop monter Ré Mi a percé la stratosphère, il flotte dans l’espace et sa folie se perd. Fatigué, la bouche pâteuse, il ouvre enfin les yeux. Sa terre lui manque.
Une voix filtre dans le vide, celle d’une triste cantatrice, pleurant le départ de son fils.
Il se laisse aller, sombre et mélancolique. Sa maturité n’a ni l’énergie d’une batterie ni la puissance d’une guitare. C’est un saxophone âpre, langoureux. Son blues se répand dans la noirceur spatiale, avec pour seule audience un cimetière d’étoiles mortes. Leur lumière persiste, mais l’âme s’en est allée, comme ces anonymes au regard vide, noyés dans leur passé. Limbe éthylique où l’on ne fait qu’attendre, naufragés d’un futur famélique.
Ré Mi est sobre désormais mais sa conscience le quitte.
La voix de sa mère s’éloigne, son saxophone s’étouffe.
De l’air, l’air lui manque.
Il fixe une dernière fois sa planète, tend la main puis serre le poing.
Rien au creux de sa paume, rien que des regrets.
Alors il ferme les yeux et laisse ses larmes couler.
Enfin.
Un pétale de neige lui embrasse le front, délicatement.
Ré Mi n’est pas mort, il respire, sent le froid lui mordre les doigts. Ses paupières s’ouvrent sur une plaine à la blancheur virginale. Le ciel est bordé d’étoiles qui le lorgnent en silence, la pleine lune brille de son éternelle pâleur. Il se relève, titube, retrouve son équilibre.
La gravité est faible, il avance en sautillant, laisse des traînées de notes cristallines à chaque pas. Ce sont des notes de piano, sereines et enjouées. Cela l’apaise, il oublie sa mélancolie et retrouve l’instant présent. Étrange, se demande alors Ré Mi, n’y a-t-il personne ici ? Et comme pour répondre à sa question, une silhouette apparaît devant lui.
Do Ré.
À moitié surpris, à moitié effrayé, Ré Mi recule pour se laisser un peu de distance. Do Ré ne bouge pas, elle le fixe d’une douceur maternelle.
Danse avec moi, propose-t-elle, puis elle tournoie gracieusement dans l’air.
Sa beauté le désarçonne, il reste là, bras ballants, plongé dans un mutisme timide. Il fait froid mais son cœur brûle d’une passion soudaine. Comme si Do Ré pouvait compléter Ré Mi, comme s’il avait cherché cette harmonie toute sa vie et qu’il la trouvait enfin là, à portée de main. Do Ré a l’aisance du violon, elle fend l’air d’une insouciance féline, s’élève et ramage la neige pour la réchauffer de ses cordes. Ré Mi reste à terre mais il pianote au même rythme que sa belle. Les deux rient comme des enfants innocents se frôlent sans oser se toucher. Leur différence les attire, leur humanité aussi, d’un charme kaléidoscopique. Ils sont joie et peine, espoir et mélancolie, mais surtout vie. Do Ré Mi gicle comme l’eau claire naissant de glace et de feu, captive par l’aura incertaine de son aube crépusculaire. Aux frontières du jour et de la nuit, où tout est présent, où rien ne domine.
L'(im)perfection est là, car de cette harmonie naît un univers à part entière, un univers qui ne rejette personne. Ni la décadence d'une guitare électrique, qui s'invite pour sublimer son rythme, ni la batterie et sa puissance candide. Saxophone et harpe trinquent sous un cocktail atypique, et même en tendant l'oreille, même en décortiquant la moindre note, nulle rébellion ne viens brouiller l'horizon.
La neige frétille alors et s'élève en minuscules pétales.
On dirait des étoiles, pense Ré Mi, mais celles-ci bouillonnent d'une flamboyance cristalline, attisées par la pâleur lunaire. Les pétales montent et avec elles des voix humaines, celle d'un peuple vibrant d'une énergie nouvelle, célébrant sa renaissance d'un choeur uni. Parmi eux une cantatrice enjouée, fêtant le retour de son fils.
L’harmonie est parfaite, le rythme est posé. Ré Mi s’étale dans l’herbe en compagnie de Do Ré, Fa Sol, La Si et Do, petit dernier de la famille.
Le vent le congratule car il vit enfin. Ré Mi sourit, simplement.
Maintenant je peux profiter du calme après la tempête, répond-il au vent de l’aventure.
Coulisses d'un opéra, il pleut dehors.
Rémy se ronge les ongles, indécis, pendant que muse essaie différents masques de démons.
- Qu’en as-tu pensé ?
Elle sursaute, subjuguée qu’elle est devant son image, puis se retourne à moitié.
- Ma foi… c’était intéressant, je pense.
Au tour de Rémy de froncer les sourcils.
- Comment ! N'es-tu point fascinée par le génie de mon oeuvre ?
Il s'agenouille théâtralement, se tient le cœur et gémit d’agonie.
- Ma carrière est finie à cause de ce public perverti ! Enfer et damnation, ô désespoir, ô douleur, comment puis-je vivre désormais !
Muse laisse tomber son masque de démon. Crack. Il se brise, fragile.
- Je te charrie Rémy, n’aie crainte.
L’homme la scrute, tente de déchiffrer son expression. Angélique, suppose-t-il, ou faussement diabolique.
- Ma foi... c’était intéressant, je pense. C’est à la fois bon et mauvais, certains passages sont jolis mais d'autres franchement ratés, la beauté est plus approximative qu’à ta première composition, mais on sent qu’elle est plus profonde ici, je ne saurai l’expliquer, c’est… imparfait ?
Rémy hausse les épaules, nonchalant.
- Eh bien ma chère, si l’on s’adresse à des humains, quoi de plus parfait ?
- Non, c'est n'est pas aussi simple.
Sec. Net. Elle poursuit.
- Les humains ne sont pas tous les mêmes, ils ne partagent pas les mêmes sensibilités, pas les tiennes en tout cas.
La vérité fait mal. Elle continue.
- Peut-être un peu, ou juste assez, mais tu n'accompliras jamais l'harmonie complète avec les autres. Seulement avec toi-même, quand tu auras dompté tes imperfections en une parfaite sincérité. Ce monde est d'un gris arc-en-ciel, ne l'oublie pas. Avec un peu de chance tes oeuvres pousseront d'autres vers cette même quête d'expression. Voici le seul et véritable but de l'art, Rémy, sa noblesse suprême : Résonner dans l'âme creuse pour la faire déborder d'émotions, que chaque larme de joie et de tristesse forme un océan d'histoires, où l'on pêchera ensuite les beautés passées et à venir. L'art est la création d'univers, l'art est donner naissance à l'origine de toute chose. Oui, l'art est vie, l'art est chaos ! Il ne s'agit pas d'être le meilleur (concept caduc), de toucher le plus de monde, de rester dans les mémoires. Non, il s'agit juste d'être soi. Et ça marche bon Dieu, et c'est là toute la beauté de la chose, sa magnificence, sa magie. La frénésie nous parvient, cette délicieuse abstraction reste du moment où elle a été conçue, quand l'artiste livrait son âme avec le plus grand des courages, jusqu'au moment où elle nous arrive. Et l'on comprend, et l'on est touché. C'est au-delà des mots, des images des sons, c'est l'évidence universelle, cette chose qui nous unit tous, car nous sommes tous humain même si l'on est différent, car l'on a tous les mêmes craintes et les mêmes attentes si l'on va au-delà des façades, et c'est ça l'art, l'interaction ultime, l'âme qui touche une autre en lui renvoyant un peu de sa propre image, qui lui dis regarde je suis comme toi moi aussi, et cette émotion au fond de toi que tu ne sais pas sortir je l'ai moi aussi, et on comprend qu'on n'est pas seul et qu'on est tous lié et c'est magique car c'est beau et triste car dans ce monde il y a tellement de choses que l'on ne peut pas voir et qui nous frustrent mais ça c'est possible et c'est tout ce qui compte qu'on a envie de dire car au final c'est peut-être tout ce qu'on a jamais cherché. Et c'est triste, car nous ne sommes pas tous sensibles, car certains n'arriverons jamais à s'exprimer comme ils le souhaiteraient, car c'est souvent ceux dont l'âme a le plus besoin de s'exprimer, ceux qui cherchent désespérément à se lier ceux qui sont le plus à même d'atteindre l'universalité qui auront le plus de mal à y parvenir, mais c'est peut-être ainsi que le monde arrive à rester équilibré, puisque rien ne se perd et rien ne se crée et tout se transforme, et plus l'émotion est grande et plus elle aura du mal à sortir, mais plus lumineuse elle sera et pas claire, non, et pas accessible puissante et bouleversante puisqu'au-delà de l'âme qui dit à l'autre regarde je suis comme toi il y'a celle qui lui dit ma peine est insondable ! Mais l'on se tient devant le gouffre, on s'émerveille sans vraiment saisir, mais on comprend assez pour avoir envie de sauter. Ce qu'on cherche est là et on ne l'aura pas mais on le veut quand même et la vérité ultime c'est qu'il ne sert à rien de trouver. Chercher c'est tout ce dont on a besoin car on est éphémère de toute manière. Alors autant crever le sourire aux lèvres, avec l'espoir puisqu'il faut juste y croire. Tu sais, les fous ont sans doute trouvé la réponse car ils choisissent de ne voir que ce qu'ils veulent, et qu'importe si ce n'est pas la réalité de toute façon chacun vit dans la sienne et l'universalité n'est pas cantonnée à ces frontières et nous pouvons tous vivre dans différents univers ce n'est pas ça qui nous empêchera de nous lier car je te parle du genre d'émotions qui transcende ce qu'on voit et qu'est-ce qu'on voit d'ailleurs ? Presque rien. Non c'est ce qu'on ressent qui compte et sur ce point nous sommes magnifiques et absolus car presque rien ne peut nous arrêter car nous sommes tissés des mêmes fils et qu'il suffit d'y croire pour qu'on se lie. Pas totalement mais sinon à quoi bon car on a bien besoin de l'exotisme aussi pour nous surprendre entre nous le petit brin de chaos l'épice qui donne envie de faire pareil à sa sauce. L'art c'est le véritable nous qui parle au véritable eux. C'est la vérité. Maintenant que tu l'as, maintenant que tu sais, tu comprendras peut-être la vanité. Des gens te diront qu'ils n'ont pas aimé ta musique, ils diront même que c'est mauvais, sache qu'ils auront tort et raison, et c'est ça qui cruel. D'autres te diront que c'est magnifique, ils diront même que c'est parfait, sache qu'ils auront eux aussi tort et raison, et c'est doublement cruel. Voilà pourquoi : Ta solitude (notre solitude, chaque fois que mes yeux croisent un homme charmant, je ne peux pas m'empêcher d'être infiniment triste, triste à en pleurer, car ce corps dur et fort et ces mains chaudes me sont inaccessibles, car ils ne me remarquent sans doute même pas alors qu'ils sont devenu mon univers pour cet instant-là, et chaque jour chaque jour et c'est comme si quelque chose se meurt en moi mais en même temps j'en ai tellement besoin de cette chaleur que m'offre leur beauté c'est tout pour moi c'est tout ce que j'aurai jamais mais c'est déjà ça). Ta solitude, donc, aucun spectateur ne t'en délivrera, aucun ne la saisira parfaitement comme toi tu l'as saisi. C'est cela, la vanité dont je parle, la cruauté. Et si par bonheur/malheur tu n'es plus aussi tourmenté, alors ta musique n'aura plus le même sens, plus la même puissance. Et tu perdras cette noirceur qui te hante maintenant, mais c'est parce que tu seras heureux, alors cela en vaudra la peine, peut-être.
En tout cas, tu sais ce qu'il te reste à faire, d'ailleurs tu n'as pas le choix. Ils sont drôles ceux qui te disent de continuer la musique, de ne pas abandonner, ils ne voient pas que c'est plus qu'une nécessité pour toi mais ce qui nous définit, sans l'art nous ne sommes rien, avec nous avons l'illusion d'être presque tout.
Et crois-moi, tant pis si tu ne saisit pas toi-même ce que tu veux dire et encore moins les autres, l'important c'est juste de faire. L'évidence universelle s'occupera du reste, la vérité trouvera son chemin, c'est une folle qui te dit ça !
Il pleut encore dehors, Rémy est seul dans les coulisses.
- À partir de maintenant, chaque note sera un cri de l'âme, fusse-t-elle fausse à l'ouïe ou non.
Il ferme son ordinateur, gémit de fatigue.
- Cette oeuvre accepte ses forces et ses faiblesses, elle n'essaie pas de plaire à tout le monde, juste d'exister aussi dignement qu'elle le peut. Pour le moi d'aujourd'hui, ce résultat est assez sincère pour me satisfaire. N'est-ce pas cela, l'utopie ? D'être en paix avec soi-même et son monde, quelle que soit sa décadence ? La mienne est dans cette plaine fleurie, que chacun y glane la graine qui lui sied pour faire germer la sienne. Voilà tout.
Silence.
Soupir.
Il éteint les lumières.