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19 novembre 2019 à 05:48:00

Le Monde de L'Écriture » Salle de lecture » Essais, documents » [Auteur] Boèce

Auteur Sujet: [Auteur] Boèce  (Lu 2928 fois)

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[Auteur] Boèce
« le: 08 juin 2008 à 15:12:26 »
Boèce, un philosophe catholique


« Si cela se peut, conjugue la foi et la raison. »
Ainsi parle Boèce, un philosophe et théologien latin, né en 470 à Rome et mort en 525 à Pavie, exécuté.
L’importance de Boèce est visible à plusieurs égards ; il a joué un rôle politique important, il a théorisé le christianisme catholique, la philosophe aristotélicienne et néoplatonicienne, enfin il a traduit et légué à la postérité les textes des Anciens.

Pour ce qui est de son rôle politique, Boèce représente les vestiges de l’ancien Empire romain, dont la chute date de 476, soit dans la prime jeunesse de notre sénateur. Rome est aux mains des Barbares, notamment des Ostrogoths, dont le chef est Théodoric le Grand. Ce dernier, à la tête d’un peuple de féroces guerriers, sait qu’il ne peut les employer pour la formidable administration romaine. En effet, les Romains ont bâti une bureaucratie impressionnante et bien huilée au cours de leur histoire ; le droit, la rhétorique, les lettres avaient autant d’importance que les armes, pour maintenir la cohésion de la République puis de l’Empire.
Théodoric a donc décidé de garder l’administration en place ; Sénat, consuls, ministres, tout y était à part certaines charges qui sont devenues purement honorifiques, comme la préture.
Boèce, lui, était un sénateur de famille aristocratique (patricienne). Il accéda trois fois au consulat, plus haute dignité administrative, vestige de la grande République (qui, je le signale au passage pour les pantins de 1789 qui défilaient en toge lors de la Révolution, n’a rien à voir avec la République moderne). Boèce s’efforça toute sa vie d’être utile au bien commun, par ses actions publiques, et il concilia sa vie politique avec la bios theoretikos, la vie contemplative, formée d’études et de méditations, en latin l’otium.
L’otium est un terme fondamental dans la culture latine ; on le traduit de nos jours par « loisir », mais c’est trompeur, car l’otium désigne le temps libéré des affaires publiques comme privées, temps utilisé à l’étude, à la réflexion, et non au divertissement abêtissant.
L’étude est selon moi une des trois grandes composantes essentielles d’une vie, avec le travail et l’activité politique. Il est nécessaire pour tout homme de travailler pour vivre et faire vivre sa société, d’agir politiquement pour sa communauté, et de s’instruire, pour cultiver son âme.

Boèce, fort d’une immense bibliothèque, était un homme très cultivé et il a passé sa vie à lire, commenter et traduire, parallèlement à la vie publique, et jusque dans la prison qui devait être sa dernière demeure avant son exécution. On lui doit notamment un Quadrivium, soit le parcours « scientifique » type de son temps ; quatre traités respectivement sur l’Arithmétique, la Géométrie, la Musique et l’Astronomie. Il a aussi commenté et traduit Aristote ; il réclame d’ailleurs la filiation intellectuelle de Platon, Aristote, et il manifeste aussi l’influence néoplatonicienne, héritée de saint Augustin. A l’époque, l’humeur était à la conciliation entre le platonisme et l’aristotélisme ; ce n’était pas comme de nos jours où on les oppose systématiquement.
Son apport à la théologie doctrinale catholique est court en quantité, mais très important en qualité. Boèce a notamment combattu les hérésies que formaient à l’époque le Nestorianisme (le Christ comme deux natures et deux personnes) et le Monophysisme (le Christ comme une nature et une personne), pour lui le Christ est une personne et deux natures (divine et humaine).
Il définit ainsi la notion de personne, inconnue des Grecs et inventée par les Romains dans le domaine juridique : « substance individuelle de nature rationnelle. »
Substance, parce que la personne a une nécessité propre, elle demeure par elle-même (sorte d’autonomie) ; individuelle, parce qu’elle est unique, une personne est un étant et non une catégorie d’étant ; de nature rationnelle, ce qui veut dire qu’une personne est par essence pensante, elle est capable de tenir un discours, de parler, de communiquer et de réfléchir ; naturellement : cela ne lui vient pas de l’extérieur, la pensée n’est pas rajoutée à la personne par autre chose que sa nature propre.
Boèce, dans ces cinq traités théologiques également appelés Opuscula sacra, développe aussi la notion de Trinité, imitant en cela son prédécesseur et Père de l’Eglise saint Augustin. Il définit la Trinité comme « une absolument, trine relativement ».
Son attachement à la foi catholique est sans faille ; Boèce incarne parfaitement la christianisation de certaines vieilles familles aristocratiques.
Néanmoins, Boèce finira disgracié aux yeux de Théodoric le Grand et accusé de fomenter un complot contre ceux qui dirigeaient Rome. Boèce avait en effet voulu défendre le Sénat contre une prétendue dénonciation ; le sénateur Albinus avait été accusé de vouloir libérer Rome de ses envahisseurs. Boèce prit passionnément sa défense ainsi que celle de tout le Sénat ; pourtant le même Sénat l’accusera à son tour et prendra position pour les délateurs. Boèce sera ainsi condamné à mort comme Albinus par Théodoric, qui le tenait pourtant en très haute estime auparavant, lui ayant donné la charge de Maître des Offices, soit Ministre de l’Intérieur.
Pourtant, Boèce ne sera pas canonisé par l’Eglise, comme l’ont été saint Augustin, saint Anselme, saint Albert le Grand, saint Thomas d’Aquin, et les autres importants docteurs de l’Eglise catholique ; malgré son martyr (il fut torturé dans sa prison avant son exécution) et son travail de théologien au service de la medietas catholicas.
La raison est que sa dernière œuvre, la Consolation de la Philosophie, écrite pendant son séjour en prison avant son supplice, fait appel non pas à la foi mais à la Philosophie personnifiée. Certes, Dame Philosophie mène Boèce, dans un dialogue imaginé, jusqu’au Père de toutes choses ; néanmoins ce n’est pas suffisant pour le distinguer des auteurs païens néoplatoniciens, gnostiques ou autres. En faisant appel à la raison philosophique plutôt qu’en la foi en Dieu avant de mourir, Boèce a en quelque sorte trahi l’Eglise, et cette dernière lui en tiendra rigueur. Il n’empêche que la Consolation est un chef d’œuvre philosophique, sorte d’ascension spirituelle et de synthèse des doctrines des Grecs ; on y croise Homère, Platon, Aristote, le néoplatonisme ; mais aussi les Epicuriens et les Stoïciens, que Boèce tient pour inférieurs aux précédents, mais qui l’ont néanmoins fortement inspiré, notamment quand il nous enjoint à ne pas craindre la fortune (stoïcisme) et quand il classe les désirs en nécessaires et non nécessaires (épicurisme). La Consolation offre donc un beau panorama de la philosophie antique, et quoi qu’on en dise elle est empreinte de christianisme, même si c’est à une « dose » insuffisante pour le mettre au rang des docteurs de l’Eglise canonisés.

D’un point de vue historique, Boèce est la « courroie de transmission » entre l’Antiquité et le Moyen-Âge. Par son œuvre de traduction des auteurs grecs en latin notamment, mais aussi par ses commentaires, il livre au Moyen-Âge le meilleur de la philosophie antique, ainsi que des opuscules théologiques courts mais édifiants.

Je vous invite donc à relire ses œuvres, notamment les Opuscula sacra et la Consolation de la Philosophie. Je précise au passage qu’il ne faut pas confondre notre Boèce avec un autre, Boèce de Dacie, un averroïste scolastique du XIIIè siècle.
« Modifié: 28 octobre 2017 à 02:48:53 par Eveil »
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Re : Boèce
« Réponse #1 le: 08 juin 2008 à 16:52:32 »


Merci pour cet article, Wind ! :)


Il est vraiment intéressant et me donne envie, sinon de relire, du moins de lire quelques-uns de ses textes... est-ce qu'il y a un ordre particulier, que sa pensée évolue au fil des textes, ou on peut commencer par la Consolation de la Philosophie ? le contexte change, bien sûr, mais son raisonnement reste le même ?
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Re : Boèce
« Réponse #2 le: 08 juin 2008 à 18:17:46 »
oui, lis la Consolation ^^

mes italiques ne se sont pas mis, mais tous les mots latins et grecs étaient en italiques ainsi que quelques autres.
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Re : Boèce
« Réponse #3 le: 08 juin 2008 à 20:13:29 »
Citer
Boèce, un philosophe catholique
"Philosophe chrétien" serait plus juste, car au Moyen Age, malgré des débats sur la Prédestination (annonciateurs de Luther), on ne faisait pas la distinction d'aujourd'hui (cathos/protestants)... Mais ce n'est qu'une lubie d'une médiéviste maniaque ;)

Merci pour cet article, ça me remet les idées en place concernant ce théologien si important pour le MA (ce qui n'est pas inutile pour mes révisions ^^)

Tu n'en as pas parlé mais j'imagine que Thomas d'Aquin a beaucoup été influencé par Boèce dans son idée de conjuguer foi & raison ?
Oh yeah ! 8)

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Re : Boèce
« Réponse #4 le: 09 juin 2008 à 22:00:45 »

Argh, un peu dégoûté, ils n'ont rien de Boèce à la bibli du lycée >< j'irai chez Gibert cette semaine...

je vous tiens au courant de mes pérégrinations^^
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Re : Boèce
« Réponse #5 le: 12 juin 2008 à 10:29:46 »
en effet Boèce a largement influencé saint Thomas.

Boèce est catholique car il utilise lui-même ce nom, il parle de l'Eglise catholique, et de medietas catholica (médiété catholique, c'est-à-dire milieu, juste mesure, cf Aristote et la tempérance).

La prédestination a été théorisée par saint Augustin ou Origène, mais pas par Boèce, à ma connaissance.
De plus elle est assez différente de celle de Luther et Calvin, qui ont eux-mêmes quelques divergences.
En tout cas la prédestination n'est pas une idée catholique; un catholique "pur" ne peut pas croire en la prédestination puisque le catholicisme est fondé sur la foi et les oeuvres, donc sur le libre-arbitre.

De plus il n' y a pas besoin de faire de distinction, puisque le protestantisme n'existait tout simplement pas. Catholique désigne donc ceux qui étaient fidèles au magister romain, et non les hérétiques chrétiens.
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Re : Boèce
« Réponse #6 le: 17 juin 2008 à 15:18:22 »
le livre V de la Consolation est très très bien, il y expose sa théorie de la connaissance.

voir notamment le poème au livre V, 6 sur la réminiscence, puis de 7 à la fin.

en III, 24, il y a un poème sur Orphée.

en IV, 6, c'est au tour de Circé.

pour la question de la prédestination, effectivement Boèce en parle. ils traduisent "prescience". Il cherche à la concilier avec le libre-arbitre, d'où le détour par la théorie de la connaissance (ce qu'on appelle dans le jargon noétique).
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