Et la gorge tendue contre la brume on parlerait enfin de ce théâtre là qu’Artaud aimait tant et que j’aime aussi. Cette langue du désastre que l’on emprunte à l’asile pour se tenir chaud et qui prend partout des odeurs de nuit de sueur et de poivre, des odeurs déchirées seulement par le métro ou le sexe dessous les grands boulevards. Et c’est pour ça qu’on les fuyait nous les grands boulevards, pour aller dire. Pour aller lancer nos cris et les laisser forcer les murs en faire des architectures modernes. Pourquoi n’y aurait-il pas là-bas près de la Sainte Chapelle les restes de nos visages de nos couleurs si souvent prises entre les vitraux et la pierre ; la lumière brisée ? On a longtemps traîné nos voix, usé nos yeux sur ses piliers immenses pour en faire des reliques nouvelles un carnage inventé, alors quand j’y retournerai tout en bas de cette religion et de ses orages verts et bleus passés dans la pluie, quand je trouverai à nouveau les traces de nos prières, les ombres portées de nos tragédies, et quand j’y danserai moi, sur cette fissure que nous avions faite, j’y verrai peut-être sortir ce langage tombé là certains soirs, qu’Artaud aimait, et que j’aime et que tu aimes.
On s’était souvent, je crois, promené dans Paris avec nos mots ratés. Avec des mèches perdues quelque part dans la jeunesse et dont je me rappelle. On allait faire trembler nos doigts devant les tableaux du Louvre, j’en ressortais toujours moi les ongles teints de douleurs étranges et ça te faisait rire. Je n’avais pas le bon timbre de voix pour sortir comme toi intact des musées. Un jour, nous étions allé près du jardin des Tuileries, tu lisais Ducasse avec comme lui un front couvert de ciel. Vous étiez très jolis tous les deux. Tu m’avais fait rire aussi parce que tu ne savais pas pleurer comme il faut de ces auteurs là.
On partait la veste déchirée par le silence des stations, le soir ; on allait prendre le métro, et la nuit.